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Serge Papin : « Faisons notre autocritique »

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 11 octobre 2012 à 08:55 - Mis à jour le 20 février 2014 à 15:52

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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Favoriser une consommation raisonnée et responsable, établir de saines relations avec les producteurs : l'autodidacte et sémillant président du groupement coopératif Système U exhorte sa profession à un aggiornamento aussi révolutionnaire que suspect : ange ou démon ? Décryptage d'une personnalité

Dans Pour un nouveau pacte alimentaire (Cherche midi), vous redéfinissez les liens entre producteurs, distributeurs et consommateurs, afin d'édicter un nouveau pacte alimentaire où, au sein de la grande distribution, le "plus" fera place au "mieux", chaque partie prenante sera équitablement considérée, les injonctions de développement durable seront intégrées, la santé deviendra priorité, la proximité - y compris avec les producteurs et les PME - formera le socle partenarial. Un pacte appelant à consommer de manière raisonnée. Traitons d'entrée les légitimes suspicions qu'inspire la lecture de cet essai : la mise en perspective de votre diagnostic, circonstancié, du système alimentaire français - les parties analytiques de votre essai exhalent un parfum contestataire, radical, autocritique, qu'un chantre de la décroissance aurait presque pu rédiger… -, et des positions ou des actions, étonnamment vertueuses, dont vous couronnez le groupement coopératif Système U, interroge l'authenticité de votre rhétorique. Cette réflexion est-elle principalement un brillant opuscule marketing ? Quelle part de vos convictions, chez l'excellent communicant que vous êtes, la sincérité et la manipulation occupent-elles ?

J'ai des convictions et des idéaux, façonnés dès ma jeunesse et qui, dans le contexte que nous connaissons désormais, demeurent pleinement d'actualité. Ils sont en résonance avec une société que je vois s'interroger, chercher de nouvelles voies, et même muter. Ces convictions et ces idéaux, on ne peut me les contester. A un médecin qui, récemment, lors d'un échange à l'invitation d'un industriel de l'agro-alimentaire, s'étonnait de mon discours à ses yeux incompatible, même antinomique, avec les intérêts de l'enseigne que je défends, et mettait en doute ma crédibilité et ma sincérité, j'ai répondu que j'entrais dans ma cinquante-septième année. C'est à cet âge que mon père est décédé, d'un cancer. Une disparition que j'avais alors jugée injuste à l'aune de l'hygiène de vie, saine, qui était la sienne. C'est alors que j'ai commencé de "chercher à savoir et à comprendre" la nature des liens entre santé et alimentation. J'ai notamment écouté ces agriculteurs que l'emploi des pesticides avait frappés d'infertilité ou de cancers. J'ai donc estimé qu'il était judicieux de réfléchir sur le modèle et de lui adjoindre des alternatives, qu'il était temps de juguler le diktat de la production intensive, qu'il était urgent d'explorer des voies qui rendent le métier de la grande distribution compatible avec une exigence en matière d'éthique et de santé. On ne peut plus agir comme si l'on ne savait pas ; 2012 n'est plus le XXe siècle, lorsqu'on fermait parfois les yeux sur les dégâts, dramatiques, que certains comportements provoquaient sur l'environnement ou la santé.

Quelle part de responsabilité dans cet état des lieux critique le représentant de la grande distribution que vous êtes accepte-t-il d'endosser ? Pourquoi devons-nous croire que le premier broyeur de ces liens, le distributeur, deviendra demain leur premier réparateur ?

Chaque acteur de la grande distribution doit réaliser son autocritique. C'est indispensable si collectivement nous voulons corriger en profondeur le système. Car bien sûr nous avons été moteurs de cette situation. Nous avons notamment modélisé la vente de masse et donc en conséquence la production standardisée. En témoignent les travaux de l'INRA pour que naissent des semences à même de produire des fruits ou des légumes calibrés, jolis, transportables et résistants. Au risque, avéré, de proposer ces fruits et légumes sans goût, et surtout affranchis du délai de maturité. Au nom de la performance en matière de logistique, de distribution, et de prix, nous avons été "pousse-au-crime".Pour autant, il ne s'agit pas de quitter un extrême pour en épouser un autre. Ni de s'autoflageller. Cette logique de production et de vente intensives a correspondu aux attentes d'une génération qui avait "manqué", qui découvrait les délices du confort, du matériel, et de la consommation, synonymes de "modernité". Que les enseignes de la grande distribution y aient répondu est logique et fondé. Il est simplement l'heure de redéfinir le sens, la vocation, et le contenu du "progrès".

Justement, quelle est votre définition du progrès ? « Le bien-être alimentaire doit être une cause publique majeure », appelez-vous. Il participe au bien commun "dont on sait qu'il déserte les sociétés libérales trop friandes de la réussite individuelle". Pour cela, il faut renverser la définition du progrès et considérer qu'une consommation raisonnée, pour la pédagogie de laquelle le distributeur est interpellé, peut en constituer le socle…

Le progrès est un mot que je manie avec beaucoup de précaution, mais je peux le résumer à "tendre au bonheur des gens". Il ne peut donc être seulement confiné aux prouesses scientifiques et technologiques, dont le développement ou l'assimilation semblent aujourd'hui plus aisés que la formation à un véritable savoir-faire ! Or, soyons clairvoyants : qu'est-ce qui fait notre bonheur, tapoter sur un smartphone dernier cri ou dialoguer avec un charcutier passionné qui vous conseille ses meilleures terrines ?

Il est l'heure de disjoindre le bonheur du fétichisme technologique, et d'en ramener les sources à leur expression la plus simple et la plus belle : partager un bon repas et un bon vin avec ses amis, voir grandir ses enfants, lire, écouter de la musique, regarder une œuvre d'art…

Exactement. On peut rêver d'une société qui déciderait de "poser les valises". Et qui accepterait que la résolution de nos maux ne soit pas conditionnée à la sempiternelle croissance mais à une "autre" croissance - je ne parle pas de décroissance - que nous devons définir. Mais pour l'instant cela est loin d'être la réalité…

Dans cette chaîne partenariale, la première victime est le producteur, que les exigences des donneurs d'ordre de la grande distribution ont placé dans des situations intenables : pressions insupportables sur les prix, injonctions sur les prises en charge logistiques, marges arrières… Et ces fournisseurs, notamment PME, de confier qu'in fine il n'existe guère de différences entre les enseignes, chacune d'ailleurs placardant ostensiblement sa charte de bonne conduite à leur endroit. Vous appelez à faire travailler en priorité les PME locales, mais leurs dirigeants réclament surtout d'autres modes de subordination. Que proposez-vous concrètement pour "élever le degré de conscience de notre rôle vis-à-vis d'elles" ?

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Cet examen des lieux est une réalité. Sa conjuration exige que le législateur s'impose de nouveau, reprenne le pouvoir. Et notamment qu'il modifie une loi de modernité économique dans le truchement de laquelle la multinationale et la PME de Vendée sont soumises au même dispositif. Or ces dernières ne possèdent pas les mêmes armes juridiques ou commerciales que Coca-Cola ou Procter & Gamble lors des négociations. Et comme il est illusoire et même inopportun d'espérer des acheteurs qu'ils exercent leur responsabilité de manière empathique ou compassionnelle, la situation apparaît sans solution. Sauf si nous nous engageons à nous lier à ces PME sur des contrats plus longs, qui dépassent les deux années contractuelles. Ce serait déjà une belle avancée. Le législateur doit porter un regard différent sur ces PME qui accomplissent la totalité de leur activité dans l'Hexagone et se placent en grande dépendance vis-à-vis d'une grappe d'enseignes qui peuvent concentrer une part considérable de leur chiffre d'affaires. Il doit comprendre qu'à tous les niveaux on ne traite pas uniformément les acteurs économiques, placés sur un spectre d'une amplitude incroyable. Système U doit représenter moins de 1 % du CA de Nestlé Monde mais 15, 20 ou 30 % de l'activité de PME locales. Et le CA de Système U équivaut au bénéfice annuel du géant suisse. Voilà la réalité. Il faut en tenir compte.

Votre diagnostic et vos exhortations font étonnamment l'impasse sur les salariés de la grande distribution, au nombre de 700 000 environ en France. Or nombre d'entre eux sont exposés à des situations sociales, salariales, organisationnelles, managériales difficiles. Pressions élevées, horaires acrobatiques, temps partiels subis et étalés sur des plages horaires incompatibles avec une vie de famille, statuts des gérants…

Je suis le président d'un groupement de commerçants indépendants, et à ce titre je ne peux exposer l'intégralité de mes convictions. Je suis aussi un homme et un professionnel. Lesquels peuvent ne pas toujours converger… La situation sociale dans la grande distribution évolue plutôt favorablement. Le 13ème mois est désormais conventionnel, et à l'instar de ce que nous déployons chez Système U, le temps partiel subi est amené sinon à disparaître du moins à se raréfier considérablement. La réflexion doit être portée non sur l'amélioration des salaires mais sur celle des revenus. Les premiers résultent d'une négociation et d'accords de branche ; nous ne pouvons guère peser sur eux. En revanche, en matière de revenu, la marge de manœuvre peut être plus élevée. Une fois l'impôt, la participation, les investissements et les dividendes réglés, on peut imaginer la mise en place d'un intéressement, seule mesure à même de partager les fruits de la croissance… quand elle est là. Au sein de mon propre magasin, cette pratique génère annuellement un peu plus de 14 mois de salaire. Tant que le partage de la valeur n'aura pas été codifié rigoureusement et "justement", il persistera toujours des relents de lutte des classes.

Il est commun aux acteurs de la grande distribution de justifier les dérives consuméristes de la société par la pression que les consommateurs exercent sur les prix et sur l'abondance de produits. Or, si la demande des consommateurs "fait bien loi", le paradigme est désormais inversé : c'est l'offre qui provoque, oriente, conditionne, exacerbe la demande. Ce que les enseignes de la grande distribution ont parfaitement intégré. L'éducation de la demande passe par la nature de l'offre ; ce devrait être là le grand chantier de votre métier…

L'offre ne fonctionne que lorsqu'il y a une attente, même insuffisamment détourée ou exprimée par le consommateur. Je déplore que le budget alimentaire soit devenu une variable d'ajustement au bénéfice des autres dépenses des ménages. La part des dépenses de logement dans le budget des foyers est passée en trente ans de 20 à 40 %. Celles dévolues aux transports ou à l'énergie ont bondi, celle consacrée aux nouvelles technologies enfle de manière exponentielle. Or dans le même temps le pouvoir d'achat ne progresse pas. Et c'est l'alimentation qui fait les frais de cette nouvelle donne. Laquelle s'exerce par une pression illimitée sur les prix. Ce cercle vicieux d'une qualité à bas coût, d'une forte pression sur les producteurs, il est désormais capital de l'endiguer et de s'en extraire

"Peut-être faut-il téléphoner moins et manger mieux", indiquez-vous d'ailleurs. Comment parvenir à cette inversion des raisonnements, comment restaurer chez l'aliment une valeur, y compris pécuniaire, et un intérêt que l'arbitrage en faveur des loisirs, des technologies de la communication, des voyages, mais aussi que les enseignes de la grande distribution elles-mêmes ont étranglés ?

Cette analyse est juste. Et notre responsabilité, là encore, engagée. Mais il faut le dire clairement : fonçons. Disons haut et fort que le modèle d'une bonne alimentation, les plaisirs des bons repas entre parents, amis, ou collègues, créent du lien social, favorisent la santé, profitent donc concrètement au budget national et au portefeuille des contribuables, protègent l'environnement, seront à l'avenir de plus en plus abordables.

Se nourrir a toutefois un coût. Un nouveau pacte alimentaire est-il viable dans une conjoncture de crise longue qui affecte les pouvoirs d'achat, et dans un contexte structurel du "consommer toujours plus et toujours moins cher" qui innerve chaque conscience ? Croyez-vous bien que le dogme du "gigantisme", du "plus grand, plus gros, plus tout", si longtemps emblématique de modernité, est en recul ? Croyez-vous bien que la profusion et le débordement "ne correspondent plus à l'air du temps" ? L'"every day fair price" (à chaque jour le juste prix, c'est-à-dire l'achat à l'unité, au quotidien, plutôt que de masse tous les quinze jours) auquel vous souscrivez est-il seulement compatible avec le rythme de vie des actifs ?

Mais nous n'avons pas le choix ! Et la mise en œuvre a démarré. Ainsi encourageons-nous à acheter des produits de saison, et à privilégier le cuisiner "soi-même" aux "prêts-à-manger". Sait-on que concocter une côte de porc fermière agrémentée de courgettes revient à 1,50 euro par personne ? Sait-on que de telles logiques profitent aux entreprises locales, donc aux emplois locaux, donc aux savoir-faire locaux, et donc aux familles locales ? Il est l'heure de régénérer et de consolider l'économie, la production, la circulation financière de proximité. Et je veux démontrer que la grande distribution peut y contribuer substantiellement.

Mais n'est-il pas démagogique d'opposer les "vertus du local" aux "dégâts du mondial", les qualités du "gars du pays" à celles de managers issus des écoles de commerce ? Après tout, importer des haricots du Kenya ou des légumes du Maroc est certes irresponsable en matière de développement durable mais essentiel à l'agriculture de ces pays pauvres… Votre ambition de réintroduire de la singularité aussi bien dans l'offre des produits que dans l'architecture des magasins, se heurte au diktat uniformisé et standardisé qui conditionne le comportement des consommateurs. "Le goût international imposé par les groupes internationaux est une des conséquences de la mondialisation", déplorez-vous. Mais revitaliser l'économie résidentielle, circonscrire son périmètre aux "bassins d'appartenance", n'est pas un rempart à la mondialisation…

C'est exact. Il ne faut pas opposer les deux dimensions, il faut plutôt les conjuguer. Et réfléchir, entreprendre pour à la fois être mieux dans le local et ne pas diaboliser le global. On ne peut d'ailleurs que se féliciter de ces champions français si performants à l'échelle de la planète. Veiller au développement des pays du sud est certes essentiel, et d'ailleurs nos process de fabrication y ont intérêt. Mais le commerce équitable ne doit-il pas démarrer d'abord à nos portes ? Chaque magasin U est un poumon économique de son territoire, il participe à structurer l'économie locale. Et cela nous enjoint simplement au "bon sens".

De telles logiques ont un coût. Quel propriétaire d'Hyper U est prêt à sacrifier ses marges pour exaucer une telle exigence ? Car ne nous leurrons pas : l'objectif de chacun d'eux, d'ailleurs affiché au quotidien parmi les salariés, est de générer un chiffre d'affaires le plus élevé possible…

Certes, cette pratique commerciale et logistique de proximité n'est pas moins chère. Mais elle n'est pas forcément plus dispendieuse. Un exemple ? Nous sommes en train de démontrer que le lait bio et une plus juste répartition des rémunérations peut ne pas coûter plus cher que le lait conventionnel ; nous payons 43 centimes d'euro le litre de lait bio aux agriculteurs alors que le lait conventionnel en coûte dix de moins. Nous abondons de 3 centimes d'euro pour permettre aux producteurs de mettre leurs terres en jachère et prendre le temps de les passer en bio. Nous faisons embouteiller dans une laiterie locale qui prélève 26 centimes. Une fois la TVA réglée, le litre de ce lait est vendu 1 euro, laissant au magasin une marge de 15 centimes. Nous allons vendre 12 millions de litres de ce lait. Et pourquoi ne pas envisager de procéder de même avec le blé, le porc, et toutes les autres grandes matières premières ? Nous prouverons que produire mieux ne coûte ni moins cher ni plus cher. Enfin, soyons lucides : la société française n'a aucun avenir si elle s'enracine dans le low cost.

En définitive, votre communication exhortant au "consommer mieux" n'est-elle pas une simple opportunité, une posture marketing en riposte au "consommer moins cher" brandi par votre concurrent frontal Leclerc ?

En matière de prix, aucun professionnel du secteur ne peut se permettre d'être éloigné du leader. Système U est dans la roue de Leclerc. Ce qui nous distingue, c'est que nous croyons intrinsèquement aux vertus du "consommer mieux", y compris en terme de positionnement et de compétitivité.

Votre aspiration à faire naître un ministère de l'Alimentation à même d'orchestrer les enjeux et les intérêts de "ceux qui produisent, de ceux qui transforment, de ceux qui distribuent, et de ceux qui consomment" les aliments, est aussi séduisante qu'iconoclaste et illusoire. Ces enjeux et ces intérêts sont si antagoniques…

C'est une utopie. Mais ce sont elles qui nous font progresser. Nous travaillons à satisfaire le client-consommateur-citoyen. Ces trois identités forment une seule et même personne. Et je rêve effectivement d'un grand ministère qui, intégrant les besoins des parties prenantes - producteurs, transformateurs… -, organiserait la filière de telle sorte que les intérêts de ces trois identités soient accomplis. Ainsi dialoguerait-on mieux, ainsi connaîtrait-on mieux ce que l'"autre" - agriculteur, consommateur, distributeur, etc. - espère ou exige, ainsi jugulerait-on les gaspillages, les surproductions, ou les dysfonctionnements, ainsi harmoniserait-on ce qui aujourd'hui est opposé et entrave le partage équitable des aspirations. Ce serait un levier de pédagogie, à partir duquel par exemple chaque jeune pourrait comprendre que maintenir une alimentation dégradée sert l'intérêt du fabricant de pizzas allemand qui inonde le marché français mais tue à petit feu son voisin producteur de courgettes. Nous sommes investis d'une vraie responsabilité. Y compris pour participer à dessiner un nouveau modèle de société. Rien n'est inéluctable.

Contenter ces "trois personnes en une", n'est-ce pas là aussi chimérique lorsqu'on juxtapose leurs aspirations en de nombreux points antithétiques ? Qu'est-ce qu'être responsable à leur endroit lorsque l'on encourage le client vulnérable à contracter des prêts à la consommation qui le précipitent dans un endettement mortifère ?

Cette course à l'endettement, nous ne la pratiquons pas. D'ailleurs, nous ne proposons pas de cartes de crédit ou de consommation. Le consommateur, c'est "le produit que je veux" ; le client c'est "le magasin où je vais" ; le citoyen c'est "le pays où je vis". Il est certes difficile de serpenter de manière homogène dans un contexte aussi schizophrénique. Le consommateur oublie parfois qu'il est aussi citoyen. Mais consommer des produits français, locaux, issus d'une agriculture raisonnée, génère des vertus qui aident à se raccorder à la préoccupation citoyenne. Cela nécessite outre une plus grande pédagogie, d'informer massivement sur les effets concrets d'une consommation responsable grâce auxquels le client, le consommateur, et le citoyen que nous sommes adoptent un comportement "politique" et sont en harmonie.

Vous placez les vertus du système coopératif, propre à Système U, au cœur de votre projet révolutionnaire. Ce système égalitariste qui, selon vous, assure à votre groupement un état d'esprit singulier, des méthodes de décision saines, et s'érige en pare-feux aux dérives capitalistes, vous distingue-t-il réellement de vos concurrents purement capitalistes ?

Le système coopératif est une organisation à la fois plus libre, plus souple, plus réactive. Ceux qui le font vivre sont sur le terrain, aux commandes de leur magasin, et donc au plus près de la "réalité" de leurs clients - dans leurs attentes comme dans leurs souffrances -, de leur fournisseurs, et de tous les acteurs - économiques, politiques, associatifs - de leur territoire. Ils n'évoluent pas dans une technostructure, ils ne sont pas soumis à composer avec les exigences incompréhensibles d'actionnaires parfois disséminés dans des fonds de pension désincarnés, ils sont en prise immédiate avec les processus de décision car ils sont eux-mêmes les décideurs. Et là encore parce que ces "patrons de magasin" sont avant tout des commerçants indépendants, parce qu'ils ne sont pas des mercenaires de passage appelés trois ans plus tard à une autre fonction au siège ou en Chine. Parce qu'on leur a transmis un bien dont ils vont vivre et qu'ils voudront ensuite transmettre, ils sont naturellement déterminés à favoriser le développement autant économique que sociétal de leur localité. Et cela change tout : dans le comportement de ces patrons comme dans celui des clients et des acteurs économiques locaux.

L'enseigne Leclerc épouse elle aussi un fonctionnement coopératif et démontre que ce dernier n'assure nullement l'accomplissement d'une grande distribution responsable… En quoi Système U se distingue-t-il de Leclerc, et Serge Papin se démarque-t-il de Michel-Edouard Leclerc ? Quelle est la vocation de ces "VRP" ?

C'est l'histoire qui nous différencie le plus. Le groupe Leclerc d'une part est éponyme, personnalisé, d'autre part s'est construit sur le positionnement "distributeur". Or être un distributeur, c'est maîtriser la logistique, les prix, l'organisation, et c'est s'adresser à des consommateurs. De notre côté, notre histoire, vieille de plus d'un siècle - elle démarra en 1894 - est celle de commerçants qui ont pour interlocuteurs la dimension supérieure du consommateur : le client. Voilà d'ailleurs pourquoi nous nous sommes rebaptisés les "nouveaux commerçants"…

… Mais au-delà de la sémantique marketing, existe-il bien une différence pour le client ou le fournisseur ?

Oui, au niveau de l'accueil, du lien, de la relation clients. Cette relation clients nous singularise par rapport à Leclerc, qui essaie de progresser dans ce domaine de la même manière que Système U travaille à "coller" à la force de son concurrent : le prix.

Puisque la logique coopérative, cette "troisième voie", est si vertueuse et capable de produire "une intelligence collective au service du progrès individuel", pourquoi est-elle confinée au fonctionnement du groupement Système U, c'est-à-dire entre adhérents propriétaires, et ne s'impose-t-elle pas au sein même des magasins ? Allez au bout de votre logique !

La coopérative Système U est une association de chefs d'entreprise, de propriétaires de sociétés familiales, et n'a donc pas vocation à étendre son fonctionnement au sein même des magasins. Il s'agirait là d'un autre modèle. Ceci étant, nous collaborons étroitement avec des coopératives de consommateurs - Normandie Picardie, Coop Atlantique, Coop Italia, Migros, etc. - souvent nées des difficultés économiques des ouvriers dans les grandes zones industrielles.

Le principe coopératif de Système U, c'est que le pouvoir de décision est de manière quasi exclusive entre les mains des propriétaires de magasin. Que valent alors les paroles du président du Groupement ? Finalement, chaque adhérent a la liberté de ne pas souscrire à votre aggiornamento…

Certes, chaque membre du groupement est seul aux commandes de son établissement. Mais nous nous engageons à appliquer les décisions stratégiques décidées au niveau de la coopérative… Je suis le porte-parole de ces commerçants. J'ai des convictions, mais je ne pourrais rien décider unilatéralement qui s'oppose à eux. Nous sommes regroupés derrière la décision collective que tour à tour je peux initier, incarner, modéliser, ou simplement rapporter, synthétiser. Enfin, à quoi sert véritablement le système coopératif, si unique au monde ? Avant tout à promouvoir des hommes et des femmes. Connaissez-vous beaucoup d'entreprises qui permettent à un ancien boucher de devenir propriétaire ou à des chefs de rayons et des hôtesses de caisse d'accéder au rang d'associé ? Diplômé d'un simple BEP obtenu au rattrapage, serais-je parvenu à la tête d'une enseigne de 65 000 salariés si cette structure n'était pas aussi atypique dans son organisation humaine et managériale ?

L'architecture coopérative, juridiquement contraignante et très franco-française, hypothèque le développement de votre enseigne à l'international. Une lourde entrave, dès lors que le marché domestique est saturé et que les opportunités de développement fleurissent dans les pays émergents…

Qu'est-ce qui motive un tel développement au sein des groupes capitalistes ? La valorisation des actions. Est-ce ce que nous recherchons ? Non. L'enrichissement du propriétaire d'un Hyper U dans le Cantal n'est pas conditionné au succès de l'enseigne sur le marché russe ou brésilien. Pour autant, nous constatons dans les pays émergents un intérêt marqué pour notre organisation promotrice des petits commerçants. Même en Chine des représentants officiels s'intéressent à notre modèle indépendant, jugé alternatif à celui, dominant aujourd'hui, de l'implantation en propre d'enseignes sur de grands sites. Il existe d'ailleurs très peu d'exemples réussis d'exportation ou d'essaimage de réseaux supermarchés. Les difficultés de Carrefour l'attestent. Les supermarchés, parce que leur fonctionnement résulte d'une culture de grande proximité et exige une importante adaptabilité, sont souvent aux mains d'acteurs locaux.

Votre projet de Pacte alimentaire bénéficie aux métiers de bouche dont vous voulez développer les compétences au sein des magasins mais qui sont culturellement dégradés et abandonnés par l'Education nationale. "L'anoblissement du grand commerce passera par le défi éducatif", jugez-vous. Au sein de la grande distribution, quelles pratiques faut-il reconsidérer pour valoriser les métiers manuels et de nouveau attirer les professionnels ? Est-ce compatible avec votre constat d'une jeunesse rétive aux "horaires, à l'autorité, à l'effort, à la concentration" ?

L'enjeu est aussi majeur que complexe. Il faut tout d'abord donner envie aux jeunes générations de s'intéresser à ces métiers. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. L'Education nationale n'est pas seule coupable, et en partage la responsabilité avec les opérateurs de ces métiers qui ne se mobilisent pas suffisamment. Chez Système U, plus de 1 000 postes d'apprentis en boucherie, charcuterie, pâtisserie, ou boulangerie, seraient à pourvoir immédiatement ; nous n'identifions que très peu de candidatures. Porté à l'ensemble du secteur de la grande distribution, ce besoin représente 10 000 emplois de proximité. Cessons de dévaloriser les métiers de bouche et, au-delà, manuels ou d'artisanat. Clamons que l'on peut s'y épanouir pleinement. Arrêtons d'orienter la jeunesse systématiquement dans les services, la fonction publique, ou les grandes entreprises. Car sinon c'est un pan entier de l'économie qui va disparaître. De notre côté, nous devons contribuer à l'effort, notamment en revalorisant pécuniairement ces métiers et en adaptant davantage les horaires aux "comportements de vie" de cette jeune génération qui n'est plus disposée à travailler le samedi jusqu'à 20 heures.

Vous souhaitez que le nouveau gouvernement porte un "autre regard" sur votre profession, davantage bienveillant, débarrassé des oripeaux traditionnels et objectif sur les bienfaits - en matière d'emploi et de stabilisation sociale par exemple -. Cet "autre regard", il faut souhaiter que votre profession le pose elle aussi sur ses pratiques…

Bien sûr. Chacun doit avancer vers l'autre. Et cette dynamique doit constituer une ligne de conduite universelle, y compris pour bâtir des ponts entre des générations qui ne se connaissent pas et tendent à s'éloigner. A l'issue récemment d'une rencontre avec Jean-Marie Pelt [ce botaniste-écologiste agrégé de pharmacie a fondé l'Institut européen d'écologie, NDLR], j'ai pris conscience des trésors intellectuels, éthiques, humanistes, que recèle cette génération d'octogénaires contemporains de Cousteau et de Tazieff. Affranchis d'égos démesurés ou d'ambition personnelle, humbles et conscients de leurs errements, ils sont les porte-paroles d'une bienveillante "alerte permanente" sur les dégâts sociétaux, sociaux, environnementaux que leurs descendances provoquent. Il est urgent de mettre en lien, en résonance, en symbiose cette génération mourante et celle, amenée à prendre les commandes, qui est en attente, même en besoin d'établir un cap, une perspective, et d'agréger un sens à son engagement. Demandons à ces "vingtenaires" leur définition du bonheur et prenons le temps de l'inscrire dans un projet de société long et partagé.

La mise en perspective de vos convictions et de la réalité de votre métier fait apparaître des interrogations, des incohérences. Est-ce au creux de ces brèches que vous puisez matière à bâtir une "autre" conscience ?

Il faut progresser dans sa conscience sans se frapper de reproches, car sinon on n'avance pas. Mon quotidien est de conjuguer les paradoxes. Bien sûr, je suis parfois mal à l'aise devant ces incohérences. Mais on ne corrige un modèle que si l'on se place en son sein, pas en périphérie. Ce n'est pas parce que l'on fume que l'on ne peut pas être un militant du bio. Parce que j'ai sur certains sujets des parti-pris de "gauche" je n'aurais pas le droit d'apprécier le luxe d'un voyage exotique ou d'un bel objet ? Il faut cesser les sectarismes et les emprisonnements idéologiques par la faute desquels on s'enferme, on compartimente la société, et on ne dialogue pas.Rien ne peut être entrepris dans la radicalité. Un changement en profondeur exige du temps et de la méthode. Nous devons faire la promotion d'une forme de transition, d'une durée d'une quinzaine d'années, nécessaire pour se débarrasser de la culture ultraconsumériste des années quatre-vingt, et façonner un modèle apaisé, appréhender un monde nouveau.

On le constate, à plusieurs reprises vous proposez le recours à une "troisième voie". Vous êtes de sensibilité de gauche. Etes-vous le "Tony Blair" de la grande distribution française ?

Peut-être (rires) ! Je trouve les troisièmes voies toujours intéressantes, car elles sont délestées des oripeaux idéologiques, décloisonnent, résultent du bon sens et lorgnent la recherche de l'intérêt général.

Existerait-il une "éthique de gauche" dans le prisme de laquelle vous imprimez votre conception de la grande distribution et votre projet sociétal ?

Etre "de gauche" signifie vouloir réguler - sans pour autant étouffer l'œuvre individuelle - afin de juguler les excès que notre nature cupide est incapable de contenir dans une limite raisonnable et acceptable. Etre de gauche signifie également mieux partager, y compris pour contrer l'appétit prédateur consubstantiel au libéralisme débridé. Et le partage, c'est ce qui m'intéresse avant tout.

Denis Lafay

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