ENTRETIEN. Entre héritage arménien et idéal universaliste, le musicien raconte comment la musique a réconcilié ses racines et sa liberté.Ça commence par un citron pressé, ça se termine par une côte de bœuf rosée. Soixante minutes d’entretien, et la sensation d’une conversation intarissable, menée comme une partition qu’il s’acharne à accorder jusqu’à la dernière note. À peine le dialogue refermé qu’il propose déjà de le prolonger autour d’un déjeuner, à la Maison Bréguet, avec son agent et l’attachée de presse de sa maison de disques.
« Dédé », c’est un romantique planqué derrière un piano, un raconteur instinctif qui pense en fa-sol-mi-do. Avec La Sultane, son cinquième album, consacré à la musique arménienne, il revient à une source qu’il avait longtemps tenue à distance. À 68 ans, André Manoukian joue pour comprendre, raconte pour se souvenir. Et parfois, dans ce va-et-vient, il finit par se retrouver.
Vous n’avez découvert la musique arménienne qu’il y a une quinzaine d’années. Pourquoi ?
J’ai grandi « à la française », avec un père qui refusait tout esprit communautaire. Il se savait arménien mais voulait dépasser ce réflexe identitaire qu’il jugeait régressif. Il s’est reconstruit dans les humanités françaises, comme pour tenir à distance les récits douloureux de l’histoire familiale. Mon grand-père, figure essentielle de la communauté arménienne à Lyon, accueillait des réfugiés encore sonnés par le voyage et les drames. Autour de mon père, les récits d’atrocités étaient racontés sans filtre, à hauteur d’oreille d’enfant. Pour trouver son propre équilibre, il s’est tourné vers le piano à l’âge de 12 ans, tout en travaillant comme tailleur pour soutenir la famille. La musique est devenue pour lui une voie personnelle, presque un ancrage, mais pas encore un lien vers l’Arménie.