Laure Heinich, avocate : « Dix ans après MeToo, la nuance est devenue possible »

Propos recueillis par Pauline Delassus

Avocate, Laure Heinich défend les deux femmes qui accusent Tariq Ramadan de les avoir violées.
LTD / Pascal ito / Flammarion

Propos recueillis par Pauline Delassus

Avocate, Laure Heinich défend les deux femmes qui accusent Tariq Ramadan de les avoir violées.
LTD / Pascal ito / Flammarion
LA TRIBUNE DIMANCHE — Quelles ont été les répercussions du mouvement MeToo dans les tribunaux français ?
LAURE HEINICH—Un afflux de plaintes. Ce qui est positif. Il y a aussi une plus grande connaissance par les magistrats du mécanisme de l’agresseur, du contrôle coercitif, de l’emprise, grâce à des formations désormais obligatoires sur ces sujets. On prend mieux en compte la difficulté d’être victime. Ce n’est pas encore la panacée, mais il y a des progrès manifestes. À mon sens, on ne se penche pas assez sur la complexité pour un mis en cause d’expliquer son passage à l’acte et, de fait, on ne valorise pas suffisamment les aveux, le travail et la difficulté qu’ils nécessitent. La justice demeure trop sévère envers ceux qui reconnaissent leur responsabilité.
Qu’est-ce que cela a changé dans votre métier d’avocate ?
Les contentieux de violences sexuelles sont maintenant prédominants. J’ai changé d’avis sur la médiatisation des affaires. J’y étais opposée, mais faire évoluer la société passe par la prise de parole. Il faut néanmoins absolument garder en tête que lorsque quelqu’un est accusé dans la presse, il ne peut pas répondre. Les journalistes doivent s’exprimer avec mesure. Mais comment rester mesuré quand on est victime ?
Le procès de Tariq Ramadan qui vient de s’ouvrir à Paris aurait-il été possible sans ce mouvement de société ?
Les femmes que je défends dans cette affaire ont cru qu’elles allaient vivre un conte de fées avec ce prédicateur charismatique qu’elles admiraient. Il apparaît sur Facebook, il leur écrit. Elles sont fragiles et il semble tomber du ciel. Elles se projettent dans une histoire sentimentale et sexuelle avec lui. Quand elles le rencontrent, il change de visage en une fraction de seconde et ça devient le cauchemar ; il les frappe, les étrangle, les insulte et les viole. La caractéristique de ce dossier, c’est qu’elles lui ont réécrit après les faits. Certaines l’ont revu. C’est fréquent dans les violences sexuelles, les victimes tentent d’échapper à ce qui leur est arrivé et de reconstruire une autre histoire. Depuis MeToo, on le comprend. Même si c’est normal que la défense l’utilise pour mettre à mal la preuve du viol, ça ne fait plus peur de le raconter aux juges.
Vous avez écrit deux romans qui racontent des violences sexuelles. Qu’est-ce qui vous inspire dans ces crimes ?
Ces crimes disent beaucoup de notre société. Ils existent dans tous les milieux, ce qui est rare dans la criminalité. En même temps, ce sont des crimes d’une grande banalité au sens du nombre, mais que la justice a souvent du mal à appréhender à titre individuel. Ils soulèvent les questions les plus intimes et demeurent sans témoin et avec très peu de preuves.
Dans Avant la peine, vous dites vouloir mettre le lecteur dans la peau d’un juré de cour d’assises. Pourquoi ?
Pour expliquer que ce n’est pas si simple de juger. J’ai voulu placer le lecteur dans la situation la plus inconfortable, celle de rendre un jugement quand il y a une opposition totale entre la version de l’accusé et celle de la plaignante. C’est ce qu’il y a de plus complexe et de plus romanesque. Les citoyens peuvent avoir l’impression que l’on peut juger à l’emporte-pièce, mais c’est extrêmement difficile quand on connaît l’accusé, son enfance, sa vie, ses failles.
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Est-ce que la littérature peut participer à changer les mentalités ?
Ça a bien avancé, mais il reste du chemin, donc tous les moyens sont bons. Avant la peine, je ne l’aurais pas écrit juste après le début de MeToo, quand c’était le temps de la dénonciation. Dix ans après et compte tenu des avancées, la nuance est devenue possible. On doit soutenir les victimes, comprendre la dissociation, l’emprise, mais la justice ne peut pas céder sur la preuve. On ne condamne pas quelqu’un sur une simple dénonciation. Ce qui ne veut pas dire que la société ne croit pas la plaignante. Qui veut vivre dans une société où on condamne sur simple dénonciation, d’ailleurs ?
Quelles sont les autres évolutions depuis 2017 ?
La justice tente d’élargir les investigations en matière de viol pour parvenir à caractériser une preuve, qu’on peut qualifier comme un faisceau d’éléments permettant aux juges de se forger une intime conviction. Le doute continue de bénéficier à l’accusé, heureusement, mais le fait que la justice tente cette caractérisation par tous les moyens– lorsqu’elle le fait – est un début de réparation pour les victimes. Cela leur montre, au minimum, que la société est concernée. Aujourd’hui, lorsqu’ils rendent un non-lieu, les magistrats expliquent pourquoi, précisant le système des preuves et le fait que cela ne signifie pas que la plaignante n’a pas été crue.
Peut-on être avocate et féministe ?
J’espère bien ! Quand on revêt notre robe, on n’enlève pas nos qualités de citoyen. Je me revendique féministe, certaines me disent radicale, d’autres pas du tout, ça ne change pas ma volonté de défendre des auteurs de crime. Et j’ose espérer qu’il y a plein d’hommes avocats féministes. Si certains se sont montrés brutaux avec des victimes dans des affaires médiatisées, c’est une exception.
Quelle est votre position sur la détention et le faible taux d’incarcération des condamnés pour violences sexuelles ?
La prison telle qu’elle existe aujourd’hui ne sert à rien. On en ressort dégradé. Il faut assainir les maisons d’arrêt, que les détenus puissent se former, rencontrer des travailleurs sociaux, apprendre un métier. Il y a un psy pour 400 prisonniers en moyenne : les gens crèvent d’angoisse. On peut quand même questionner le fait que le viol soit l’un des crimes les moins réprimés. Peut-être parce qu’on a du mal à le comprendre.
Un dossier vous a particulièrement marquée ?
Mon premier, en 2000. Un garçon accusé d’agresser des hommes ciblés en raison de leur homosexualité. Il avait 19 ans, j’avais été commise d’office pour le défendre. Il niait. Je me souviens d’une confrontation avec des victimes. Il était désarmé devant ces hommes qui se montraient sans haine contre lui. Il a surmonté la honte et la peur et fini par avouer, j’ai compris la complexité de l’être humain et celle de reconnaître des faits. À ce moment, je me suis dit que je ne pouvais pas faire un métier plus important que celui d’être au côté de quelqu’un en extrême difficulté.
Selon un document révélé par L’Humanité, le garde des Sceaux, Gérald Darmanin, aurait demandé aux magistrats que les viols soient jugés en une seule journée, pour désengorger les tribunaux. Qu’en pensez-vous ?
J’y suis très opposée. Aujourd’hui et depuis des années, ces crimes sont jugés sur trois jours d’audience. Une justice rapide est forcément violente, pour tout le monde. Les temps de parole seront réduits, on n’entendra plus les experts psy ni les policiers qui ont enquêté. On jugera sur un dossier écrit. C’est le sacrifice de l’oralité, un principe fondateur. Me Henri Leclerc disait : « Lorsque la peine est acceptée, la réinsertion existe. » Savoir qu’on a été bien jugé est fondamental.
Vous êtes l’avocate de Judith Godrèche, dont les accusations contre Benoît Jacquot ont soulevé, entre autres, la question du consentement. En 2025, la mention du non-consentement a été inscrite dans la définition du viol. Qu’est-ce que ça change ?
C’est présenté comme une avancée majeure, mais il s’agit de communication politique. Cette loi est interprétative, elle explique mais ne change rien. D’un point de vue pédagogique, ça peut être utile, mais ça ne permet pas de condamner davantage d’agresseurs comme cela a été annoncé. Le problème c’est le manque d’enquêteurs. Dans le dossier de Judith Godrèche, ce qui est dingue, c’est que tout le monde lui renvoie que ses parents étaient défaillants. Or, même si c’était le cas, ça n’exonère en rien Benoît Jacquot. C’est symptomatique du fait qu’il y a encore des choses à améliorer.
Où en est la procédure contre Patrick Poivre d’Arvor ? Pourquoi est-ce si long ?
L’instruction est toujours en cours. Les juges ont des centaines de dossiers, donc ils doivent partager leur temps. Pour que les procédures aillent plus vite, il faut recruter davantage, des magistrats et des assistants de justice. On en revient toujours au problème du manque de moyens.
Propos recueillis par Pauline Delassus