Les entreprises et leurs acteurs peuvent-ils être comparés à des espèces ? Cette interrogation, fondamentale, appelle un triple éclairage historique, épistémologique et scientifique.D'un point de vue historique.Les théories de l'évolution et les théories économiques sortent du même creuset : celui des Lumières, avec des foyers à Paris (politique), Édimbourg (philosophie) et Sheffield/Birmingham (économie). Les acteurs de cette Lunar Society anglaise sont les fondateurs des grands courants de pensée et d'action sur le changement dans la nature (théorie de l'évolution), dans l'économie (le vrai libéralisme entrepreneurial) et dans la société (leswhigsou le courant de la gauche libérale et sociale anglaise qui milite contre l'esclavagisme et pour l'égale éducation des femmes). La recette du progrès associe une réflexion interdisciplinaire sur les sciences, les techniques, les entreprises, la nature et la société. La désaffection actuelle pour les sciences comme la médiocrité du débat intellectuel qui se revendique philosophique ne sont pas de bon augure.D'un point de vue épistémologique.L'histoire des théories de l'évolution et celle de l'économie avancent avec les mêmes difficultés conceptuelles et les mêmes problèmes épistémologiques, avec une petite avance pour les théories de l'évolution. C'est le cas pour les concepts d'espèceet d'entreprise. Darwin avait bien compris que la notion d'espèce était un vrai casse-tête. Il préfère le terme de « population ». Depuis presque deux siècles, les évolutionnistes se coltinent un concept nécessaire mais qui ne cesse de poser plus de difficultés qu'il n'en résout. Par exemple, comment comprendre que nous, lesHomo sapiens, avons des gènes deneandertalensisalors que nous ne sommes pas de la même espèce ? En économie néoclassique, c'est le concept de l'Homo economicus, ou agent économique rationnel : on sait que c'est faux, mais on n'a pas mieux pour modéliser, même si toutes les expériences en microéconomie, en économie expérimentale et en anthropologie invalident ce concept. Pour éviter cet écueil, les évolutionnistes se sont intéressés à la macroévolution, et les économistes à la macroéconomie. Aujourd'hui, les théories de l'évolution s'attachent aux mécanismes, aux gènes, aux populations, et les espèces ne sont que des épiphénomènes à un moment donné de la dynamique de ces populations.D'un point de vue scientifique.On ne dispose de définition exacte ni de l'espèce ni de l'entreprise, mais il en va des espèces comme des entreprises, il s'en trouve une très grande diversité. D'ailleurs, de part et d'autre de l'Atlantique, des débats s'emploient à savoir à qui appartient l'entreprise - notamment celle par actions. Comparer une entreprise à une espèce n'a cependant rien d'évident. Se limite-t-on à la métaphore, ou recherche-t-on des analogies formelles, voire fonctionnelles ? Mes recherches s'intéressent aux analogies fonctionnelles, notamment autour de l'innovation. C'est l'enjeu de l'économie évolutionniste, qui a compris qu'en économie, il est préférable de s'intéresser aux mécanismes des changements plutôt qu'à la quête mythique des équilibres. D'un point de vue évolutionniste, comment comprendre qu'une économie puisse arriver à l'équilibre - donc qu'elle a évolué - et y rester ? Voilà un vrai problème de logique, voire une contradiction. Dès lors, une politique économique qui recherche les équilibres des marchés sans comprendre les dynamiques évolutionnistes des entreprises est vouée à l'échec. Une pure utopie, que l'on retrouve aussi dans certaines politiques de conservation des espèces et des sanctuaires naturels qui postulent que, si on les écarte des affaires des hommes, ils resteront dans un bel équilibre.L'un des premiers à parler d'économie évolutionniste est Joseph Schumpeter, en 1912. Non seulement il définit le couple inventeur/entrepreneur et la différence entre le chef d'entreprise et l'entrepreneur, mais il comprend que ce sont les inventions techniques qui, en se diffusant sur le marché et en devenant des innovations, changent la société. Là aussi, c'est on ne peut plus darwinien.