ENTRETIEN — On a rencontré le grand écrivain islandais à l’occasion de sa venue à Paris pour le Festival du livre et la promotion de son dernier et somptueux roman.Ce n’est pas parce qu’il s’empare d’un épisode terrible de l’histoire de l’Islande – le massacre, perpétré en octobre 1615 au nom du roi, des pêcheurs et dépeceurs de baleines espagnols dont le navire avait fait naufrage au large des côtes islandaises –, que Jón Kalman Stefánsson se coule dans le moule du roman historique.
Il a attendu – cela fait plus de 25 ans que cette histoire « fermente » en lui – de trouver la manière de la faire entrer dans son monde à lui, de la placer sous sa bannière, poétique et enténébrée. C’est fait dès la première page, barrée par trois lignes : « Nous sommes partout, mais voici le doute : / Le vent vole-t-il plus vite qu’un revenant / et quels méandres suit ta route ? »
Le livre est d’un seul tenant, ou plus exactement d’un seul mouvement : une immense lettre écrite par Pétur, le révérend très érudit et très très tourmenté de la paroisse de Meyjarhóll à Brúnisandur, au milieu des fjords de l’Ouest, à « la lisière du monde », comme aime à l’écrire, et pas qu’une fois, et jusque dans le titre, Jón Kalman Stefánsson.
Une lettre, donc, que ce pasteur à l’ascendance sulfureuse et aux faiblesses nombreuses – son amante a ainsi listé les rumeurs entourant sa personne : « Un des hommes les plus érudits d’Islande, grand voyageur, mais de nature pécheresse, les veines d’ailleurs irriguées d’un sang impie, descendant d’elfes et du fameux Narfi » – écrit à une femme qu’il appelle « mon exquise » et dont on ne comprend son lien avec lui qu’à la page 120…