OPINION. « BITD : les fonds de private equity ne sont pas la solution, place à la Bourse »

CAC40
BT/JS - REUTERS - Benoit Tessier

CAC40
BT/JS - REUTERS - Benoit Tessier
Dans l’effervescence du salon de l'armement Eurosatory et en plein débat sur l’octroi d’une enveloppe supplémentaire à la LPM (loi de programmation militaire) 2024-2030, il serait bon de se poser la question du financement de nos entreprises de la Base industrielle et technologique de défense (BITD). Derrière les annonces de réarmement, les discours sur la souveraineté et les hausses de crédits militaires, se joue silencieusement une autre bataille — celle du capital. Dans cette bataille-là, la France cède de plus en plus de terrain.
Les chiffres 2025 sont édifiants. Euronext Paris n’a capté que 4,6 milliards d’euros de levées de fonds, toutes opérations confondues, contre 18,1 milliards investis par le Private Equity (PE) — près de quatre fois plus. Plus alarmant encore, les introductions en bourse sont tombées à un niveau historiquement bas : trois opérations pour 67 millions d’euros de capital levé seulement.
Or la finalité d’un fonds de Private Equity reste l’exit — maximiser son multiple de sortie dans un horizon de 3 à 6 ans. Avec 55 % des cessions réalisées au profit d’autres fonds (soit 7,1 milliards d’euros), cette circularité se referme sur elle-même : optimiser les marges, enchaîner les acquisitions, revendre. Aucun projet industriel de long terme, aucun ancrage national sécurisé — et un actionnaire souvent étranger dont l’objectif n’est pas de raisonner en termes stratégiques pour la France.
Les industries à cycle long — défense, énergie, semi-conducteurs, nucléaire, deep tech — n’atteignent leur seuil de rentabilité opérationnelle qu’après 10 à 25 ans d’investissement soutenu. Un horizon structurellement incompatible avec la logique du Private Equity.
Le cas d’Exosens — fabricant de capteurs de vision nocturne indispensables à nos armées — illustre parfaitement cette dynamique. En 2019, alors détenu par un fonds de PE, la cession de la société à un géant industriel américain a été bloquée par Bercy. Finalement, la société a été cédée à un fonds de PE européen qui l’a accompagnée entre 2021 et 2023 dans un programme intense d’acquisitions avant de l’introduire sur Euronext Paris en juin 2024.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

À cette occasion, l’État français a pris une participation au capital via Bpifrance pour veiller à ce que les intérêts stratégiques de la France soient préservés. Depuis, les ventes ont progressé de 60 %, la rentabilité opérationnelle de plus de 100 %, et le cours de bourse a été multiplié par trois en deux ans.
La France compte une vingtaine d’ETI de défense détenues par des fonds de PE, l’État ou des actionnaires familiaux. La bourse offre des atouts que ni l’État — contraint par ses déficits —, ni les fonds — dont l’horizon est trop court —, ni les familles — qui ne peuvent seules financer la consolidation européenne — ne peuvent apporter.
La cotation offre de surcroît trois leviers que le Private Equity ne peut garantir : la transparence ; la possibilité de structurer l’introduction avec des investisseurs institutionnels français ou l’État via Bpifrance, sanctuarisant ainsi une fraction significative du capital dès le premier jour ; et enfin la possibilité d’un actionnariat salarié large, facteur de stabilité supplémentaire et vecteur de partage de la valeur créée, au-delà des seuls mécanismes de participation et d’intéressement.
La place de Paris a la profondeur, la liquidité et les investisseurs institutionnels pour financer notre BITD dans la durée. Promouvoir la cotation de nos entreprises de défense serait d’ailleurs parfaitement conforme à la volonté affichée par le Premier ministre de mobiliser l’épargne des Français — de façon simple, efficace et transparente, et sur la base du volontariat. Car la Bourse offre ce que le Private Equity ne peut revendiquer : associer chaque épargnant français au financement de sa propre défense, avec la visibilité et le contrôle démocratique que cela implique. C’est une question de souveraineté. Il est temps que la Bourse reprenne sa place.
_____
À lire également
(*) Christophe Rouvière est analyste financier, membre de la SFAF, spécialiste du financement de l’industrie et co-fondateur de Natureo Finance (2008–2025), cabinet conseil en M&A et levées de fonds.
OPINION. « Copilote IA partout, industrialisation nulle part ? »
OPINION. Jean Castex - Laurent Berger : mieux qu’une illusion
« Émirats arabes unis : l’affaire Sihem Souid, une affaire qui n’en est plus une »
OPINION. La France en quête d’énergie : « Quand l'Assemblée nationale refuse l'exploitation des ressources françaises dans les territoires d'outre-mer »