Florence Seyvos, Joann Sfar, Michelle Gallen... Nos critiques littéraires de la semaine
Olivier Mony, Juliette Einhorn et Martin Dorleac

Découvrez notre sélection littéraire de la semaine.
LTD / DR
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Septembre 1978. Le petit Joann Sfar a 7 ans. L'âge de raison ? Voire... Ce jour-là, dans l'appartement de sa grand-mère, l'enfant regarde tranquillement son dessin animé préféré, Goldorak, lorsque celle-ci change brutalement de chaîne pour assister en direct à la signature des accords de paix de Camp David. L'histoire, celle des siens, du peuple juif, vient de s'emparer de Joann. Elle ne le quittera plus.
C'est par cette scène, initiale au sens où l'entendait Pierre Jean Jouve, peut-être même traumatique, que s'ouvre Que faire des Juifs ?, immense roman graphique (près de 600 pages...) où le vieil enfant que demeure Sfar mélange à loisir toute son histoire, toutes ses obsessions, tous ses espoirs et ses chagrins. Chez d'autres, on pourrait dire que c'est l'œuvre d'une vie ; chez Sfar, et eu égard à sa prolixité, considérons plus prudemment que c'est l'œuvre d'une année de travail...
Ne nous attardons pas non plus sur le côté provocateur du titre (qui prend le risque que tout antisémite y apporte une réponse...), qui aurait aussi bien pu être « psychopathologie exhaustive du peuple juif et de ceux qui le détestent », mais c'eût été moins explicite.
L'une des erreurs les plus fréquemment commises au sujet de Joann Sfar est de dissocier fond et forme dans la réception que l'on peut avoir de son œuvre, ne s'attachant qu'au premier, négligeant la seconde. Or, s'il est vrai que ce Que faire des Juifs ? est bien un roman, c'est bien aussi une BD puisque son auteur professe qu'un « sujet tragique est moins douloureux dès lors qu'il est dessiné ».

Et il faudrait dire d'abord, avant de s'attaquer au « vif du sujet », combien le dessin de Sfar, son sens aigu de la mise en scène dans la page, est désormais de plus en plus libre et de plus en plus magistral. La « ligne claire » s'y réconcilie avec l'aménagement du territoire de la planche...
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Donc, les Juifs, son beau souci. Il est question des tours et détours, de chausse-trapes, d'une identité juive par ailleurs introuvable puisque ontologiquement multiple ; et de la permanence, quelles que soient ces figures de la judéité, de l'antisémitisme. Sfar entreprend de quitter l'ordre du symbolique, ou du moins de le déconstruire, pour ramener toujours son propos à l'humain.
C'est pourquoi les pages les plus belles sont évidemment celles où, mettant en scène sa propre enfance niçoise, il évoque les deux figures fondatrices autant que contradictoires de son père, animateur d'une série d'émissions sur l'histoire du peuple juif sur une radio locale ( série, passionnante que le fils a versée à Akadem, le média du Fonds social juif unifié ), et de son grand-père maternel, ancien déporté, Juif anarchiste sans religion.
C'est sur cette dialectique qui lui est aussi une mémoire que Sfar fonde aujourd'hui son travail avec une érudition presque joyeuse et une inquiétude dévorante. Bien sûr, tout ça ne vient pas de nulle part, et le dessinateur s'y entend pour démontrer comme une cohérence tragique entre l'Antiquité et le 7-Octobre, qui ne sera sans doute hélas, au regard de l'Histoire, qu'un « épisode » de plus... Alors, que faire des Juifs, donc ? Rien, semble nous dire Joann Sfar en conclusion. Rien, ce ne serait pas rien.

La fin de l'adolescence ressemble souvent à un champ de mines, alors imaginez quand on est catholique et qu'elle survient en Irlande du Nord. En ce début d'été 1994, dans une petite ville à la frontière de la République d'Irlande, les accords de paix semblent un horizon inatteignable et Maeve Murray vient de fêter ses 18 ans. Là, les princesses ne sont pas réveillées d'un baiser, mais par une gueule de bois à la vodka ou par le goût amer du sperme dans la bouche.
Il faut donc prendre son mal en patience et attendre le résultat des examens et l'éventuel diplôme pour partir « de l'autre côté de la mer », à l'université des « Angliches », dans ce Londres honni autant que désiré. Pour gagner de l'argent et fuir l'indifférence maternelle et le vacarme des frères, la jeune femme décide de s'accorder un avant-goût d'indépendance et de s'installer en colocation avec une amie, tout en commençant un job d'été à l'usine locale de fabrication de chemises. Soit des centaines de pièces à repasser chaque jour.
De semaine en semaine, de juin à août, des lundis devant la pointeuse aux vendredis des jours de paie, les chapitres égrènent ainsi le compte à rebours de ces jours d'attente, quotidien rythmé par le fer à vapeur qui glisse sur la planche, les alertes à la bombe et les mains baladeuses du patron, homme de paille et lâche queutard qui n'a même pas la carrure d'un vrai harceleur.
Cet été-là, ce n'est donc pas précisément l'horizon auquel Maeve s'attendait qui s'ouvre devant elle, surtout lorsque le rythme d'enfer de la tâche s'accroît de préoccupations sociales et politiques. Car ce qui apparaissait d'abord comme un travail d'été, une étape transitoire de quelques semaines avant que la vie ne débute, lui révèle les douloureuses disparités entre les sexes (« quand c'était la merde pour un homme, c'était toujours dix fois pire pour une femme »), entre jeunes intérimaires et vieux salariés, entre catholiques et réformés, et entre femmes elles-mêmes, au moment où la sororité se fissure et lorsque la jalousie et les mesquineries masquent mal la peur du chômage et de la misère.
Le roman se déploie alors, sous nos yeux comme sous ceux de la jeune femme, en critique sociale de l'avidité capitaliste, de la brutalité du travail à la chaîne (« si tu bosses ici suffisamment longtemps, tu deviendras une vraie connasse ») et en radioscopie aiguisée de ces terres déchirées.
Portée par un humour cru et lucide, l'Irlandaise Michelle Gallen livre ici le portrait sans sentimentalisme d'une jeune femme dessillée et décidée, à l'âge de toutes les contradictions du désir et à l'instant précis où il faut se libérer des modèles écrasants, celui d'une mère qui ne sait pas aimer et d'une sœur qui n'a pas su vivre.

Un perdant magnifique est une petite musique mouvementée. Celle, insaisissable, de l'enfance, que Florence Seyvos entonne magnifiquement dans ses scenarios et romans pour la jeunesse et les adultes. Le son « si particulier », aussi, des « conversations avec l'Afrique, un son lointain recouvert d'un souffle et empli d'écho, comme si l'appel venait d'une autre planète », qui résonne d'un fracas aussi feutré que tranchant - le fossé qui sépare Anna, la jeune narratrice, de Jacques, le mari de sa mère.
Lettre frémissante adressée à un destinataire qui s'éloignerait à mesure que les mots lui courent après, le roman jette une bouteille à la mer en direction de cet être aimant et cruel, cousu de lubies. Anna, sa sœur Irène et leur mère tentent de retrouver leurs contours, ballottées au gré des caprices de ce fantôme excentrique. Le lecteur n'a accès à elles qu'à travers leur relation à Jacques : il les tyrannise tout en étant subjugué par elles, leur gâche la vie avec leur accord, les enfermant dans une pièce secrète qui les empêche de ressentir ce qu'elles éprouvent.
Portrait butant sur la désagrégation de son objet, ce roman-fugue organise son propre enlèvement. Les dépenses excessives de Jacques et sa folie des grandeurs, son intermittence, qui obligent les trois femmes à courir après l'argent, à prendre le petit déjeuner en anorak ; leur fascination et leur exaspération pour cet être sentencieux et ironique qui fait de tout un cérémonial - tout cela explose en pleine lumière. Ce qu'elles sont et font dans cet autre monde qui n'est pas lui gît, en revanche, à l'arrière-plan, en ombre portée.
Entre Abidjan, où la mère est partie habiter avec lui, et Le Havre, où elle s'est installée plus tard avec ses filles, leurs relations ne sont envisagées que par le prisme de ce vampire volatil, emphatique et joueur qui grignote tout de ses absences et surprises, silences et réapparitions, caprices et cadeaux. Il tutoie les contraires, leur fait mener une vie de bohème et de faux luxe, provoquant le destin, cultivant sa propre énigme, disparaissant sous les objets. Tout ce qui peut, semble-t‑il, croire ou faire croire, donner du relief à la vie de tous les jours.
Quand il est de retour, Anna et Irène ne vivent que dans l'attente de son départ. Quand il n'est pas là, il manque tant à leur mère qu'elles finissent par se languir de son arrivée, coincées dans cette contradiction. Il s'insinue partout, détraquant la maisonnée comme s'il en était devenu le sol ou le plafond. Elles ont honte de lui mais le protègent, ne le supportent pas mais sont émues par son irrationalité et son ridicule. Un perdant magnifique flotte et nous enivre dans ce suspens qui empêche tout sentiment, toute situation de se fixer, bouillonnant d'une lave indéfinissable.
Si Anna et Irène attendent ses absences pour « poser des souvenirs de lui comme des pions[,] en avancer certains, en faire reculer d'autres », et instruire son procès, elles sentent sa présence auprès d'elles « comme un loup ». Que la maison se réduise à deux habitants (les deux sœurs), à trois (elles et leur mère) ou, plus rarement, à quatre (Jacques et leur « étrange trinité »), elle halète dans la brume de cet homme-fantasme, fugace et tonitruant, tendu vers la réalisation de projets irréalisables qui en appellent toujours de nouveaux.
Une vie trouée par la virtuosité insupportable de ce revenant, ses sortilèges tueurs, son évanescence addictive ; sa façon de les hanter jusque dans son absence, de s'éclipser de sa présence même. Car, ne se contentant pas de façonner son propre personnage, il emmène les autres dans sa réécriture exponentielle, étendant le fil de ses fabulations pour en entortiller les sœurs et leur mère. D'Abidjan, il écrit à Irène « comme s'il était le gérant d'un grand hôtel désireux de fidéliser une visiteuse de marque ».
Présenter sous forme de fantaisie ce qui est pour lui une question de vie ou de mort, c'est cacher qu'il croit à ses mystifications, faire admettre son exigence démesurée, son amour du trop, du très, sa façon de faire danser les choses. Les faire paraître improvisées, anodines, lui permet de camoufler que cette irréalité chronique, pour de faux, est pour lui non seulement très réelle, mais la seule dont il soit capable... À moins - ou peut-être est-ce la même chose ? - qu'il ne cherche qu'à faire de ses trois femmes son pantin. Le roman joue à cache-cache entre ces hypothèses dévorantes, en égrène la nostalgie mélodique.
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