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Qui est l'ennemi ?

Alain Bauer

Publié le 16 novembre 2015 à 13:58 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 04:34

Alain Bauer

Criminologue et Franc Maçon

Emmanuel Foudrot

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« Il est temps de choisir la résistance et pas seulement la résilience », appelle Alain Bauer. Et le professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), à New York et à Pékin, d'exhorter en premier lieu à engager « vraiment » la mutation du renseignement pour faire face à un terrorisme lui-même en pleine transformation.

Longtemps le terrorisme fut une affaire simple, et contrôlée par des Etats. Après 1979 et la chute du Shah d'Iran, suivie en 1989 de celle de l'URSS, l'apparition d'un terrorisme d'une nature différente des précédents a changé la donne.

Le terrorisme d'Etat s'est réduit, les irréductibles basques et irlandais ont rendu les armes, les FARC colombiens sont simplement criminalisés. Le « golem » Al Qaida version Ben Laden, qui s'est retourné contre ses inventeurs et après avoir inventé l'hyperterrorisme, s'est fait dépasser par le Califat de l'Etat Islamique.

Apparition d'hybrides

Sont apparues, en complément, des « nouveautés » : les hybrides, gangsterroristes puis le lumpenterroriste, agissant par impulsivité avec les moyens du bord. Enfin le terroriste honteux masquant son échec par la négation même de sa nature, modifiant le principe fondateur qui impose que le terrorisme soit d'abord communication. Le tout porté par un processus de boostérisation de la radicalisation grâce à l'incubateur internet. Ces nouveaux opérateurs ne sont du coup plus importés de l'extérieur, mais sont souvent nés sur le sol des pays occidentaux cibles. Des terroristes enracinés ont peu à peu remplacé les commandos envoyés de l'Orient lointain. Quand ils ne sont pas simplement convertis.

Mi-gangsters mi-terroristes

Avec Khaled Kelkal en 1995, puis le Gang de Roubaix en 1996, la France, qui souvent expérimente la première le terrorisme, dont elle a d'ailleurs inventé le nom, a connu l'apparition des hybrides, mi-gangsters mi-terroristes, naviguant entre deux fichiers et échappant ainsi à l'attention des services incapables de faire la connexion et de dépasser les cloisonnements.

Mohammed Merah, seize ans plus tard, rappellera que le processus fonctionnait toujours, comme cela avait d'ailleurs été longuement rappelé dans l'étude de Mitch Silber supervisée par moi-même pour le NYPD (Police de New York) sur la « Radicalisation en Occident, la menace intérieure » en 2006. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly ont complété la série. Et les identifications en cours des membres des commandos des Chahids de Novembre semblent reconfirmer la série.

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Continuum criminalo-terroriste

Désormais, la menace provient de groupes hybrides et opportunistes capables de transformations rapides. Il existe un nouveau « melting pot » criminel intégrant fanatisme religieux, massacres, piraterie, trafic d'êtres humains, de drogues, d'armes, de substances toxiques ou de diamants. Un continuum criminalo-terroriste, un gangsterrorisme apparaît, qui ne correspond plus aux petits casiers doctement préparés pour eux.

Faute d'imaginer la complexité, les bureaucraties tentent désespérément de rendre compatible la réalité avec leur vision de celle-ci. Il est rare que la réalité s'adapte. On les retrouve aux Etats Unis, en Grande Bretagne, au Canada, en Belgique, en Israël, en France. Micro attentats, commis en général par des opérateurs solitaires ou à deux, armes des moyens du bord (couteau, machette, véhicules, parfois armes de chasse ou équipement de petit malfrats, plus rarement armes automatiques).

Déferlement médiatique

Si des centaines de jeunes gens, entre deux cultures, nés ou élevés en Occident, mais indécis sur la nature de leurs racines, partent combattre en Afghanistan, en Tchétchénie, en Bosnie, en Syrie, en Lybie, ils le font au nom d'une cause et d'une foi, intervenant dans une guerre qu'ils n'ont pas déclarée et d'une lutte qu'ils considèrent comme juste. La question qui se pose n'est pas celle de leur dénomination (terroriste, résistant, combattant), mais de la manière dont on peut gérer leur retour éventuel et leur dangerosité potentielle.

L'apparition des Lumpen terroristes est tout aussi préoccupante. Elle provoque le même déferlement médiatique qu'un attentat aux conséquences bien plus graves, mais surtout elle rend fort complexe le travail de décèlement précoce. Ce d'autant plus que nombre d'entre eux ne reviennent pas de Syrie mais ont été empêchés d'y aller... Placée devant des difficultés de plus en plus importantes à planifier des opérateurs lourdes en Occident, la nébuleuse Djihadi s'est résolue à inciter des individus isolés qui ne sont pas des « loups solitaires » à agir avec les moyens du bord. Cette dénomination fourre-tout trop hâtivement employée en matière de lutte antiterroriste contribue d'ailleurs à la confusion générale.

Fous solitaires

En général, les opérateurs terroristes agissant en occident sont isolés mais maintenant des relations fortes avec des groupes structurés, des contacts réguliers, directs ou indirects avec des prédicateurs ou des leaders de groupes terroristes, qui incitent à les classer dans des groupes autonomes mais pas indépendants. Un envoyé spécial de journal n'est ainsi pas un « journaliste solitaire », mais simplement éloigné de sa rédaction.

Il y a également, surtout ces temps-ci, des fous solitaires, connus pour leurs problèmes et parfaitement identifiés mais en général sous-estimés. On est passé en quelques années de l'hyperterrorisme au gangsterrorisme, puis au Lumpenterrorisme. Avec des scories de chaque cycle survivant sur un territoire ou parmi un groupe plus résilient que les autres.

Si leur efficacité est plus faible, moins spectaculaire que les attentats de masse de la période 1996/2004, les piqûres de guêpe que représentent les micro-attaques sont de nature à fortement perturber la vie quotidienne, surtout si on donne à chaque micro-événement, aussi dramatique soit-il, le retentissement du 11 septembre 2001.

La Belgique en question

Face à ces événements, le processus de révolution dans la gestion plurielle des terrorismes, engagé par Rémy Pautrat alors conseiller de Michel Rocard, réenclenché par Nicolas Sarkozy puis Manuel Valls, tous deux ministres de l'intérieur à l'époque de ces mouvements, doit être accéléré. Le temps n'est plus l'allié de l'antiterrorisme.

D'autant plus que la ligne Maginot de l'antiterrorisme a été une fois de plus contournée par la Belgique mettant à mal tout le processus de sécurisation alors même que la question de l'effondrement sécuritaire de la Belgique était déjà posée il y a près de dix ans au plus haut sommet de l'Etat....

L'action devient plus urgente que jamais

Rien ne sert de chercher des coupables mais il faut trouver des responsables capables d'engager vraiment la mutation du renseignement qui ne doit plus être un « métier de seigneur » comme le disaient les Allemands.

La démocratisation du renseignement vise à en élargir la communauté, à intégrer le travail des opérationnels de terrain, à créer, comme le NYPD a su le faire après 2001, des binômes entre universitaires, chercheurs et agents opérationnels pour tirer les conséquences des failles et améliorer le système.

Et sortir de la schizophrénie qui veut qu'on veuille en même temps vivre avec la culture du contre espionnage type DST qui allie le temps long et le secret absolu avec l'antiterrorisme qui impose le partage de l'information et l'action rapide.

Après une phase de sidération devant la nouveauté, de digestion devant la différence, l'action devient plus urgente que jamais. Il est temps de choisir la résistance et pas seulement la résilience.

Alain Bauer

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