Eyone, la healthtech sénégalaise qui met la donnée médicale au cœur des soins de qualité

Henri Ousmane Gueye, fondateur de Eyone.
Career180

Henri Ousmane Gueye, fondateur de Eyone.
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Il y a des entreprises qui naissent d'une idée de marché. D'autres d'une blessure intime. Dans le cas de la healthtech sénégalaise Eyone, créée en 2015 comme simple logiciel de gestion de dossier patient, les deux facteurs se sont rejoints dans les couloirs d'un hôpital. Ils ont concouru au fil des années à son évolution actuelle en plateforme interopérable de gestion du dossier médical numérique, crédible aussi bien au plan national qu’international.
Fondée par Henri Ousmane Gueye, la startup qui porte ce projet a effectivement pu grandir dans le temps grâce à des acteurs conscients de son potentiel innovant pour la santé au Sénégal et en Afrique. Lauréat de la seconde place au Prix Orange de l’Entrepreneur Social en Afrique et au Moyen-Orient en 2017, le projet a ensuite bénéficié de l’accompagnement d’Orange Digital Center à travers son programme d’accélération Orange Fab.
Sur le plan financier, la startup a réalisé une levée de fonds de près de 863 000 euros en 2024, dont environ 738 000 euros apportés par Orange Sonatel Sénégal. L’année suivante, en 2025, il a consolidé sa croissance avec une levée supplémentaire de près d’un million d’euros auprès d’Oyass Capital. Eyone a pu s’ouvrir à de plus grandes perspectives, notamment l’extension de sa plateforme et le renforcement de ses services aux patients et aux professionnels de santé.
« Enfant, j’ai connu plusieurs allers-retours à l’hôpital, notamment pour les soins de ma mère, mais j’étais trop jeune pour mesurer les difficultés réelles du parcours de soins. C’est à l’âge adulte, avec le parcours de santé de ma belle-mère, que mon rapport à l’hôpital a changé (…) À un moment, un médecin devait envisager une intervention chirurgicale, mais il recherchait certaines informations médicales importantes pour décider dans les meilleures conditions. Là, j’ai compris qu’un dossier incomplet ou difficile à retrouver n’était pas un simple problème administratif. Après l’intervention, nous avons aussi dû nous rendre dans plusieurs structures pour trouver une poche de sang. Dans ce genre de situation, on n’est plus dans un débat théorique sur la numérisation. On a peur que le malade ne tienne pas longtemps, et on se demande pourquoi l’information critique n’est pas disponible plus vite. A ce moment, la vision bascule. Il ne s’agissait plus seulement de numériser une structure. Il fallait construire un système où l’information médicale suit le patient et peut aider les soignants au bon moment », explique Henri Ousmane Gueye. Ce jour-là, la numérisation de la santé est devenue pour lui une question de continuité des soins, de coordination, parfois d'urgence vitale.
Un patient consulte ici, fait ses examens ailleurs, passe par une pharmacie, un laboratoire, un assureur. Si ses données restent enfermées dans chaque structure, le numérique ne fait que remplacer les silos papier par des silos informatiques. « Le vrai problème, ce n'est pas seulement l'absence d'outils numériques. C'est la fragmentation du système et de l'information », résume le fondateur. Installer des logiciels ne suffit pas si ces outils ne communiquent pas entre eux, si le patient n'est pas identifié de manière fiable, si les données ne sont pas harmonisées. Eyone se présente aujourd'hui comme une « plateforme d'interopérabilité médicale » destinée à connecter l'ensemble des parties prenantes du parcours de soins en temps réel.
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C’est cette vision d’interopérabilité médicale qui a séduit aussi bien le secteur privé que public. Dès 2018, plusieurs cliniques adoptent la solution d’Eyone via Le service « passeport médical ». Les hôpitaux publics entrent également dans la danse en 2019. En 2020, pendant la crise de la Covid-19, Eyone s’illustre dans la numérisation des centres de prise en charge. « Notre système a permis de mettre en place un dossier patient COVID, d’avoir une meilleure visibilité sur les médicaments et sur la disponibilité des lits. Dans un contexte d’urgence, cela a montré que la donnée bien organisée pouvait aider à mieux piloter et mieux coordonner la prise en charge », déclare Henri Ousmane Gueye. C’est donc fort de cette expérience et expertise forgées au fil des ans sur le terrain qu’Eyone remporte en 2023 l'appel d'offres lancé par le gouvernement sénégalais pour la mise en œuvre du projet national « Dossier Patient Informatisé » (1 sénégalais, 1 numéro unique de santé, 1 carte de santé). Une victoire qui confirme qu’Eyone a atteint un statut supérieur, celui d’acteur technique capable de porter des chantiers structurants de santé numérique.
Les enjeux d'un tel dossier dépassent l'informatique. Qui peut consulter quelles données ? Selon quelles règles de sécurité ? « Bien partager ne veut pas dire exposer », insiste Henri Ousmane Gueye. L'objectif est de faire circuler la bonne information vers la bonne personne, au bon moment — pas d'ouvrir les données médicales à tous.
La croissance d’Eyone célébrée aujourd’hui, l’atteindre n’a pas été de tout repos. La plus grande difficulté n'est ni financière ni technologique. Selon le patron d’Eyone, « le plus dur, c’est probablement de changer les habitudes, parce que cela conditionne tout le reste. On peut convaincre, obtenir des financements et former les équipes, mais si les usages ne changent pas réellement sur le terrain, l’impact reste limité. En santé, les habitudes ne sont pas de simples routines. Ce sont souvent des réflexes construits pendant des années pour faire fonctionner le service malgré les contraintes. Il faut donc les respecter avant de vouloir les transformer. Notre rôle n’est pas d’arriver avec une technologie en disant « voici la solution ». Notre rôle est de montrer que le numérique peut faire gagner du temps, sécuriser l’information, améliorer la coordination et faciliter le travail des soignants. Finalement, la vraie difficulté n’est pas seulement technique ou financière. Elle est humaine. Une transformation réussie commence quand les utilisateurs ne voient plus l’outil comme une contrainte, mais comme un allié dans leur travail quotidien ».
Le terrain lui a appris que les structures de santé fonctionnent souvent grâce à une intelligence humaine remarquable. Beaucoup de choses tiennent parce que des agents connaissent les patients, maîtrisent les circuits, retrouvent les informations et compensent les limites de l’organisation ou des outils disponibles. Mais cette intelligence repose trop souvent sur des personnes, et pas assez sur des systèmes. Quand une personne clé est absente, quand un dossier manque, quand un service est saturé, tout devient plus fragile.
« J’ai découvert que les professionnels de santé ne sont pas contre la technologie. Ils sont contre les outils qui ne comprennent pas leur réalité. Quand une solution leur fait gagner du temps, sécurise leur travail et respecte leurs contraintes, ils peuvent devenir ses meilleurs ambassadeurs », affirme le tech entrepreneur sénégalais.
Au-delà de la difficulté de changer les usages, le doute local sur l’expertise des innovateurs locaux a parfois mis à la mal le moral de Henri Ousmane Gueye. « On nous a souvent vus comme de jeunes rêveurs. À l’époque, il y avait encore cette étiquette collée aux startupers : des jeunes sortis d’école, capables de faire de petites innovations intéressantes, mais pas forcément invités dans “la danse” quand il s’agissait des grands sujets structurants. Au début, cela peut blesser. Mais avec le temps, cette critique nous a surtout fait grandir. Elle nous a obligés à être plus rigoureux, plus structurés et plus exigeants sur la qualité, la sécurité, la disponibilité du service et l’accompagnement terrain ». A cela s’ajoute les question d’accès au financement. « Le moment de solitude le plus fort, c’est lorsque vous portez une vision que vous voyez clairement, mais que l’environnement autour de vous n’est pas encore prêt à la voir avec la même évidence. Cette solitude devient encore plus forte dans les périodes d’essoufflement financier. En santé, les cycles sont longs, les décisions prennent du temps, les déploiements demandent de l’accompagnement, les revenus ne suivent pas toujours immédiatement l’effort fourni. Ce sont des moments très durs, parce qu’on peut avoir l’impression de faire cinq pas en avant, puis dix pas en arrière (…) Heureusement, Eyone s’est construit à plusieurs. Le fait d’avoir des associés a beaucoup compté. Cela permet de partager le doute, de se soutenir, de se challenger et de garder le cap lorsque la fatigue ou l’incertitude deviennent fortes ».
Au-delà du Sénégal, Henri Ousmane Gueye défend une dimension de souveraineté technologique. Qu'une entreprise africaine puisse bâtir une infrastructure critique adaptée aux réalités locales, plutôt que d'importer des solutions conçues ailleurs. L'Afrique, dit-il, ne doit pas seulement être un marché pour les technologies de santé — elle peut aussi en être un lieu d'invention. « Dans dix ans, une victoire complète d’Eyone serait de voir des millions d’Africains accéder à leur historique médical de manière sécurisée, quel que soit le pays ou la structure où ils se soignent. Ce serait aussi de voir des hôpitaux, des cliniques, des pharmacies, des laboratoires, des assureurs et des programmes publics travailler dans un écosystème connecté », se projette le fondateur d’Eyone.
Pour la postérité, il aimerait « qu’on dise qu’Eyone a prouvé qu’une entreprise africaine pouvait bâtir une infrastructure critique, travailler avec les États, servir les structures de santé, accompagner les professionnels et créer de la valeur durable. Mais surtout a aidé des patients à être mieux pris en charge ».
En Sérère, l’une des langues vernaculaires du Sénégal, Eyone signifie « allons-y ensemble ». La formule résume la promesse, mais aussi l'exigence du chantier. En santé, aucun acteur ne transforme seul.
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