La diva béninoise Angélique Kidjo nous accompagne dans les allées du Quai Branly-Jacques Chirac pour découvrir cette exposition en forme de dialogue entre les plus grands créateurs de mode africains et les riches collections historiques du musée parisien.
Combien de musées exposent ce qui ne se voit pas ? Paradoxal, rare, envoûtant, magnifiquement déconcertant, magique dans tous les sens du terme, le musée du Quai Branly-Jacques Chirac présente une diversité hallucinante d’œuvres dont la puissance hypnotique est aussi esthétique que spirituelle. La plupart des œuvres exposées ont des pouvoirs cachés entretenant des liens privilégiés avec l’au-delà.
Quel musée offre un tel accès à l’invisible ? Reste à l’accepter, à l’imaginer, à se débrancher, à se sevrer du monde mercantile, réel, perceptible. Les œuvres venues d’Asie, d’Amérique, d’Afrique ou d’Océanie ne sont pas de la déco mais des requêtes adressées aux dieux. Masques, statues, parures, totems, rien ne semble assez beau pour espérer une maternité, protéger un mort lors de son grand voyage, éviter la souffrance à un malade, demander de la pluie ou célébrer la nature nourricière.
Jacques Chirac, président de la République de 1995 à 2007, grand connaisseur des arts premiers (autant d’Asie que d’Afrique), voulut ce musée, « son » musée, dont la préfiguration est à voir absolument au Louvre (porte des Lions, entrée à part). Dans un monde matérialiste à l’extrême, en perte de croyances, le musée rappelle que l’important n’est pas toujours ce qui se voit. Éclairage sophistiqué, mise en scène sur mesure, sortes de boîtes cavernes suspendues au-dessus des jardins, tout est là afin que l’invisible soit envisageable, voire perçu.
« La richesse des Africains, c'est leur imagination, leur créativité »
Ce navire imaginé par Jean Nouvel permet des expéditions planétaires sans quitter les bords de Seine. Dogons, Fangs, Baoulés, Malinkés (Afrique), Aztèques, Mayas, Mochicas, Inuits, Yupiits (Amérique), Maoris, Asmats, Danis (Océanie), Aïnous, Miaos (Asie), les royaumes et empires accostés sont innombrables. Un peu porte-avions sur pilotis attaché à la tour Eiffel, déplié le long du fleuve, posé sur une exotique et dense canopée, en face de la colline du Trocadéro, le musée abrite une collection unique au monde dont une petite partie est issue de la collection du savant mécène Marc Ladreit de Lacharrière.
Le musée est un lieu de mémoire, un centre de recherches, de préservation, de restauration, avec des réserves richissimes (360 000 œuvres, 710 000 photographies). Paradoxale et passionnante, à l’inverse de ce qui est écrit ci-dessus, l’exposition « Africa Fashion » offre à voir ce qui a été imaginé pour l’homme : le vêtement. Politique ou débridée, la mode fait pulser le musée.
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Une visite en compagnie d’Angélique Kidjo. La diva mondiale d’origine béninoise, d’une simplicité et d’une vivacité déconcertantes, est à elle seule un spectacle archi-vivant, celui d’une femme libre flamboyante qui revendique sur scène ses identités par ses chansons et ses tenues. Ces dernières sont autant des hymnes à la joie que des revendications existentielles, identitaires. Ses écrins-parures textiles rappellent son amour pour un continent aux cultures multiples.
« L’Afrique est d’une folle mixité, d’une incroyable créativité qui se retrouvent dans les vêtements, ceux des créateurs exposés dans “Africa Fashion” et ceux portés par les femmes africaines. C’est une formidable et subtile façon de s’exprimer. Ma mère disait: “Ce n’est pas parce qu’on est pauvre que ça doit se voir.” Elle était d’une élégance impeccable et sans conventions. Elle inventait des tenues, mélangeait les tissus à la symbolique, aux origines variées. Par le choix de ce qu’elle portait, elle exprimait sa liberté, revendiquait son indépendance. Nous n’étions pas riches. Les Africains ne le sont pas. Leur richesse, c’est leur imagination, leur créativité. »
Angélique Kidjo est Africaine, Européenne vivant en France, anglo-saxonne travaillant avec les plus grandes stars mondiales. La chanteuse est une femme universelle qui n’oublie jamais son infiniment grand qu’est le continent africain. Chaque couverture d’album, chaque concert correspond à des tenues précises. Pour les cérémonies du centenaire de l’armistice du 11 novembre 1918, où elle chanta en langue mina en hommage aux troupes coloniales ayant combattu en France, elle portait un pagne béninois plein de symboles. Pour la réouverture de la cathédrale Notre-Dame, elle se para d’un bleu soyeux, intense, rayonnant, un bleu paix.
Vue d'une partie de l'exposition "Africa Fashion". (Crédits : LTD/Léo Delafontaine/musée du Quai Branly-Jacques Chirac)
Des tenues à la saveur politique
Comme pour Angélique Kidjo, les tenues portées par les puissants africains sont des signaux, des messages. L’exposition rappelle que lorsque Nelson Mandela ou d’autres dirigeants portent des tenues africaines, celles-ci sont leurs porte-parole, elles expriment une prise de position. Elles racontent une indépendance culturelle, une volonté d’indépendance politique. Les vêtements présentés reflètent les vagues d’autonomie des années 1950 comme celle de 1994. Ceux de miss Kidjo et de nombreux dignitaires africains sont donc des spectacles à saveur politique et, dans son cas, de la musique avant et après la musique.
Dès son entrée en scène, ses tenues provoquent le silence ou l’hystérie. Les habits de la diva permettent à son énergie de s’épanouir et l’imposent. Comme la reine d’Angleterre, elle doit être vue. Pas de couleurs tièdes mais du flashy à gogo pour Kidjo. À l’image des modèles imaginés par Imane Ayissi pour elle ou choisies par elle. Comme sa mère, le créateur est un grand mélangeur, pouvant unir ndop camerounais, kente et surtout raphia. Le styliste camerounais est exposé au musée parmi les créateurs d’aujourd’hui. Ceux-ci s’amusent, n’hésitent pas à s’exprimer par l’exubérance, le kitsch, une féerie assumée.
Un proverbe africain dit : « La vie est un ballet, on ne le danse qu’une fois. » Les 19, 20 et 21 juin, le musée fait son festival pour célébrer ses 20 ans. Ça va se déhancher des jardins au rooftop. Concerts, performances, films, danses, DJ, le musée va se lâcher. Une façon alléchante, ludique et joyeuse de le découvrir. Un autre proverbe africain dit : « Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures. » Au musée, il est préférable de venir et revenir afin de titiller l’au-delà, de se rapprocher de cultures aux croyances multiples et d’éviter ainsi d’être un zèbre sans rayures.
ℹ️ Informations pratiques Exposition « Africa Fashion » au musée du Quai Branly-Jacques Chirac, jusqu’au 12 juillet. Week-end d’anniversaire les 19, 20 et 21 juin. quaibranly.fr
Catalogues « Africa Fashion », édition El Viso/musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 42 euros, et « Au cœur du dialogue des cultures – Dans les collections du musée du Quai Branly » pour les 20 ans du musée, 25 euros.
Concerts d'Angélique Kidjo, le 19 juin à Venise (Italie), le 25 juin au Niort Jazz Festival, le 6 juillet à Jazz à Vienne (France) et le 23 août à Central Park, New York (États-Unis).