Dominique Méda publie Le travail au XXe siècle (Robert Laffont), une grande enquête sur la reconnaissance du et au travail. Où il apparaît que le post-taylorisme, concrétisation du basculement du « travail-douleur » au « travail-épanouissement », a généré un besoin inédit de reconnaissance que nombre d'entreprises peinent à accomplir. Ce travail interroge en premier lieu la responsabilité du management et de l'organisation de l'entreprise, exhortés à faire leur le nouveau désir de « sens » que les...Acteurs de l'économie : Vous êtes l'une des sociologues expertes du travail et participez à la publication d'un essai collectif, Le travail au XXIe siècle (avec Maëlzig Bigi, Olivier Cousin, Laetitia Sibaud et Michel Wieviorka, Editions Robert Laffont) qui décortique les ressorts de la reconnaissance du et au travail. Le besoin de reconnaissance est à la hauteur du fort attachement qu'ils accordent au travail et de la place déterminante qu'ils lui confèrent dans la réalisation d'eux-mêmes : ainsi peut-on résumer la relation des Français au travail. Quelles sont l'origine et les répercussions d'une telle distorsion ? Et finalement, qu'est-ce que « le travail » en 2015 ?
Dominique Meda : Les attentes que les salariés placent sur le travail sont en effet considérables. Le travail n'est plus seulement un gagne-pain, ni, comme le théorisait le promoteur du taylorisme, une activité exigeant la mise au placard de l'initiative et de l'implication subjective. Le basculement du travail-douleur au travail-épanouissement date dans nos sociétés du dernier quart du XXe siècle.Désormais, en accord avec les principes du post-taylorisme, une large fraction des entreprises et des managers considère l'implication individuelle dans le travail et la reconnaissance de celle-ci comme un facteur de performance déterminant cependant que les salariés attendent du travail non plus seulement des gratifications matérielles mais aussi la possibilité de se réaliser et d'exprimer leur singularité. Le rêve qu'exprimait Marx en 1844 dans les Manuscrits parisiens - qui montre la place éminente tenue par la reconnaissance - est-il pour autant devenu réalité ? « Supposons que nous produisions comme des êtres humains, écrivait-il. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité (...) Dans la contemplation de l'objet, j'aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute (...). J'aurais conscience de servir de médiateur entre toi et le genre humain, d'être reconnu et ressenti par toi comme un complément à ton propre être. »La promesse du post-taylorisme de faire du travail un espace d'exhibition et d'autoréalisation de l'individu a-t-elle été tenue ? C'est à cette question que notre ouvrage tente de répondre en étudiant les ressorts de la reconnaissance et les effets de son absence.
En 2015, le rapport au travail conditionne-t-il toujours autant l'identité, intrinsèque et relative ?
Le travail est considéré par une grande majorité de la population, active occupée ou non, comme très important. Son manque fait terriblement souffrir et le fort taux de chômage français constitue d'ailleurs l'une des explications de ce très fort attachement français au travail - comme nous l'avions montré avec Lucie Davoine en exploitant les enquêtes européennes1.Mais sa place dans l'identité dépend beaucoup de l'âge, de la CSP, de la profession, du sexe, du type d'orientation au travail et bien sûr des conditions d'exercice du travail. En interrogeant longuement plus de 200 salariés, en les observant au travail, nous avons pu confirmer plusieurs éléments. Si le travail est l'une des sources majeures de l'identité, il est concurrencé par la famille, ce qui explique la montée des exigences de meilleure articulation entre la vie professionnelle et la vie familiale. On veut un travail intéressant, épanouissant, mais qui n'occupe pas la totalité de la vie. Les jeunes et les femmes sont particulièrement porteurs de ces attentes.
Un petit nombre de personnes font du travail leur source exclusive d'identité et de réalisation de soi, ce qui rend les accidents de parcours d'autant plus destructeurs. D'une manière générale, lorsqu'il a du sens et que ses conditions d'exercice permettent aux salariés de faire montre de leurs capacités, le travail participe pleinement à la construction de l'identité et est un opérateur de santé. Pour tous, des conditions d'exercice du travail qui constituent un déni de reconnaissance, c'est-à-dire qui nient ou empêchent la contribution de la personne à la production, constituent une véritable atteinte à l'identité.
Justement, ce que le travail interroge - outre ces notions de sens et d'utilité, celles de plaisir, de solidarité, de mérite - se reflète dans les particularismes contemporains de la société. En quoi permet-il de « lire » la société ? Car on ne cerne pas le « sens dans le travail » sans le mettre en perspective d'une perte supposée de sens dans la société elle-même, frappée d'hypermarchandisation, de consumérisme, d'immédiateté, d'extrême individualisation, de dictature technologique et de « despiritualisation »...