La start-up marocaine Sand to Green Grande est la grande gagnante du Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et Moyen-Orient (POESAM) 2025 au niveau international.
Grande gagnante du Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et Moyen-Orient (POESAM) international en 2025, et sacrée lauréate de la compétition panafricaine Les Nouveaux Boss le 24 Janvier 2026, la start-up marocaine Sand to Green s’est distinguée par son approche innovante de l’Agri-Tech orientée vers la régénération des sols.
Dans cet entretien, Wissal Ben Moussa, cofondatrice et directrice agricole de l’entreprise, revient sur cette consécration, le parcours de la start-up, les solutions qu’elle développe et ses ambitions pour transformer durablement l’agriculture et la planète.
Au-delà de la visibilité, que change concrètement cette victoire pour Sand to Green dans les prochains mois ?
Cette victoire constitue avant tout un puissant accélérateur stratégique pour Sand to Green. Au-delà de la reconnaissance symbolique, elle nous offre une visibilité internationale précieuse auprès d’acteurs publics, d’investisseurs et d’entreprises déjà engagés dans la transition agricole et environnementale. Dans les trois à six prochains mois, cette dynamique devrait se traduire par des avancées très concrètes.
D’abord, nous allons accélérer le déploiement de notre plateforme RegenWise, qui permet d’analyser les terres, de concevoir des systèmes agricoles régénératifs et d’en suivre l’impact grâce à l’exploitation des données satellites et de l’intelligence artificielle. Ensuite, cette distinction va faciliter la signature de nouveaux projets pilotes avec des partenaires industriels et agricoles, notamment au sein de chaînes de valeur particulièrement exposées aux effets du changement climatique. Enfin, elle va renforcer notre capacité à structurer notre passage à l’échelle, en mobilisant davantage de partenaires scientifiques et financiers autour d’un objectif commun : transformer durablement des milliers d’hectares de terres dégradées.
Au fond, cette reconnaissance confirme une conviction forte qui guide notre action depuis le début : la régénération des terres n’est plus une simple ambition environnementale, mais une véritable opportunité agronomique, économique et technologique.
En 2025, vous avez remporté le Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et au Moyen-Orient (POESAM) International. Comment cette distinction a-t-elle contribué au développement et à la croissance de votre entreprise ?
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Cette distinction a d’abord joué un rôle d’accélérateur de crédibilité. Pour une entreprise comme Sand to Green, qui évolue à l’intersection de l’agronomie, de la technologie et de la transition environnementale, une reconnaissance comme le POESAM International est importante parce qu’elle rassure à la fois les partenaires institutionnels, les clients, les investisseurs et l’ensemble de l’écosystème.
Concrètement, ce prix a contribué à notre croissance de plusieurs façons. D’abord, il a renforcé notre visibilité à l’échelle internationale et nous a permis d’ouvrir de nouvelles discussions avec des acteurs publics et privés confrontés à des enjeux très concrets de dégradation des terres, de gestion de l’eau et de résilience des chaînes de valeur agricoles. Ensuite, il a conforté notre positionnement comme acteur capable non seulement de porter une vision de la régénération, mais surtout de la traduire en projets opérationnels, mesurables et finançables.
Cette reconnaissance a aussi eu un effet structurant en interne. Elle a soutenu notre dynamique de développement, notamment autour de RegenWise, notre plateforme numérique qui permet d’analyser les terres, de concevoir des systèmes agroforestiers régénératifs et d’en suivre l’impact grâce à la donnée, à l’imagerie satellite et à l’intelligence artificielle. Plus largement, les financements obtenus par l’entreprise ces dernières années ont contribué à renforcer nos capacités techniques et opérationnelles : développement de solutions numériques, consolidation de notre R&D, et montée en puissance de notre capacité à accompagner des projets plus ambitieux.
Au fond, le POESAM a marqué une étape importante parce qu’il a validé publiquement quelque chose que nous constations déjà sur le terrain : la régénération des terres n’est pas seulement un enjeu écologique, c’est aussi un sujet économique, agricole et technologique majeur. Et cette reconnaissance nous a aidés à passer plus vite d’une logique de preuve à une logique de déploiement.
Votre aventure a commencé sur la ferme de Nzaha en 2017. En vous confrontant au terrain au fil des années, quels ont été les principaux constats, les découvertes sur l’état des sols et la santé de l’écosystème naturel ?
La ferme de Nzaha a été pour nous un véritable laboratoire à ciel ouvert. C’est sur ce terrain que nous avons pu observer de manière directe et concrète les mécanismes de dégradation, mais aussi, et surtout, les capacités de résilience des écosystèmes. L’un des enseignements majeurs a été de constater que, même dans des environnements fortement dégradés, les sols conservent un potentiel de régénération remarquable lorsque certaines conditions sont réunies, notamment l’apport de matière organique, la diversification végétale et une gestion plus fine et plus intelligente de l’eau.
Cette expérience de terrain nous a aussi permis de mieux comprendre l’ampleur du défi. Restaurer un écosystème à petite échelle est déjà complexe, mais reproduire cette transformation sur de vastes territoires pose une question centrale : comment diagnostiquer, planifier et piloter efficacement ces processus dans le temps ? Nous avons très vite identifié un manque important d’outils capables d’accompagner cette transition à grande échelle.
C’est précisément ce constat qui nous a poussés à développer RegenWise. Nous avions besoin d’une solution permettant de croiser l’imagerie satellite, les données climatiques et l’intelligence artificielle afin d’analyser les terres avec précision et de concevoir des modèles agricoles régénératifs adaptés à chaque contexte. En résumé, le terrain nous a appris deux choses essentielles : d’une part, la régénération est bel et bien possible ; d’autre part, pour produire un véritable changement d’échelle, elle doit être pilotée par la donnée et pensée dès le départ comme un modèle réplicable.
Si vous deviez retenir une surprise ou un déclic depuis la ferme de Nzaha 2017, lequel a le plus profondément façonné votre modèle actuel ?
Le déclic le plus structurant est survenu lorsque nous avons compris que le principal frein à la régénération des terres n’était pas l’absence de connaissances scientifiques, mais la difficulté à passer à l’échelle. Depuis 2017, nous avons pu constater que les savoirs agronomiques existent, que les solutions techniques sont disponibles et que les modèles de restauration sont connus. Pourtant, malgré cela, la transformation reste lente, fragmentée et difficile à généraliser.
Ce qui manque, ce sont des outils capables d’analyser rapidement des territoires entiers, de concevoir des projets adaptés à leurs spécificités et d’en mesurer l’impact dans la durée. C’est cette prise de conscience qui a profondément redéfini notre trajectoire. Sand to Green n’est plus seulement un développeur de projets agricoles régénératifs ; l’entreprise est devenue une plateforme technologique dont l’ambition est d’industrialiser la régénération des terres.
Aujourd’hui, notre modèle repose précisément sur cette évolution. Nous voulons transformer des années de recherche, d’expérimentation et d’apprentissage terrain en solutions numériques capables d’accompagner des milliers de projets à travers le monde. Ce passage d’une logique de projet à une logique de plateforme est sans doute le tournant le plus déterminant de notre parcours.
Bien avant la ferme de Nzaha, vous avez suivi des études en agronomie. Aviez-vous déjà à l’esprit un attrait pour le soin des sols qui ne cherchait qu’à s’exprimer à travers un projet adéquat où c’est chemin faisant que cette volonté est née ?
Oui, je pense que cet attrait était déjà là très tôt. Mes études en agronomie m’ont donné un cadre scientifique, mais mon engagement est venu d’un sentiment plus profond : celui que le sol est souvent invisible dans nos décisions, alors qu’il conditionne tout.
Très jeune, j’ai été sensible à cette idée qu’on parle beaucoup de production, de performance ou d’innovation, mais beaucoup plus rarement de ce qui rend tout cela possible à la base : un sol vivant, capable de retenir l’eau, de nourrir les plantes et de faire tenir un écosystème entier.
Je n’avais peut-être pas encore les mots de “régénération des terres”, mais je sentais déjà qu’il y avait là une question essentielle. Ce n’est donc pas une vocation apparue d’un seul coup, mais plutôt une conviction qui s’est affirmée avec le temps, au fil des études, des observations de terrain et des rencontres.
Ce qui m’a le plus marquée, c’est de voir que même des terres très dégradées conservent souvent un potentiel de renaissance. Quand on comprend cela, on ne regarde plus un paysage de la même manière. On ne voit plus seulement ce qui a été perdu ; on commence à voir ce qui peut être restauré.
C’est sans doute là que mon engagement s’est vraiment ancré : dans cette conviction que restaurer les sols, ce n’est pas réparer à la marge, c’est recréer des conditions de vie, de production et de résilience pour l’avenir.
Le terme « régénération » est central à votre projet. Quels indicateurs tangibles vous permettent d’affirmer que les écosystèmes se restaurent réellement ?
Pour nous, la régénération ne peut pas être un simple discours. Elle doit se constater à travers des évolutions concrètes, mesurables, suivies dans le temps, qui montrent qu’un écosystème retrouve progressivement ses fonctions essentielles.
Les premiers indicateurs que nous regardons concernent la santé des sols. Nous suivons par exemple l’évolution de la matière organique, la structure du sol, sa capacité à infiltrer l’eau et à la retenir, ainsi que sa résistance à l’érosion. Ce sont des éléments fondamentaux, parce qu’un sol qui se régénère est un sol qui redevient plus vivant, plus stable et plus fertile.
Nous observons aussi la dynamique du vivant : la diversité du couvert végétal, le retour d’espèces adaptées, et, lorsque c’est possible, l’activité biologique et microbienne du sol. Ce sont des signaux très importants, car ils montrent qu’on ne restaure pas seulement une parcelle d’un point de vue productif, mais bien un écosystème dans son ensemble.
L’eau est un autre indicateur central. Dans les zones où nous intervenons, la régénération se voit aussi dans une meilleure efficacité d’usage de l’eau, une infiltration plus régulière, une diminution du ruissellement et une plus grande résilience face au stress hydrique. Quand un écosystème recommence à mieux gérer l’eau, c’est souvent l’un des signes les plus concrets de sa restauration.
Enfin, nous suivons la performance agronomique dans la durée : non pas uniquement le rendement à court terme, mais la stabilité de la production, la robustesse du système face aux aléas climatiques et sa capacité à rester viable pour les acteurs locaux. Pour nous, un système n’est réellement régénératif que s’il combine restauration écologique, efficacité d’usage des ressources et viabilité économique.
Grâce à notre plateforme, nous pouvons suivre ces indicateurs à grande échelle en croisant imagerie satellite, données de terrain et modèles agronomiques. C’est cette lecture combinée de : santé des sols, dynamique du vivant, gestion de l’eau et robustesse productive ; qui nous permet d’affirmer, de manière rigoureuse, qu’un écosystème est réellement en voie de restauration.
La régénération des terres repose sur une combinaison complexe : eau, agronomie, technologie et acceptation locale. Quel est aujourd’hui le défi le plus critique ?
Le défi le plus critique aujourd’hui est très clairement celui de la scalabilité, c’est-à-dire la capacité à déployer ces solutions à grande échelle de manière cohérente, efficace et économiquement soutenable. La régénération des terres n’est pas un sujet isolé ou purement technique. Elle exige une articulation fine entre la gestion de l’eau, les pratiques agronomiques, les besoins de financement, l’adhésion des communautés locales et la mesure rigoureuse de l’impact environnemental.
Traditionnellement, chacun de ces éléments est traité séparément, souvent par des acteurs différents, avec des temporalités et des méthodes qui ne coïncident pas toujours. Cette fragmentation ralentit les projets, augmente les coûts et crée de l’incertitude pour les investisseurs comme pour les opérateurs de terrain. C’est précisément pour répondre à cette difficulté que nous avons développé notre approche.
Notre objectif est d’intégrer ces différentes dimensions dans une plateforme unique, capable de simplifier l’analyse des terres, la conception agronomique et le suivi environnemental. En centralisant ces fonctions, nous réduisons les risques, nous facilitons la prise de décision et nous rendons les projets plus lisibles pour les financeurs. À terme, cette intégration est indispensable pour accélérer la transition vers des systèmes agricoles régénératifs capables de répondre à la fois aux enjeux climatiques, alimentaires et économiques.
La captation de carbone et la biodiversité sont souvent critiquées pour les risques de greenwashing. Comment garantissez-vous la crédibilité scientifique de votre impact ?
La question de la crédibilité est absolument centrale. Dans un contexte où les sujets liés au carbone et à la biodiversité sont parfois instrumentalisés à des fins de communication, nous pensons que seule une approche fondée sur la transparence, la rigueur scientifique et la vérifiabilité des données permet d’éviter toute dérive vers le greenwashing.
Chez Sand to Green, nous travaillons avec des partenaires scientifiques et nous nous appuyons sur des méthodologies reconnues pour mesurer l’impact environnemental de nos projets. Cela passe notamment par l’utilisation de modèles agronomiques validés scientifiquement, par le recours à l’imagerie satellite et à l’analyse géospatiale, ainsi que par des protocoles de suivi alignés avec les standards internationaux de MRV, c’est-à-dire de mesure, de reporting et de vérification.
Notre objectif est simple : produire des données qui soient traçables, auditables et vérifiables par des tiers. Nous considérons que la transition vers une agriculture régénérative ne peut pas reposer sur des promesses marketing ou sur des indicateurs flous. Elle doit s’appuyer sur des preuves, sur des référentiels robustes et sur une capacité à démontrer, dans le temps, la réalité des impacts annoncés. C’est à cette condition que la confiance peut s’installer durablement entre les entreprises, les investisseurs, les scientifiques et les territoires.
Aujourd’hui, qui bénéficie des conseils de Sand to Green, quel est votre modèle économique ?
Aujourd’hui, Sand to Green s’adresse en priorité aux acteurs qui structurent les chaînes de valeur agricoles et qui ont la capacité de faire levier à grande échelle : développeurs de projets, commodity traders, agribusinesses, transformateurs et entreprises qui cherchent à sécuriser leurs approvisionnements tout en répondant à des objectifs de résilience, de traçabilité et de performance environnementale. Nous travaillons aussi avec d’autres partenaires privés ou publics lorsque cela permet de créer les bonnes conditions de déploiement, mais notre cœur de cible est clairement du côté des acteurs capables d’embarquer des filières entières.
Historiquement, nous avons commencé au plus près du terrain, avec une approche très ancrée auprès des agriculteurs. Cette phase a été essentielle, parce qu’elle nous a permis de comprendre finement les contraintes réelles liées aux sols, à l’eau, aux pratiques culturales et aux conditions de mise en œuvre. Mais nous avons aussi constaté que, pour avoir un impact au bon niveau, il fallait remonter dans la chaîne de valeur et travailler avec ceux qui peuvent agréger des volumes, mobiliser du financement, structurer des programmes et créer des incitations durables à la transition. C’est ce qui explique notre passage progressif d’une logique plus proche du B2C vers un modèle B2B.
Aujourd’hui, notre modèle économique repose sur plusieurs briques complémentaires. D’abord, des missions de conseil et d’ingénierie de projet : études de faisabilité, diagnostic territorial, design agronomique, modélisation d’impacts, scénarios de déploiement. Ensuite, un accompagnement à l’implémentation et à la structuration de programmes régénératifs adaptés aux besoins des filières. Enfin, l’accès à RegenWise, notre plateforme qui permet d’analyser les sites, de modéliser des systèmes agricoles régénératifs et d’en assurer le suivi et le reporting dans le temps.
Ce positionnement nous permet d’intervenir là où se joue aujourd’hui une partie décisive de la transition agricole : au niveau des chaînes de valeur elles-mêmes. Pour un développeur de projet ou un commodity trader, l’enjeu n’est pas seulement de restaurer des terres ; il est aussi de sécuriser l’approvisionnement, réduire l’exposition au risque climatique, améliorer la traçabilité, répondre aux attentes réglementaires et construire des modèles plus robustes dans la durée. C’est précisément là que nous apportons de la valeur, en reliant la réalité du terrain à des exigences de déploiement, de mesure et de crédibilité.
Nous restons bien sûr ouverts à d’autres types de partenariats, notamment avec des acteurs publics, institutionnels, scientifiques ou industriels, dès lors qu’ils permettent d’accélérer la transformation. Mais notre conviction est claire : si l’on veut faire changer d’échelle la régénération des terres, il faut travailler avec les acteurs qui structurent les filières et qui ont la capacité de transformer cette ambition en programmes concrets, mesurables et déployables.
Quelle est la prochaine grande étape pour Sand to Green ?
La prochaine grande étape pour Sand to Green est d’accompagner plus fortement la transformation des chaînes de valeur agricoles les plus exposées au dérèglement climatique, en particulier dans les régions productrices de denrées tropicales comme le café et le cacao.
Nous savons aujourd’hui que ces filières sont en première ligne : dégradation des sols, stress hydrique, perte de biodiversité, baisse de productivité et vulnérabilité croissante des producteurs. Notre ambition est donc d’y déployer des projets régénératifs capables de répondre à la fois à des enjeux environnementaux, agricoles et économiques.
Concrètement, nous voulons concentrer notre développement sur des pays et régions où ces cultures sont stratégiques et où les besoins d’adaptation sont déjà très visibles. Cela concerne notamment plusieurs bassins de production en Afrique, en Amérique latine et dans d’autres zones tropicales, où les acteurs du café et du cacao cherchent aujourd’hui des solutions crédibles pour sécuriser leurs approvisionnements, restaurer les écosystèmes et renforcer la résilience des territoires.
Dans cette prochaine phase, notre objectif est double : d’une part, aider les entreprises et les filières à concevoir des modèles plus résilients grâce à l’agroforesterie régénérative ; d’autre part, utiliser RegenWise pour accélérer l’analyse des territoires, la conception des systèmes agricoles et le suivi de leur impact dans le temps.
En d’autres termes, la prochaine étape pour Sand to Green, c’est de faire de la régénération un levier concret de transformation pour les grandes filières tropicales. Nous sommes convaincus que des cultures comme le café et le cacao peuvent devenir des terrains majeurs de cette transition, parce qu’elles concentrent à la fois des enjeux de climat, de biodiversité, de revenus agricoles et de sécurité d’approvisionnement. C’est là que nous voulons désormais concentrer une part importante de notre effort de déploiement.