Longtemps confrontée à des violences faites aux femmes comparables à celles observées ailleurs en Europe, l'Espagne a profondément transformé sa réponse judiciaire et institutionnelle au cours des vingt dernières années. María Eugenia Prendes Menéndez, procureure au sein du ministère public espagnol chargée de la lutte contre les violences faites aux femmes, revient pour La Tribune Dimanche sur les choix opérés par son pays, leurs résultats mais aussi les résistances qui persistent.
LA TRIBUNE DIMANCHE — L'Espagne est aujourd'hui souvent citée comme une référence européenne dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Pourtant, il y a vingt ans, votre pays faisait face à des difficultés comparables à celles que connaît la France. Quel a été le déclic ?
MARÍA EUGENIA PRENDES MENÉNDEZ — L'événement qui a marqué un avant et un après a été l'assassinat d'Ana Orantes par son mari en 1997. Quelques jours auparavant, elle avait témoigné à la télévision après avoir subi pendant des années des coups, des violences et la terreur au sein de son foyer. En racontant son histoire, elle a rendu visible une réalité que vivaient alors de nombreuses femmes.
La société espagnole a été profondément bouleversée. Bien que divorcée, Ana Orantes avait été contrainte par décision judiciaire à continuer de vivre sous le même toit que son agresseur. Cette affaire a révélé les défaillances du système judiciaire et le caractère structurel de cette violence. Sous la pression de la société civile, des associations et des médias, les pouvoirs publics ont fini par agir. C'est à ce moment-là que l'Espagne a cessé de détourner le regard et que cette violence a commencé à être considérée comme une question publique et non plus seulement privée.