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Climat : la réponse n'est pas politique, elle est au fond de chacun

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 26 novembre 2015 à 06:40 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 04:31

Denis Lafay

Denis Lafay

Laurent Cerino/Acteurs de l'Economie

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Le dernier roman d'Isabelle Autissier, "Soudain, seuls" (Stock), permet de lire l'état de la société et de la planète d'une manière particulièrement éclairante à quelques jours de l'ouverture de la COP21. Avec pour clé de voûte, la confiance. Confiance coupable lorsqu'elle est arrogance, confiance capitale pour engager l'aggiornamento. La navigatrice et présidente de WWF France est le grand témoin du n°128 d'Acteurs de l'économie.

Si la multitude d'études du GIEC, si le cri d'alarme de la communauté scientifique, si les images montrant ici le recul spectaculaire des glaciers et l'élévation du niveau de la mer, là des précipitations inédites ou des cultures agricoles dévastées, plus loin des populations forcées à l'exode et déversées dans l'indigence urbaine, ne suffisent pas à provoquer le « retournement » des politiques et surtout des consciences face aux répercussions du dérèglement climatique, peut-être la lecture de Soudain, seuls (Stock) peut se révéler plus efficace.

Espérer continuer d'espérer

Dans son dernier roman, Isabelle Autissier, « grand témoin » du n° 128 d'Acteurs de l'économie, rapporte l'errance d'un jeune couple parti effectuer un tour du monde et finalement échoué sur une île déserte, au large de la Patagonie. Un jeune couple exposé à l'indicible : survivre, et qui pour cela mène un combat pour se nourrir, pour composer avec une réalité végétale, animale et climatique inhospitalière, pour repousser les démons qui le désunissent, l'enferment dans une solitude mortifère et le font glisser irréversiblement dans les limbes. Combat qui plonge chaque protagoniste dans l'exploration du plus intime de son intimité, du plus intérieur de son intériorité, du plus fragile de ses fragilités, pour espérer continuer d'espérer.

Animaux parmi les animaux

Les paraboles qui, au fil des pages, permettent de lire autrement l'urgence de modifier la trajectoire économique, politique, industrielle, humaine de la planète, sont conséquentes. Et réveilleront les cerveaux les plus récalcitrants. Les deux conjoints, Louise et Ludovic, sont brutalement ramenés à leur condition primitive et à leurs instincts les plus triviaux, ils redeviennent animaux au milieu des animaux, les artifices qui « font » l'être social leur sont confisqués, ils sont nus et à nu, chacun est emprisonné dans une double solitude, personnelle et de couple, qui impose d'être soi avec soi et face à soi.

L'essentiel, défiguré

Leur décrépitude physique et psychique témoigne que la société contemporaine occidentale, celle de la sophistication, de l'ultra-technologisation, de l'hyper-connexion, de l'accélération incontrôlée du temps, dépossède l'humanité de ses priorités et défigure l'essentiel. La hiérarchie de ces priorités et de cet essentiel semble être devenue irrationnelle, le repli a marginalisé le lien, l'accumulation a disqualifié le partage, le mercantilisme a phagocyté le bien commun. A la sobriété s'impose la futilité, à l'indispensable se substitue l'inconsistance, l'éternité se dérobe sous le diktat de l'immédiateté, les illusions écartent l'authenticité, la dictature de l'uniformisation et du contrôle étouffe la nécessité de variété et de liberté.

Vulnérabilité

Les dogmes capitaliste, marchand et consumériste, supportés par les progrès technologiques, font prospérer arrogance et fatuité, certitude et égoïsme, profit et propriété, pouvoir et destruction, cupidité et spéculation. Même le progrès semble faner, faute de sens et d'utilité collectif, sociétaux, humains auxquels l'arrimer. Faute aussi d'être mis en perspective d'un idéal de société et de vivre-ensemble pérenne. L'horizon est limité au lendemain, l'intérêt est confiné au soi matériel, la préoccupation des générations ultérieures est esquivée. L'Homme pense vassaliser l'espèce vivante, animale et végétale, alors qu'en réalité, comme l'éprouvent Louise et Ludovic et le démontre chaque nouvelle catastrophe - crises écologiques et crises économiques, sociales, financières, humaines, migratoires sont inextricablement subordonnées les unes aux autres -, il est vulnérabilité face à elle.

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Modifier l'espace-temps

Le tableau est ténébreux. La réalité est plus nuancée, mais elle est (très) loin d'être lumineuse. Dans les gris qui composent la toile finale, les noirs de Soulages dominent les blancs de Malevitch. « Tant peut être efficace l'œuvre de mort qu'elle a raison de la vie », soutient Isabelle Autissier. Mais « quelle » Isabelle Autissier ? Seulement la romancière ? Non, « aussi » la présidente de WWF France, dans son combat contre l'appauvrissement et la déshumanisation de l'humain, symptomatiques d'une dérive incontrôlée qui a plongé ledit humain dans la schizophrénie et la prédation irresponsable. L'enjeu est de réajuster le temps de la nature sur celui de l'homme, de juguler l'anachronisme provoqué par le dogme productiviste qui a « modifié l'espace-temps », rétrécissant le temps de penser et de faire quand penser une vision et faire une société harmonieuse exigent au contraire de l'allonger.

Assumer ses responsabilités

A quelques jours de l'ouverture de la COP21, qui déjà étouffe de promesses politiques, Isabelle Autissier fort justement appelle à en minimiser la portée et exhorte chacun à ne pas refluer vers les organisations politiques et, plus largement, vers l'autre, sa propre responsabilité. Mais sur quels ressort agir pour éveiller la conscientisation et la responsabilisation individuelles dans un cadre marchand, productiviste, consumériste qui à ce point « déconscientise » et déresponsabilise - cela nonobstant le réconfortant foisonnement d'initiatives et d'innovations aux quatre coins du monde ?

Antidote

Un même mot concentre l'une des causes principales du délitement et l'une des raisons majeures d'espérer : confiance. C'est parce qu'il a cultivé une confiance aveugle dans le progrès que l'Homme dans son individualité pense qu'une fois de plus la collectivité des Hommes produira l'antidote. Mais c'est aussi parce qu'il manque de confiance en lui que le même Homme dans son individualité ne se croit pas capable de participer à transformer le modèle civilisationnel. « L'importance de la confiance en soi dans la manière dont on entreprend son existence n'a pas d'équivalent. On ne se projette pas avec envie dans l'avenir si l'on ne pense pas que l'on peut et surtout que l'on va arriver à un « quelque part » source d'accomplissement », confie la navigatrice. Confiance en soi « qui n'est pas innée », qui ne surgit pas, spontanément et miraculeusement, à 20 ou 40 ans, qui est fécondée, prend racine et grandit au sein du foyer familial et à l'école... pour ceux, trop rares, qui ont la chance d'être élevés dans un tel environnement.

Confiance, la clé de voûte

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De tous temps, la confiance a été une « alliée de la civilisation ». Grâce à elle, l'Homme a écrit des « pages merveilleuses » de l'histoire de l'humanité. Mais le « moment contemporain » est celui d'un « outrepassement » de confiance, aussi de cécité, de surdité et de lâcheté. Au point, juge Isabelle Autissier, que la cohorte des « perdants humains et autres perdants vivants » enfle jusqu'à menacer la pérennité de l'existence. Apprendre à cultiver une confiance personnelle élevée, équilibrée et responsable en faisant raisonnablement confiance aux autres : la voie à suivre ? Certainement. En déclarant désindexer le futur accord sur le climat de la contrainte juridique, le secrétaire d'État américain John Kerry a planté le premier coup de canif dans le contrat de confiance.

Denis Lafay

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