Dans les livres de Marjane Satrapi, on meurt de tristesse. C’est l’une des premières scènes de Poulet aux prunes lorsque le grand-oncle, virtuose fantasque du târ, perd tout désir de vivre et s’alite pour ne plus jamais se relever. Et c’est de chagrin que l’autrice franco-iranienne est morte jeudi, à l’âge de 56 ans, « un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », selon son entourage.
Depuis l’annonce de sa disparition, les hommages se succèdent. Joann Sfar a salué sur les réseaux sociaux celle qu’il considérait comme sa « sœur jumelle » : « Tu as changé le monde avec des bandes dessinées et tu t’en foutais des bandes dessinées. » La formule résume ce qui rend Marjane Satrapi si singulière. Car si son nom restera attaché à Persepolis, œuvre majeure à la croisée de l’intime et de la géopolitique, elle n’a jamais été une artiste définie par un seul médium.
Dès son entrée en librairies, Persepolis accomplit quelque chose de rare en touchant un public bien au-delà des lecteurs habituels de BD. Avant lui, seul Maus d’Art Spiegelman avait provoqué un tel basculement. Après lui, L’Arabe du futur de Riad Sattouf y arrivera. Mais à la différence de ces deux auteurs, déjà rompus aux codes du 9e art, Persepolis est le premier album de celle qui se destine à l’illustration.
Son dessin est immédiatement reconnaissable. Un noir et blanc sans fioritures, des silhouettes découpées et une efficacité narrative redoutable. « Marjane n’était pas une virtuose de la bande dessinée au sens technique du terme, analyse Jean-Christophe Menu, cofondateur de L’Association, qui publie entre 2000 et 2003 les quatre tomes de Persepolis. C’est justement parce qu’elle allait à l’essentiel qu’elle a touché autant de monde. Le message était plus important que l’esthétique. »