« Je crois être apprécié en Algérie » : la grande interview de Laurent Nuñez
ENTRETIEN — Immigration, terrorisme, sécurité, le successeur de Bruno Retailleau livre ses priorités et revient sur les conditions de la libération de Boualem Sansal. Passé de la préfecture de police de Paris au ministère de l’Intérieur le 12 octobre, Laurent Nuñez expose sa méthode : fermeté sans brutalité.
Laurent Nunez, ministre de l'Intérieur à Paris, répond aux questions de « La Tribune Dimanche » sur les sujets de sécurité, de narcotraifc, et d'immigration.
LTD/Sébastien Leban
« Je crois être apprécié en Algérie » : la grande interview de Laurent Nuñez
LA TRIBUNE DIMANCHE — Le départ de Bruno Retailleau du gouvernement a-t-il facilité la libération de Boualem Sansal ?
LAURENT NUÑEZ — Je ne dirais pas ça. Ce qui a permis de renouer avec l’Algérie, c’est d’abord notre volonté affichée au sein du gouvernement de rediscuter. C’est cette posture que j’ai aussi adoptée dès mon arrivée au ministère. En faisant cela, je me suis exposé, j’en ai conscience. Mais ce qui prime, c’est l’intérêt général. Quand 65 % des Français sont favorables à une dénonciation de l’accord franco-algérien de 1968, vous savez que cette posture peut ne pas être de prime abord très populaire, pour autant elle est nécessaire et cela est d’autant plus vrai qu’elle a contribué à aboutir à ce résultat. Je porte un projet de reprise des discussions puis de la coopération qui s’inscrit dans le cadre d’une renégociation de l’accord souhaitée par le gouvernement.
Vos liens avec l’Algérie ont-ils pu jouer dans le changement d’attitude d’Alger ?
Peut-être. J’ai des origines pieds-noirs et je crois être apprécié en Algérie, pays avec lequel j’ai toujours beaucoup travaillé, que ce soit quand j’étais à la tête de la DGSI ou coordinateur du renseignement. Ma nomination y a été plutôt bien reçue. Les commentaires dans les médias disaient : voilà quelqu’un qui est plus modéré, davantage dans le dialogue, qui est plus proche du président de la République aussi. Et c’est vrai que je ne suis pas membre d’un parti, que je n’ai pas de posture politique, que je ne vise rien pour 2027. Mon seul sujet, c’est l’intérêt de la France et la sécurité des Françaises et Français. La main a été tendue et elle a été saisie. Maintenant, il faut rester prudent, s’inscrire dans une méthode de calme, de respect et d’exigence, sans complaisance ni naïveté.
Que répondez-vous à ceux qui disent que la France a été humiliée par l’intervention de l’Allemagne dans ce dossier ?
Imaginer que la France n’a rien à voir dans cette libération est inaudible. Nous étions dans une relation dégradée avec Alger. L’Allemagne, en tiers de confiance, a joué évidemment un rôle primordial. Mais l’évolution récente de la position française et l’engagement du président de la République depuis un an ont incontestablement été déterminants.
Cette libération marque-t-elle le début d’une normalisation des relations avec l’Algérie ?
C’est d’abord un geste d’humanité que j’interprète aussi comme un geste d’apaisement, dont tout le monde se réjouit. Il est très encourageant pour le réengagement de la discussion, notamment dans les domaines qui me concernent directement comme la coopération sécuritaire, avec la lutte antiterroriste, et contre la criminalité organisée, le renseignement et les questions migratoires.
Nous avons besoin de rouvrir les canaux de sécurité avec l’Algérie, qui est un acteur majeur dans la lutte antiterroriste notamment.
Pourquoi est-il si important ?
Tout simplement parce qu’on a besoin que les Algériens reprennent leurs ressortissants en situation irrégulière et qu’ils délivrent des laissez-passer conformément aux termes de l’accord de 1994. Nous avons besoin de rouvrir les canaux de sécurité avec l’Algérie, qui est un acteur majeur dans la lutte antiterroriste notamment.
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Ils sont totalement coupés aujourd’hui ?
Pour les services qui sont les miens, c’est-à-dire la direction générale de la sécurité intérieure, la direction générale de la Police nationale et la direction générale de la Gendarmerie nationale, oui. Il n’y a plus aucun échange opérationnel, ce qui est un problème.
Vous avez annoncé un déplacement à Alger. Quand aura-t-il lieu ?
Je le situe plutôt vers le mois de décembre. Je dois en discuter avec mon homologue qui m’a transmis une invitation à laquelle j’ai répondu favorablement.
Êtes-vous optimiste quant à la libération du journaliste Christophe Gleizes ?
Il doit être jugé en appel le 3 décembre et mon souhait le plus fort est qu’il soit, lui aussi, libéré.
TERRORISME
La France vient de commémorer les dix ans du 13-Novembre. Combien d’attentats sur le sol français ont-ils été déjoués depuis début 2025 ?
Six en comptant celui que préparaient les trois jeunes femmes qui ont été interpellées en octobre. La DGSI les a détectées parce que l’une d’elles était en contact avec un « objectif » qui était suivi par les services. Puis l’enquête a révélé qu’elles s’étaient connectées entre elles et qu’elles avaient fomenté un projet d’action violente, avec des cibles comme des bars, des salles de spectacle ou des commissariats. À un moment, elles se sont rencontrées. Les services ne prennent pas de risques et ont procédé à leur interpellation.
D’où vient la principale menace djihadiste aujourd’hui ?
De la menace endogène, telle que celle illustrée par le projet fomenté par ces jeunes femmes ou celle d’individus qui peuvent passer à l’action avec des moyens rudimentaires (attaque au couteau, voiture-bélier…) mais aux conséquences terribles. Ces types de profil sont plus difficiles à détecter, notamment parce que ces personnes se radicalisent en un trait de temps. En cela, la menace demeure à haut niveau.
Mais ne reste-t-il pas des mouvements terroristes qui souhaitent viser la France ?
Même si des attaques comme celles du 13 novembre sont moins probables, cette menace subsiste, c’est vrai. L’État islamique en Afghanistan, par exemple, est une vraie préoccupation pour nous. Cette organisation dispose d’un certain nombre de connexions en Autriche, en Allemagne, en Europe centrale. L’État islamique en Syrie nous inquiète aussi, comme ces djihadistes français présents dans le Nord-Ouest syrien. Leur volonté de nous attaquer reste intacte. Et puis il y a le Sahel même si cette zone géographique n’attire pas de djihadistes français. Plus globalement, nous n’avons plus – ou presque plus – de départs sur zone.
Salah Abdeslam a été mis en garde à vue cette semaine pour avoir consulté de la propagande djihadiste. Même en prison, il demeure un danger ?
Salah Abdeslam représentera à jamais une menace pour la France, nous restons donc extrêmement vigilants à son égard.
Quelques dizaines de détenus condamnés pour infraction en lien avec le terrorisme sortent chaque année de prison. Ils font tous l’objet d’un suivi, qui peut être physique, se faire au moyen des techniques de renseignement, des convocations régulières.
Et qu’en est-il de ceux qui ont rejoint Daech et sont revenus en France et qui sont sortis ou vont sortir de prison ?
Tous ceux qui revenaient de Syrie ont été interpellés et ont eu affaire à la justice. Effectivement, quelques dizaines de détenus condamnés pour infraction en lien avec le terrorisme sortent chaque année de prison. Ils font tous l’objet d’un suivi, qui peut être physique, se faire au moyen des techniques de renseignement, des convocations régulières. Depuis 2017, la loi autorise des visites domiciliaires, des pointages, des mesures de sûreté. C’est un système très performant.
IMMIGRATION
En février dernier, François Bayrou avait évoqué publiquement une liste « d’urgence » comprenant une trentaine d’individus considérés comme dangereux que la France voulait renvoyer en priorité en Algérie. Combien d’individus dangereux souhaitez-vous y renvoyer ?
Bien évidemment, je souhaite reconduire très rapidement ces Algériens dans leur pays. Il existe en effet une liste d’urgence d’une trentaine d’individus très dangereux qui ont commis des infractions et/ou des délits importants. Ils ont purgé leur peine et nous voulons les éloigner de France. Ces expulsions sont une priorité. Il y a urgence car les retenus algériens dans les centres de rétention administrative (CRA) représentent 40 % des 2 000 places disponibles. Leur départ désengorgerait les CRA. Il existe du reste d’autres étrangers en situation irrégulière de bien d’autres nationalités qui ont vocation à être placés en CRA, d’où l’intérêt de débloquer les flux vers l’Algérie.
Où en sont les statistiques sur les éloignements d’étrangers et notamment vers l’Algérie ?
Depuis le début de l’année, les éloignements forcés ont augmenté de 24 %, soit 11.715 personnes éloignées. Mais c’est vrai que la proportion est nettement moindre vers l’Algérie. On en a reconduit 500 surtout dans les premiers mois de l’année, mais trois fois moins que les années précédentes sur la même période. Sur ce dossier des placements en CRA, mon action s’inscrit pleinement dans la lignée de Gérald Darmanin depuis 2022 qui priorise les étrangers qui commettent des infractions et constituent des risques pour l’ordre public, ligne poursuivie par mon prédécesseur.
Êtes-vous favorable comme votre prédécesseur à un allongement de la durée maximale de rétention des étrangers sous OQTF ?
Oui. Je soutiens l’allongement de cette durée de rétention maximale à 210 jours. Mon prédécesseur avait fait réécrire l’article qui avait été retoqué par le Conseil constitutionnel pour le rendre conforme et cette rédaction me convient. Quand ce texte sera validé par Matignon, il fera l’objet d’une proposition de loi par le député Ensemble pour la République, Charles Rodwell.
SÉCURITÉ, NARCOTRAFIC
Selon un sondage Ifop-La Tribune Dimanche, 76 % des Français placent la sécurité en tête des enjeux pour les élections municipales et 61 % la lutte contre le trafic de drogue. Qu’en pensez-vous ?
Nous allons poursuivre la mise en œuvre de la politique de sécurité du quotidien, qui a été lancée en 2017 par le président de la République, et continuer à cibler les territoires gangrenés par les trafics afin de les démanteler, en y assurant ensuite une présence policière ou de gendarmerie régulière. Tous les préfets ont élaboré des plans en ce sens. Je vais leur demander de les amplifier avec tous les acteurs concernés (bailleurs sociaux, police municipale, éducation nationale…), car ils produisent des résultats positifs en matière de baisse d’atteinte aux biens, de trafic en milieu rural, de cambriolages, de vols… Partout où des plans sont déployés, les mises en cause pour trafic et consommation de stupéfiants augmentent, témoignant d’une action renforcée des forces de l’ordre.
Parallèlement, je vais appliquer avec beaucoup de fermeté la loi narcotrafic pour démanteler des réseaux de plus en plus structurés et évoluant en permanence. Un état-major national existe désormais au sein de la direction nationale de la police judiciaire pour lutter contre l’extension du trafic et le contrôle par des têtes de réseaux de territoires dans plusieurs villes. Renseignements financiers et police judiciaire échangent de l’information en permanence de manière que des enquêteurs puissent savoir si le réseau sur lequel ils travaillent au niveau local a des ramifications ailleurs sur le territoire national. C’est un outil extrêmement important.
L’assassinat à Marseille du frère du militant écologiste Amine Kessaci, très engagé dans la lutte contre le narcotrafic, est-il le symbole d’une nouvelle étape franchie par les gangs qui le régissent ?
Oui. Cet assassinat a été manifestement très préparé et vraisemblablement commis pour atteindre indirectement et intimider son frère. C’est très inquiétant car ce serait une première. On n’avait pas connu en France jusqu’à présent de telles pratiques mafieuses. La famille d’Amine Kessaci, à qui j’adresse mes condoléances sincères, est protégée depuis les faits. Dès jeudi soir, je me suis entretenu avec le maire de la ville, Benoît Payan, ainsi qu’avec Marine Tondelier et Yannick Jadot du parti Les écologistes.
Je suis de très près, aux côtés des autorités judiciaires et avec Gérald Darmanin, l’évolution de la situation en lien avec la préfecture et les services de police, que je sais pleinement mobilisés pour identifier les auteurs de ce crime abject et qui luttent quotidiennement contre le narcotrafic et le narcobanditisme. Tous les moyens sont mis en œuvre et je suis convaincu que nous parviendrons à confondre les criminels. Nous ne laisserons pas ce crime impuni.
Je suis très favorable à l’armement des policiers municipaux car ça donne un caractère dissuasif plus fort.
Les maires tiennent leur congrès cette semaine. Ils sont majoritairement favorables à un renforcement des pouvoirs de leur police municipale. Allez-vous accélérer l’examen du projet de loi portant sur ce sujet ?
Oui. Je l’ai présenté au Conseil des ministres de la semaine dernière. J’espère qu’il sera adopté avant les municipales. C’est un sujet important, 4 500 communes ont une police municipale, ce qui représente 28 000 agents. Ce texte permettra de renforcer les prérogatives des polices municipales notamment sur un point majeur : la possibilité, sans faire d’acte d’enquête, de constater un certain nombre de délits par des amendes forfaitaires délictuelles. Neuf types de délits sont répertoriés dont la vente à la sauvette, la consommation de stupéfiants, la vente d’alcool interdite aux mineurs, l’occupation de hall d’immeuble. Les effectifs de la Police nationale ou de la Gendarmerie seront ainsi déchargés de ces missions qui touchent peut-être un peu plus à la tranquillité publique.
L’armement des polices occupe souvent les débats lors des élections municipales. Qu’est-ce que vous diriez à un maire ou à un candidat qui vous demanderait votre avis ?
Moi, je suis très favorable à l’armement des policiers municipaux car ça donne un caractère dissuasif plus fort. Il faut que les policiers puissent se défendre lors d’attaques terroristes – on sait que l’uniforme est une cible –, de refus d’obtempérer lorsqu’ils mettent en danger leur vie… Mais, évidemment, le principe de libre administration des collectivités locales fait que les maires sont libres de le faire ou pas. Notons que 54 % de polices municipales sont déjà dotées d’armes létales.
Qu’allez-vous faire de la loi sur la sécurité du quotidien préparée par Bruno Retailleau ?
Je vais reprendre une grande partie des mesures de durcissement des sanctions pénales et administratives que contient ce projet par exemple en cas de rodéo urbain (durcissement des sanctions pénales, interdiction pour un jeune qui se livrerait à cette pratique de passer le permis), de commercialisation de mortiers, d’interdiction de stade, de rave party (pour en organiser, il faudra désormais une autorisation et non plus une simple déclaration). Je vais y ajouter des mesures comme la lutte contre le protoxyde d’azote. Je veux désormais qu’il puisse être clairement qualifié comme produit stupéfiant, que sa commercialisation, son port, son usage sur la voie publique soient interdits. Je ne reprendrai pas en revanche les mesures de reconnaissance faciale portant sur la vidéosurveillance.
Gardez-vous toujours bon espoir de retrouver les bijoux volés au Louvre ? Oui. Tant que nous n’avons pas la preuve qu’ils ont été écoulés, j’ai bon espoir. On a retrouvé trois des quatre auteurs du cambriolage.
C’est un mélange d’écoute, de dialogue, mais aussi d’autorité et de fermeté. Si je ne veux pas brusquer, ça n’empêche pas d’être ferme.Je suis à la tête d’un ministère opérationnel. J’entends donc être un opérationnel, politique certes, mais opérationnel d’abord. Je tiens d’ailleurs à remercier l’ensemble des femmes et hommes de ce ministère qui font un travail formidable au quotidien. Je n’ai pas d’ambition politique, que les choses soient claires. Pour moi, le ministère de l’Intérieur, ce n’est pas un tremplin, c’est une responsabilité.