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OpinionsMieux dans mon job

Péguy, une œuvre très actuelle ?

Photo de Sophie Peters

Sophie Peters

Publié le 21 septembre 2014 à 16:50 - Mis à jour le 10 juin 2015 à 14:59

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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Charles Péguy, un visionnaire ? Ses écrits sur le travail semblent en tout cas furieusement actuels...

Si on célébrait le 5 septembre dernier le centenaire de sa mort, Charles Péguy, tombé au champ d'honneur à 41 ans, reste pourtant un célèbre écrivain inconnu. Celui que les moins de trente ans ne peuvent pas connaître (faites l'expérience autour de vous : Péguy ? C'est quoi son prénom ?) ne figure pas non plus sur les tables de chevet des plus de quarante. "Qu'avons-nous à faire des tourments d'un paysan normalien qui fut tout à la fois dreyfusard, catholique et socialiste, prophétique et désespéré ?", écrit Alain Finkielkraut dans "Le Mécontemporain, Péguy lecteur du monde moderne" (Gallimard).

Pourquoi, oui pourquoi faudrait-il lire ce soldat méconnu ?

L'écrivain Jean-Luc Seigle, en fin connaisseur et amoureux de sa langue, auteur d'une délicieuse "pièce d'écriture", "Le Cheval Péguy, un mystère", parue aux Éditions Pierre-Guillaume de Roux, nous y invite de toute urgence : "Son œuvre est à lire en entier parce qu'elle est une continuelle conversation entre lui et l'humanité". Apôtre de la justice sociale et d'une mystique républicaine, les propos de Péguy nous encouragent à une pensée critique.

D'abord, nous dit Seigle, "ses références sont quasi naturelles" : les ouvriers et les paysans. Il rappelle l'essence même du travail : le plaisir du bel ouvrage.

"Personne n'aime plus écrire que lui. Comment aimer ces choses sans mesurer l'effort qu'elles exigent chaque jour. Il se dit qu'il faudrait publier les manuscrits des écrivains sans les mettre au propre pour que l'on comprenne le travail de l'écrivain. Il se dit qu'il faudrait aussi montrer dans son écriture le travail, le laborieux labeur de l'écrivain. Le travail de l'écrivain ne doit pas se voir. L'ouvrier doit disparaître lui aussi derrière les murs de l'usine".

Redonner au travail le sens de l'ouvrage

Au travail oppressant et stressant, Péguy fait valoir un rapport au travail plus libre, de manière à laisser un espace suffisamment grand pour en (re)trouver le goût. On l'aurait presque oublié par ces temps de souffrance au travail. Ce qui est questionné aujourd'hui par Péguy, c'est l'urgence de redonner au travail sa place esthétique et humaine d'œuvre - et non uniquement d'ouvrage - qui ne soit plus uniquement régie par la seule logique de l'efficacité. Déjà, en 1913, dans "De l'Argent", il écrivait :

"Nous avons connu un honneur du travail exactement le même que celui qui au Moyen âge régissait la main et le cœur. Nous avons connu ce soin poussé jusqu'à la perfection, égal dans l'ensemble, égal dans le plus infime détail. Nous avons connu cette piété de l'ouvrage bien faite poussée maintenue jusqu'à ses plus extrêmes exigences. J'ai vu toute mon enfance rempailler des chaises exactement du même esprit et du même cœur, et de la même main, que ce même peuple avait taillé ces cathédrales.(...) Que reste-t-il aujourd'hui de tout cela ? Comment a-t-on fait, du peuple le plus laborieux de la terre, du seul peuple qui aimait le travail pour le travail, et pour l'honneur, et pour travailler, ce peuple de saboteurs ? (...) Ce sera dans l'histoire une des plus grandes victoires et sans doute la seule de la démagogie bourgeoise intellectuelle".

"La liberté, c'est le courage"

"L'Argent", c'est le désespoir d'un homme qui voit disparaître ce qu'Orwell, appellera la common decency, c'est-à-dire cette aptitude du peuple à créer lui-même un réseau de solidarités, un ensemble de valeurs d'entraide, de "savoir-vivre" ensemble, détruite par un capitalisme qui aplanit définitivement la beauté du monde.

Jean-Luc Seigle observe :

"Dans un marché de l'emploi où domine la précarité, les salariés ont plus intérêt à disparaître qu'à apparaître. A tous les niveaux de la société, le projet n'est pas de bien faire son travail mais de le conserver. Pour cela, les individus sont prêts à toutes les compromissions. Il ne faudrait pas que l'on se rassure en prétextant qu'on ne peut rien changer au système. C'est à chacun d'y apporter une certaine dose d'humanité. Pour paraphraser Marx, on pourrait dire que les hommes font le travail - l'histoire - mais ne savent pas qu'ils le -la- font."

En clair, il nous appartient, à la façon d'un Péguy engagé dans toutes les causes qu'il sentait en cohérence avec ses aspirations, de faire nôtre sa maxime : "La liberté, c'est le courage". Jean Jaurès, que Péguy a un temps soutenu, disait que l'humanité, c'est une parcelle en chaque individu qui lui permet d'être un rempart contre la résignation.

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"Le pire, nous y sommes"

Encore faudrait-il s'affranchir du "bien penser" contemporain. "Poète, polémiste, catholique, socialiste, anarchiste, Charles Péguy est tout cela à la fois. Ce qui inspire aujourd'hui, c'est cette liberté de pensée, ce côté empêcheur de penser en rond", estime son arrière-petit-fils Olivier Péguy, citant son aïeul : "Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite".

Le pire, nous y sommes.

"Si on prône aujourd'hui les valeurs toutes simples que défendaient Péguy on passe pour réactionnaire. Aimer son travail, c'est réac. Avoir le sens du service, même chose... ce qui n'a cependant rien à voir avec la servilité. Là encore, il s'agit du plaisir de faire quelque chose pour l'autre. Péguy serait attristé de voir aujourd'hui les socialistes qu'il défendait abandonner le vocabulaire républicain", regrette Jean-Luc Seigle.

Laisser les hommes s'approprier le progrès

Ce fils et petit-fils de rempailleuse de chaises, natif d'Orléans, enfant de la IIIe République hissé jusqu'à Normale Sup, ce mystique qui a défendu Dreyfus, une république idéale, Jeanne d'Arc et sa patrie, mort pour la France le premier jour de la bataille de la Marne, a pressenti le premier les dangers du progrès pour le progrès.

"Il ne nous dit pas : "C'était mieux avant", précise Jean-Luc Seigle. Il attire notre attention sur la nécessité de laisser aux hommes le temps de s'approprier le progrès, afin que ce dernier ne soit pas une machine à broyer les individus. Il nous rappelle que le rapport de l'homme à l'homme n'est pas réglé sur le rapport de l'homme aux choses et que le savoir qui accroît le pouvoir n'accroît pas nécessairement la justice ou la sociabilité".

Péguy annonçait une "panmuflerie sans limites", "une humanité libre de travailler une matière moderne relativement aisée, interchangeable, prostitutionnelle, qui peut servir à tout et à tout le monde...". Il parle encore de métier quand aujourd'hui plus personne n'a de métier... seulement des cartes de visite. Le seul métier qui reste, à écouter les discussions, c'est encore le métier de parents. Le seul sans doute dont on espère encore tirer un peu de fierté.

"Ce monde qui fait des blagues"

"Tout est perdu, donc tout commence." "A condition de rejeter les compromissions. Péguy accordait plus de place au travail qu'aux idées. Péguy aimait la simplicité des gens de petite condition économique car ils ne cherchent pas à exploiter leurs prochains. Il aimait l'école laïque qui met tout le monde au même niveau. Il haïssait l'exclusion", rappelle Jean-Luc Seigle. On ferait bien de s'en inspirer au lieu de parler en permanence d'égalité.  Déjà, en 1913, il constatait :

"L'argent est tout, domine tout dans le monde moderne, à tel point, si entièrement, si totalement que la séparation horizontale des riches et des pauvres est devenue infiniment plus grave, plus coupante, plus absolue, si je puis dire, que la séparation verticale de races des juifs et des chrétiens".

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Alors oui, il devient urgent de lire l'irréductible Péguy, pour nous interroger, pour remettre en question nos vies appauvries de sens, pour sortir de notre fatigue d'être, pour retrouver le goût du combat, celui des idées qui nous rassemblent, et d'oser regarder en face ce monde décrit par Péguy, "ce monde non seulement qui fait des blagues, mais qui ne fait que des blagues, et qui fait toutes les blagues, qui fait blague de tout."

Sophie Peters

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