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OpinionsUn Voyage en Allemagne

Dans la « fabrique » allemande des ingénieurs (1)... Quand l'université fait bon ménage avec l'industrie

François Roche

Publié le 14 mai 2013 à 07:17 - Mis à jour le 14 mai 2013 à 07:33

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Impossible d'arpenter les rues d'Aix-la-Chapelle sans tomber sur le sigle RWTH appliqué sur toutes sortes de bâtiments. Derrière ces quatre lettres se cache la Rheinisch-Westfaelische Technische Hochschule, c'est à dire l'Université technique de Rhénanie-Westphalie. Elle symbolise la puissance de la recherche industrielle en Allemagne et la relation étroite entre l'enseignement et la recherche.

Si l'on cherche à identifier les lieux où sont formés les meilleurs ingénieurs et chercheurs allemands, alors RWTH à Aix-la-Chapelle est la bonne adresse. Le magazine Wirtschaftswoche l'a classée au premier rang des universités allemandes après un sondage effectué auprès de 500 directeurs des ressources humaines des plus grandes entreprises (Wirtschaftswoche n°15 du 8 avril 2013). Ses étudiants représentent plus de 15% de la population d'Aix-la-Chapelle....

Un mot d'abord sur le système allemand. La formation des ingénieurs, chercheurs et techniciens obéit à cette particularité d'être organisée en deux grandes filières, celle des Hochschulen, au statut analogue à celui des universités (accessibles aux 40% des jeunes allemands qui obtiennent chaque année l'Abitür, équivalent du baccalauréat) et qui forme des ingénieurs et des chercheurs ; et celle des Fachhochschulen qui forme, sur un temps plus court, des techniciens supérieurs et dont la plus appréciée, selon le classement de Wirtschaftswoche, est celle de Karlsruhe. Il existe environ 100 universités et 200 Fachhochschulen sur le territoire allemand. Autre particularité : depuis la réforme de 2006, ces établissements sont sous l'autorité des länder qui en assurent une bonne partie du financement. L'Etat fédéral peut toutefois financer des projets de recherche par le biais notamment de la Deutsche Forschungsgemeinschaft (DFG), qui regroupe l'ensemble des instituts de recherche universitaires et non universitaires et des institutions scientifiques du pays, et qui est presque entièrement financée par l'Etat fédéral et les länder. Selon les chiffres de la DFG, l'Allemagne a consacré 64,1 milliards d'euros à la recherche et développement en 2009 (derniers chiffres disponibles), dont 45 milliards proviennent du secteur privé et 11,9 milliards de l'Etat fédéral et des länder. Cette même année, les universités ont consacré 11,8 milliards d'euros à la recherche, dont 15% provient du secteur privé. Les Hochschulen jouent donc un rôle important dans le processus de recherche développement en Allemagne.

120 millions d'euros en provenance de l'industrie et des fondations

L'université d'Aix-la-Chapelle compte 37 900 étudiants pour un budget de près de 800 millions d'euros, dont 423 millions fournis par le land de Rhénanie-Westphalie. Elle bénéficie de 320 millions d'euros de financements extérieurs, dont 71,7 millions de la DFG, 92 millions du Ministère fédéral de l'éducation et de la recherche et d'autres partenaires publics et de 120 millions d'euros en provenance de l'industrie et de fondations. Elle a été élue pour la seconde fois en 2012 à l'Initiative d'Excellence, lancée par le gouvernement fédéral et les länder pour améliorer la qualité de la recherche, avec huit autres universités, qui se partageront 1,9 milliard d'euros de subventions à la recherche d'ici 2017. Elle est aussi un établissement multidisciplinaire qui travaille dans l'informatique, l'énergie, les technologies de l'information, les matériaux, la médecine, la science moléculaire, le transport et l'ingénierie industrielle.
Elle est dirigée par un aixois d'origine, qui y a fait ses études, Ernst Schmachtenberg, francophone, docteur en ingénierie mécanique, auteur d'une thèse sur les caractéristiques mécaniques des matériaux viscoélastiques, et qui a passé deux ans au sein de la division polymères de Bayer avant de laisser libre cours à sa brillante carrière de professeur et de recteur. Il préside également le TU9, une organisation qui regroupe les neuf plus importantes universités techniques d'Allemagne, à savoir celles d'Aix-la-Chapelle, de Berlin, de Brunswick, de Darmstadt, de Dresde, de Hanovre, de Karlsruhe, de Munich et de Stuttgart. Il nous reçoit à dîner dans notre restaurant préféré d'Aix-la-Chapelle, La Bécasse...

« Notre objectif est de faire d'Aix-la-Chapelle l'une des premières universités mondiales de technologie, intégrée et interdisciplinaire » prévient-il d'emblée. Qu'est-ce qui fait la spécificité des universités de technologie allemandes ? « Une façon assez originale de nous situer entre la recherche fondamentale et la R&D » dit-il. « Ici, l'université est le lieu idéal pour faire de la recherche, et les professeurs ont presque toujours vécu une expérience dans l'industrie privée ». Si elles sont si bonnes, pourquoi les universités allemandes ne pointent qu'entre la 50ème et la 200ème place dans les classements mondiaux ? « Question intéressante, probablement parce que dans ces classements les sciences et les techniques ne sont pas bien notées » précise-t-il. « Mais c'est une préoccupation du gouvernement fédéral qui souhaite pousser davantage les universités du pays sur la scène internationale, notamment par le biais de l'Initiative d'Excellence ».

Comment comparer l'enseignement technologique en Allemagne et en France ? La différence essentielle est la prise en charge de cet enseignement par le secteur public en Allemagne, et sa gratuité totale. Mais l'Initiative d'Excellence introduit une sorte de sélection parmi les universités, ce qui revient à faire des universités d'excellence des « super écoles d'ingénieurs » financées par l'Etat, les lânder et l'industrie. Pour autant, le système allemand ne parviendra pas à fournir à l'industrie les ingénieurs dont elle aura besoin dans les années qui viennent. La réduction d'un an des études secondaires (de neuf à huit ans) et la suppression du service militaire obligatoire en 2011, ont gonflé les effectifs d'étudiants, mais ils devraient se réduire au cours des trois prochaines années. Selon les chiffres de l'Association des ingénieurs allemands (Verein Deutscher Ingenieure-VDI), le taux de chômage des ingénieurs en Allemagne est actuellement inférieur à 3%, plus de 80 000 postes ne sont pas pourvus (dont près de la moitié dans l'ingénierie mécanique et électrique)... Ce chiffre devrait donc augmenter sensiblement dans les années qui viennent, ce qui explique que les entreprises allemandes recrutent de plus en plus d'ingénieurs étrangers.

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Quoiqu'il en soit, le Dr Schmachtenberg n'est pas de ceux qui se laissent aller au french bashing, bien au contraire. « Dans cinq ans, est-ce que la France ne sera pas dans une meilleure situation que l'Allemagne, compte tenu de sa démographie t de la diversité de ses territoires ? Vous savez, les Allemands aussi se posent beaucoup de questions : qui est vraiment en crise en Europe lorsque les Allemands lisent dans la presse qu'ils ont moins de patrimoine que d'autres européens vivant dans des pays en crise comme l'Italie ou l'Espagne, même si ces comparaisons sont à manipuler avec beaucoup de précautions... ? Vaut-il mieux être dans l'euro et solidaire avec les autres pays membres de la zone, ou autonome et hors de la zone euro ? « Vous voyez que rien de tout cela n''est simple et qu'il n'y a pas de modèle allemand idéal qui pourrait convenir aux autres, et notamment à la France... »

François Roche

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