Péguy, une œuvre très actuelle ?

Sophie Peters

Sophie Peters
Si on célébrait le 5 septembre dernier le centenaire de sa mort, Charles Péguy, tombé au champ d'honneur à 41 ans, reste pourtant un célèbre écrivain inconnu. Celui que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître (faites l'expérience autour de vous : Péguy ? C'est quoi son prénom ?) ne figure pas non plus sur les tables de chevet des plus de quarante. "Qu'avons-nous à faire des tourments d'un paysan normalien qui fut tout à la fois dreyfusard, catholique et socialiste, prophétique et désespéré ?", écrit Alain Finkielkraut dans "Le Mécontemporain, Péguy lecteur du monde moderne" (Gallimard).
L'écrivain Jean-Luc Seigle, en fin connaisseur et amoureux de sa langue, auteur d'une délicieuse "pièce d'écriture", "Le Cheval Péguy, un mystère", parue aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux, nous y invite de toute urgence : "Son œuvre est à lire en entier parce qu'elle est une continuelle conversation entre lui et l'humanité". Apôtre de la justice sociale et d'une mystique républicaine, les propos de Péguy nous encouragent à une pensée critique.
D'abord, nous dit Seigle, "ses références sont quasi naturelles" : les ouvriers et les paysans. Il rappelle l'essence même du travail : le plaisir du bel ouvrage.
Au travail oppressant et stressant, Péguy fait valoir un rapport au travail plus libre, de manière à laisser un espace suffisamment grand pour en (re)trouver le goût. On l'aurait presque oublié par ces temps de souffrance au travail. Ce qui est questionné aujourd'hui par Péguy, c'est l'urgence de redonner au travail sa place esthétique et humaine d'œuvre - et non uniquement d'ouvrage - qui ne soit plus uniquement régie par la seule logique de l'efficacité. Déjà, en 1913, dans "De l'Argent", il écrivait :
"L'Argent", c'est le désespoir d'un homme qui voit disparaître ce qu'Orwell, appellera la common decency, c'est-à-dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d'entraide, de "savoir-vivre" ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde.
Jean-Luc Seigle observe :
En clair, il nous appartient, à la façon d'un Péguy engagé dans toutes les causes qu'il sentait en cohérence avec ses aspirations, de faire nôtre sa maxime : "La liberté, c'est le courage". Jean Jaurès, que Péguy a un temps soutenu, disait que l'humanité, c'est une parcelle en chaque individu qui lui permet d'être un rempart contre la résignation.
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Encore faudrait-il s'affranchir du "bien penser" contemporain. "Poète, polémiste, catholique, socialiste, anarchiste, Charles Péguy est tout cela à la fois. Ce qui inspire aujourd'hui, c'est cette liberté de pensée, ce côté empêcheur de penser en rond", estime son arrière-petit-fils Olivier Péguy, citant son aïeul : "Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite".
Le pire, nous y sommes.
Ce fils et petit-fils de rempailleuse de chaises, natif d'Orléans, enfant de la IIIe République hissé jusqu'à Normale Sup, ce mystique qui a défendu Dreyfus, une république idéale, Jeanne d'Arc et sa patrie, mort pour la France le premier jour de la bataille de la Marne, a pressenti le premier les dangers du progrès pour le progrès.
Péguy annonçait une "panmuflerie sans limites", "une humanité libre de travailler une matière moderne relativement aisée, interchangeable, prostitutionnelle, qui peut servir à tout et à tout le monde...". Il parle encore de métier quand aujourd'hui plus personne n'a de métier... seulement des cartes de visite. Le seul métier qui reste, à écouter les discussions, c'est encore le métier de parents. Le seul sans doute dont on espère encore tirer un peu de fierté.
"Tout est perdu, donc tout commence." "A condition de rejeter les compromissions. Péguy accordait plus de place au travail qu'aux idées. Péguy aimait la simplicité des gens de petite condition économique car ils ne cherchent pas à exploiter leurs prochains. Il aimait l'école laïque qui met tout le monde au même niveau. Il haïssait l'exclusion", rappelle Jean-Luc Seigle. On ferait bien de s'en inspirer au lieu de parler en permanence d'égalité. Déjà, en 1913, il constatait :
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Alors oui, il devient urgent de lire l'irréductible Péguy, pour nous interroger, pour remettre en question nos vies appauvries de sens, pour sortir de notre fatigue d'être, pour retrouver le goût du combat, celui des idées qui nous rassemblent, et d'oser regarder en face ce monde décrit par Péguy, "ce monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout."
Sophie Peters