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Débats - La Tribune AURAGrands Entretiens - La Tribune AURA

David Kimelfeld : "Les mesures environnementales ne doivent pas aggraver la situation des plus fragiles"

Denis Lafay et Romain Charbonnier

Publié le 13 décembre 2018 à 05:00 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:11

David Kimelfeld

David Kimelfeld

Laurent Cerino / ADE

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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Nouveaux modèles économiques, nouvelles pratiques, mutation urbaine, la métropole de Lyon se transforme pour mieux répondre aux enjeux de la ville de demain. David Kimelfeld, président de la collectivité, pilote ce vaste chantier qui combine environnement et inclusion sociale. Deux dimensions fondatrices du socle de la politique de développement du territoire qui contribuent inéluctablement à son attractivité ; tous les acteurs de la cité, des citoyens aux monde économique, sont concernés. Une entretien...

Le sommet Lyon city life La Tribune est sous le sceau de l'enjeu climatique et de l'inclusion sociale. Concrètement, comment une agglomération telle que la métropole de Lyon peut-elle davantage défendre que détruire l'environnement ?

Avant 2001, la collectivité misait déjà sur l'attractivité en favorisant l'accueil des futurs habitants, entreprises, talents. Nous avons oeuvré, à cette époque, en communiquant et en expliquant l'intérêt de s'installer dans la métropole de Lyon.

Parallèlement, nous possédons une qualité de vie remarquable sur le territoire, doté d'un réseau de transports dense, de vastes espaces publics, d'une offre culturelle riche. Depuis, cette attractivité n'a cessé de se poursuivre.

Seulement, aujourd'hui, les paradigmes ont évolué, notamment du côté des entreprises qui souhaitent s'installer ou se développer dans l'agglomération. Elles nous questionnent sur la trajectoire et sur le scénario retenu par la Métropole en matière de changement climatique, de qualité de l'air, de mobilité. Les usages ayant évolué, la prise de conscience s'est généralisée. Ce qui nécessite que la Métropole soit toujours plus respectueuse de l'environnement et qu'elle n'oublie pas l'ensemble des populations. Ces deux principes sont, à mon sens, indivisibles.

Jusqu'en 2015, nous ne disposions pas des compétences en matière d'inclusion sociale. Désormais, avec la loi NOTRe, nous sommes face à une grande responsabilité. Entourés de partenaires (entreprises, associations, chambres consulaires, etc.), nous sommes dans une logique de grande écoute, de dialogue et de travail collaboratif qui aboutit à des actions concrètes.

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Un exemple ?

Les politiques en matière d'éco-rénovation, sur l'habitat tant privé que social. À chaque fois, nous nous employons à combiner le développement économique à ce défi majeur. L'éco-rénovation a permis ainsi à l'ensemble d'une filière de se développer. Plus de cent millions d'euros de travaux ont été générés à partir de 20 millions d'euros de subventions. Et nous poursuivons nos efforts. Dès le 1er semestre 2019, l'une des grandes mesures qu'adoptera la Métropole concernera le plan local d'urbanisme et d'habitat (PLUH). Celui-ci demeure très stratégique, car il fixe la densification, la surface des terres agricoles et des espaces verts à protéger. Il permet aussi de définir l'installation de l'activité économique, de logements, de transports.

Le PLUH est l'une des réponses à la vision d'une métropole équilibrée qui n'oppose pas l'attractivité aux mesures que nous devons prendre, au contraire. Cela peut paraître paradoxal, mais il s'agit d'une croissance "décarbonée", moins consommatrice d'énergie et d'espaces.

Où situez-vous les points de blocages et les marges de progrès les plus substantielles ?

Il faut davantage de moyens afin que les mesures environnementales ne viennent pas aggraver la situation des plus fragiles. Ce que l'on retrouve typiquement sur un sujet comme le péage urbain. Sur le fond, cette mesure est légitime ; toutefois, si nous ne réfléchissons pas à une réponse adaptée, nous allons impacter principalement les véhicules polluants, propriétés d'automobilistes qui n'ont pas les moyens d'en changer. Le décalage entre l'attractivité forte et l'accompagnement de celle-ci est grand.

Une réponse se trouve donc dans le développement des transports en commun. Le Syndicat des transports en commun de l'agglomération lyonnaise (Sytral) dispose d'un budget de 1,2 milliard d'euros. Mais sur le prochain mandat, nous devons l'augmenter encore pour investir plus vite et plus loin afin de bâtir une alternative réelle à la voiture solo, tout en gardant une attention particulière aux plus précaires.

Les citoyens d'une ville ont besoin de s'identifier à elle, à son identité, presque à sa raison d'être pour s'impliquer, agir avec responsabilité.

L'inclusion sociale, notamment celle des plus vulnérables - et particulièrement des migrants est un sujet qui divise au sein de la société, mais aussi au sein de la classe politique et parfois même dans son propre camp. Comment faire en sorte que cet enjeu puisse être un levier ?

Si nous voulons conserver une bonne attractivité, nous devons disposer d'une ville équilibrée, au sein de laquelle chacun trouve sa place. Nous devons donc produire des efforts sur l'inclusion sociale. J'observe que ces efforts sont visibles dans la métropole lyonnaise.

La prise de conscience est réelle et prend, sans doute, ses racines dans l'histoire de la ville. Les fondements du catholicisme social sont encore présents avec, d'un côté, une vieille tradition d'accueil, d'attention aux plus fragiles, et de l'autre - par l'évolution des mentalités et le jeu des brassages - des populations attentives au sujet et qui ne souhaitent pas d'une métropole qui se gentrifie. Ce qui met en question la nécessité de mieux contrôler le coût du foncier. Nous devons avoir des dispositifs mieux adaptés. La création d'un établissement foncier peut y répondre.

Les entreprises en sont aussi conscientes, car les dirigeants sont confrontés aux questions sociales et environnementales à la fois dans leur recrutement et au sein de leur corps social. Et pour fonctionner, elles doivent dorénavant s'inscrire dans le respect de l'environnement et dans un équilibre social. Celles qui ne l'auront pas compris s'exposent à des réveils difficiles.

"Chaque fois que les inégalités ont été trop fortes à l'intérieur des villes, l'affaire s'est mal terminée." Cette déclaration émane non pas d'un délégué d'ONG, mais du président du Medef international, Gérard Wolf. La sensibilité du monde économique à ce sujet vous apparaît-elle, à l'aune de votre expérience, réelle ? Comment agrégez-vous les acteurs de l'entreprise privée à votre politique ?

Les premiers qui ont réagi au changement climatique sont les industriels - du moins à Lyon. Cela peut choquer de le dire, mais dans le domaine de la mobilisation en faveur de l'environnement, les industriels du « couloir de la chimie », au sud de Lyon, ont considérablement innové et se sont concrètement remis en question. Je perçois donc une grande sensibilité du monde économique - résultant aussi des pressions des salariés qui entendent donner du sens à leur travail mais aussi à leur entreprise et deviennent, dès lors, plus exigeants. Des enjeux qui participent à l'attractivité et à la compétitivité desdites entreprises.

Faire de l'inclusion un axe cardinal de la politique sert-il ou entrave-t-il l'image et l'attractivité de la métropole tant sur le plan du tourisme qu'envers le monde économique ?

Nous continuerons à développer cette métropole si nous répondons aux questions d'inclusion sociale et d'environnement. Si des quartiers sont délaissés, et que nous n'y sommes pas attentifs, demain, les réactions seront négatives, voire violentes, ce qui sera néfaste pour l'image et pénalisera l'action de séduction auprès des entreprises, des talents, des habitants, des touristes. Il est plus qu'important pour nos habitants de bénéficier d'un territoire apaisé et durable.

Quelles sont les mesures phares sur lesquelles vous vous employez à conjuguer attractivité, inclusion et environnement ?

En 2019, nous allons aborder le dernier budget du mandat. Il est encore prématuré de l'évoquer dans les détails, mais nous devrons être plus percutants sur le développement durable, le changement climatique.

Tout comme sur l'inclusion sociale où nous avons un sujet très prégnant avec les mineurs non accompagnés, en particulier. Là-dessus, j'aurai des propositions très fortes à annoncer - notamment la création d'un accueil de jour afin de mieux les accompagner.

Le quartier d'affaire de la Part-Dieu est l'objet d'un chantier de transformation colossal. Il est un terrain d'expérimentation. Peut-il être l'exemple d'une politique dupliquée ailleurs, y compris dans d'autres territoires que l'agglomération ?

Le projet mené à la Part-Dieu n'a pas de caractère duplicable. Chaque quartier part d'une histoire et d'une identité uniques. En revanche, ce qui peut être partagé, c'est la volonté politique de mettre en forme des lieux à vivre, c'est-à-dire un quartier qui accueille des logements pour tous, des commerces, des équipements publics, de la verdure. Ce que nous développons ici et dans d'autres zones comme l'Autre Soie à Villeurbanne. Un exemple de ville inclusive où se rejoignent économie, culture, logement.

Est-il bien possible de créer une identité humaine dans ce quartier de la Part-Dieu ?

C'est un vrai pari. Créer des logements va considérablement modifier la perception de ce lieu. On pourra y déceler une identité propre, mais à condition que ses habitants se l'approprient.

Les singularités des communes du monde rural peuvent-elles être associées à la réflexion d'ensemble sur ce que peut être une agglomération inclusive, durable, ouverte ?

Prenons l'exemple de la culture. Les citoyens qui n'habitent pas dans la ville centre connaissent le même appétit pour se divertir que le Lyonnais du 4e arrondissement. Ce qui demande à la Métropole d'être extrêmement vigilante pour accompagner des initiatives sur ces territoires et proposer une offre riche. Une promesse d'équité territoriale qui régit nos statuts.

Aussi, nous devons renforcer nos liens avec le monde rural qui se situe en dehors du périmètre de la métropole. C'est pour cela que j'ai voulu un dialogue constant avec les départements environnants, comme celui de l'Ain. 25 % des détenteurs d'emplois de la métropole vivent en dehors de la collectivité.

Politiquement, nous avons une responsabilité et un devoir de solidarité. Nous ne sommes pas une île. Si demain, des territoires se paupérisent, nous n'aurons aucun intérêt à demeurer une métropole.

Le double chantier de l'inclusion et de l'environnement occupe une place significative de votre politique depuis votre arrivée à la présidence de la Métropole. Est-ce un point de différenciation voire de divergence entre vous et le "nouveau" maire de Lyon et ex-président de la Métropole, Gérard Collomb ?

Depuis deux ans, nous constatons une accélération sur ces sujets. Une prise en compte de la nécessité d'aller plus vite, plus loin. Je ne crois pas que Gérard Collomb était frileux jusqu'à ce qu'il devienne ministre de l'Intérieur, mais le phénomène a pris une nouvelle tournure.

Le point différenciant entre nous réside peut-être dans l'analyse de la situation : la sienne et la mienne ne sont pas identiques. Sans doute cela résulte-t-il aussi de nos sensibilités qui sont différentes, issues de nos parcours et de nos histoires respectives.

Le cas d'Anne Hidalgo, maire de Paris, est symptomatique : comment, au nom de l'enjeu environnemental et climatique, un maire ou un président d'agglomération arbitre-t-il - ou non - en faveur de mesures qu'il sait essentielles pour l'avenir et à long terme, mais néfastes à court terme et donc sur le plan électoral ?

L'important, c'est de les expliquer. Attention à ne pas faire de la caricature. Les "marches pour le climat" ont montré qu'il existe pour ces sujets une appétence des citoyens, quelles que soient leur couleur politique, leur génération, leur philosophie.

Nos concitoyens veulent participer à l'élaboration des changements et n'acceptent plus de se voir imposer des décisions prises entre élus. Ils veulent se les approprier. Il faut porter le discours, avoir des propositions concrètes si nous voulons qu'elles soient partagées le plus largement.

Cela demande un temps plus long, mais le processus est essentiel. Dix mois auront été nécessaires pour établir le Plan métropolitain d'insertion pour l'emploi par exemple. La démocratie prend du temps. Ce que certains ont du mal à comprendre. Aux élus de trancher, de prendre et d'assumer des décisions ; mais pour ce faire, ils doivent concerter, écouter, et co-construire avec les acteurs de leur collectivité. Ce que nous avons toujours fait sur le volet du développement économique.

Je ne suis pas devenu un apôtre de la décroissance, mais il faut prendre conscience de l'urgence à la fois pour les futures générations et pour la stabilité de la Métropole. Je ne voudrais pas que dans dix ans des entreprises quittent le territoire parce que la promesse qui leur fut adressée n'est plus au rendez-vous.

Il ne faut pas se laisser envahir par une attractivité à tout-va qui ferait que tout ruisselle et se règle d'un coup de baguette magique. Il s'agit d'abord d'une volonté politique. Notre rôle est d'anticiper. Soyons volontaristes !

Au final, quel visage, quelle identité de la métropole de Lyon espérez-vous façonner ?

J'imagine une agglomération très attractive, convainquant les talents et les entreprises avec une dynamique économique forte, une qualité de vie excellente et respectueuse de l'environnement. Mais cette qualité ne peut réussir que si tous les acteurs de la cité y trouvent leur place. Une agglomération équilibrée où la mixité se conjugue partout, tout en restant vigilante au danger de la désertification des centres-villes. Si nous voulons jouer dans la cour des grandes métropoles européennes, il faut avoir de l'ambition, mais aussi regarder ce qu'il se passe ailleurs dans certaines métropoles françaises - comme à Nantes et Bordeaux -, et ne pas s'imaginer que seules Barcelone ou Francfort comptent.

Denis Lafay et Romain Charbonnier

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