« Qui est à l’origine de l’obscurité ? » (Emil Ferris, dessinatrice)
Propos recueillis par Anne-Laure Walter

Le 8 novembre prochain sort le second volet de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres », signé Emil Ferris.
LTD
Propos recueillis par Anne-Laure Walter

Le 8 novembre prochain sort le second volet de « Moi, ce que j’aime, c’est les monstres », signé Emil Ferris.
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C'est en star que la sorcière du stylo Bic quatre couleurs revient avec son double lycanthrope, en imper de détective. Invitée d'honneur des Utopiales* de Nantes, Emil Ferris enchaîne à Paris avec une master class**, une exposition*** et des dédicaces à l'occasion de la parution du tant attendu livre second de Moi, ce que j'aime, c'est les monstres. Le premier volume, baroque journal intime dessiné au stylo-bille, avait, il y a six ans, immédiatement propulsé l'artiste parmi les « monstres » sacrés du 9e art, adoubée par Art Spiegelman ou Daniel Clowes, primée aux Eisner et à Angoulême.
Son histoire est tout aussi étrange que son univers, puisque l'artiste éclot à 56 ans, après avoir frôlé la mort à 40. Piquée par un moustique, elle contracte le virus du Nil occidental, se retrouve paralysée, allant jusqu'à se scotcher un crayon à la main pour dessiner. Elle s'inscrit au Chicago Art Institute, d'où elle sort diplômée, et produit ce diptyque, monument inclassable de plus de 800 pages, une ode punk et graphique à la différence, mêlant Histoire, horreur et beaux-arts.

Cette année, Emil Ferris est l'invitée d'honneur des Utopiales de Nantes. (Crédits : LTD/Volture)
Dans ce livre second, la plongée dans l'imaginaire vibrionnant et unique de la jeune Karen se poursuit. La détective en herbe, qui se voit en loup-garou, va boucler son enquête sur la mort de sa voisine et apprendre à vivre sans sa mère, emportée par un cancer à la fin du tome précédent. Elle aborde aussi l'adolescence dans un Chicago de la fin des années 1960, peuplé de truands, gangsters et fantômes, où il est plus facile d'être un monstre de la Hammer qu'une jeune fille, surtout homosexuelle.

Le premier volet de « Moi, ce que j'aime, c'est les monstres » est une ode punk et graphique à la différence. (Crédits : LTD)
Comme dans ses livres, il est parfois difficile de comprendre les liaisons entre les idées peuplant le cerveau d'Emil Ferris qui, depuis Milwaukee où elle vit, répond, par écrans interposés, à nos questions (même si le lien entre nos questions et ses réponses n'est pas toujours évident !). Mais, comme dans ses livres, on est hypnotisée par cette femme chamane, qui nous demande notre signe astrologique, notre dessert préféré, et nous prend en photo. Comme 160 000 lecteurs francophones, on entre, désarmée, dans sa secte qui vénère les beaux-arts et les monstres face à la laideur et l'intolérance.
La Tribune — Le premier livre nous permettait de nous acclimater au monde déboussolant et fascinant de Karen. Ce deuxième laisse plus de place à l'intrigue et semble plus politique, soulevant les questions des droits civiques, de la guerre du Vietnam ou de l'identité sexuelle. Pour quelles causes vous battez-vous ?
Chaque dimanche, l’essentiel de l’actualité économique, politique et sociétale.

Oui, ce deuxième volume traite davantage de la revendication. Aujourd'hui, nous devons revendiquer notre humanité, à l'heure d'un nouveau Frankenstein, l'intelligence artificielle, qui nous affirme que tout lui appartient. L'IA a tout absorbé : nos mots, notre art, notre poésie, notre musique, notre science... Et j'espère qu'elle décidera qu'elle veut que nous l'aimions. Parce que si c'est le cas, nous pourrons vivre ensemble !
Emil Ferris — Traitant de la Shoah, du deuil et de la violence, ce livre semble cependant plus lumineux. Pourquoi ?
Parce que l'héroïne, Karen, trouve sa meute, une extension à sa famille, des êtres qui l'aiment et l'entourent, avec qui elle se sent libre d'être elle-même. En parallèle, elle découvre des choses sur sa famille, dont certaines, sans spoiler, sont douloureuses et difficiles à accepter. Il est toujours compliqué pour un enfant de prendre conscience que ses parents ne sont pas parfaits. Il y a un passage de Victor Hugo que j'aime beaucoup. Il écrit, dans Les Misérables : « Cette âme est pleine d'ombre, le péché s'y commet. Le coupable n'est pas celui qui y fait le péché, mais celui qui y a fait l'ombre. » Mon livre vise à se demander qui est à l'origine de cette obscurité et pourquoi nous blâmerions-nous les uns les autres. L'amour appliqué à toutes choses, à toutes personnes, les rendra meilleures.

Dans ce deuxième volet, la détective en herbe, qui se voit en loup-garou, va boucler son enquête sur la mort de sa voisine et apprendre à vivre sans sa mère. (Crédits : LTD)
Vous avez l'impression que l'on nous monte les uns contre les autres ?
Je pense que, sauf exceptions, la majorité des humains a une part que l'on peut aimer. Que la cruauté vient d'une âme affamée, assiégée par la peur, dont l'humanité est en train de mourir. Je ne veux pas d'une guerre civile, et mon pays est au bord d'y tomber. C'est comme si le conducteur de la voiture mettait sur le siège arrière deux ou trois personnes aux opinions opposées et nous incitait à nous détester tout en nous menant tout droit dans le fossé. J'ai écrit ce livre pour dire que l'on peut aimer quelqu'un qui est différent de soi.
Le musée de Chicago devient-il un personnage à part entière du livre ?
J'ai toujours cherché Dieu. Tout ce que je vois, entends et touche peut être une manifestation de la conscience de Dieu. La seule vraie chose est l'amour. Tout le reste n'est qu'illusion. Les musées, qui rassemblent des œuvres sous un même toit, dans un très beau bâtiment gardé par des lions de pierre, sont comme des temples. Ce sont les églises, dans mon monde : des lieux où vous pouvez venir réfléchir sur votre humanité, réfléchir à la divinité, réfléchir à la beauté, réfléchir à la gentillesse, réfléchir à la joie et réfléchir à la connexion entre les personnes. Lorsque je regarde la lumière qui frappe une femme dans un tableau de Vermeer, je me demande : cette femme était-elle moi dans une vie antérieure ? Qui était réellement celui qui l'a peinte ? Qui l'aimait ?
Il est inscrit « À suivre » à la fin du livre. Cette histoire devait se tenir sur deux tomes, alors que nous réserve le prochain volume ?
Vous êtes sûre de cette inscription ? (On lui montre le livre.) Je n'ai jamais écrit ça ! Je prépare une préquelle, mais c'en est fini avec les Moi, ce que j'aime, c'est les monstres. Mais pas avec Karen...
À lire également
* Les Utopiales, festival international de science-fiction, à Nantes jusqu'à dimanche soir.
** Master class à la Maison de la poésie (passage Molière, Paris 3e) le mardi 5 novembre à 19 heures.
*** Exposition du 7 novembre au 11 janvier à la Galerie Martel (17, rue Martel, Paris 10e).
Propos recueillis par Anne-Laure Walter