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Débats - La Tribune AURAOpinion - La Tribune AURA

Les deux France de Macron et Le Pen : déjà en février à Lyon...

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 25 avril 2017 à 08:29

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"Deux France face-à-face" : c’est ainsi que l’ensemble de la presse titre, en substance, le résultat du premier tour du scrutin présidentiel. Oui, "les France" d’Emmanuel Macron et de Marine Le Pen sont, en grande partie, antagoniques. "Les France" qui ont voté pour eux – géographiquement et sociologiquement –, "les France" qu’ils proposent aux électeurs. Le 7 février, au retour des meetings que l’un et l’autre venaient de tenir à Lyon, notre éditorial titrait : "Macron – Le Pen : deux France face-à-...

Avec au menu Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, Lyon a été, les 4 et 5 février, la capitale de la campagne présidentielle ; plonger, à 24 heures d'écart, dans l'arène des meetings des deux premiers constitue un révélateur - parmi d'autres bien sûr - de l'état de la société française, un curseur certes empirique mais tout de même fondé de l'incommensurable fossé qui sépare l'aspiration, même encore instable, du premier à réunir de celle, parfaitement structurée, de la seconde à fracturer. Et cela alors que, curieuse coïncidence, la matrice programmatique des deux candidats était... commune. Oui, commune, puisqu'elle avait pour socle la devise républicaine Liberté, égalité, fraternité.

"On est chez nous"

L'objet de ces lignes n'est donc pas de disséquer ou de commenter lesdits programmes des deux possibles finalistes du premier tour de la Présidentielle, il est de chercher à  restituer l'impalpable, l'indéfinissable : l'atmosphère, un indice supplémentaire des écarts entre les deux formations. Le philosophe Alain Finkielkraut juge, avec raison, que lire sur écran n'est pas lire. De même, "réceptionner" sur le téléviseur un rassemblement politique n'est pas le vivre. Or vivre le meeting de Marine Le Pen au milieu des 3 000 spectateurs, c'est prendre conscience, de manière vertigineuse, que la stigmatisation, le repli, et in fine la haine constituent un substrat bien plus qu'idéologique : électoral.

Oui, il est redoutable de constater que l'exaltation, parfois même l'hystérie du public sont indexées sur la nature des thèmes, et croissent proportionnellement aux degrés d'aversion, de phobie, d'exécration des propos égrainés. Terrorisme, islamisme, laïcité, Europe, immigration, mondialisme, préférence nationale, patriotisme, protectionnisme, libre-échange, retraites, Brexit, Trump... : quels qu'ils soient, les thèmes arrachent la jubilation lorsqu'y sont associés l'aigreur, la détestation. Le rejet des autres.

"On est chez nous", scande alors une communauté enflammée, profèrent des femmes, des hommes, des jeunes, des enfants, des retraités, des demandeurs d'emploi, des étudiants, des fonctionnaires, des chefs d'entreprise indescriptiblement réunis par une même peur, par une même hostilité à l'égard de ceux qu'ils pensent menacer leur existence. Vivre un meeting de Marine Le Pen, c'est effectivement saisir la capacité acrimonieuse et belliqueuse d'une partie de la population française, la faculté d'intolérance et de répugnance - quand bien même il n'appartient pas d'en condamner l'origine et les possibles causes, notamment sociales et en partie légitimes, qui au contraire exigent d'être respectées et considérées.

Victor Hugo blasphémé

Les hurlements de joie et le volume des sifflets épousent la férocité des promesses de la présidente de la formation frontiste. Ils enflent au gré des travestissements les plus audacieux. En témoignent les développements sur la fraternité (sic) ou encore la célébration (!), blasphématoire, de Victor Hugo proclamant "que nous n'avons pas fini d'être français". Oui, même l'auteur de Le dernier jour d'un condamné, l'intellectuel assimilant la peine de mort au "signe spécial et éternel de la barbarie", l'humaniste dont même l'œuvre picturale constituait un combat contre les injustices, était convoqué.

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L'amalgame permanent et indicible entre patriotisme et nationalisme, les aller-retours incessants entre l'admonestation de toute ouverture - territoriale, économique, religieuse, culturelle, cultuelle... - et la glorification de l'entre-soi et de l'identité nationale, indisposent tant qu'on en vient à espérer que s'éteigne toute référence à la patrie et à la nation, ici productrices de xénophobie et de repli. Oui, le ton est guerrier, le propos est cloisonnant, la perspective civilisationnelle est sombre.

Emancipation contre contamination

On est loin, très loin du climat pacificateur d'Emmanuel Macron. Dont le discours certes réclame davantage de consistance, d'épaisseur, d'arguments et de lisibilité, exige des preuves de crédibilité, commande d'être - enfin - autre chose qu'une chimère marketing, mais au moins s'interdit toute stigmatisation, propose une énergie libératrice et constructive, stimule le goût citoyen et politique, si déliquescent, des jeunes, positionne - comme aucun autre candidat - la femme au cœur de la société, réinitie un logiciel démocratique aujourd'hui enkysté. Livre une espérance et une possibilité.

Que des figures publiques et intellectuelles comme Jean-Paul Delevoye, Cédric Villani ou Eric Halphen, que des économistes comme Jean-Hervé Lorenzi, Elie Cohen ou Jean Pisani-Ferry, que des incarnations emblématiques de la "gauche entrepreneuriale" comme Catherine Barbaroux (présidente de l'ADIE) ou Jean-Marc Borello (président de SOS) soutiennent Emmanuel Macron constitue aujourd'hui peut-être le marqueur, la caution les plus significatifs de ce que l'on ne perçoit pas encore suffisamment chez le trentenaire : le crédit de ce qu'il pense et peut bâtir.

Et pour seul exemple l'Europe, entre la haine crachée par l'une et l'amour exhorté par l'autre, y a-t-il seulement débat ? L'effervescence que les 15 000 supporters d'Emmanuel Macron présents au Palais des sports de Lyon ensemencent dans l'espoir, l'énergie, la créativité, l'inventivité, l'esprit d'entreprendre, le goût du risque émancipateurs, peut-elle seulement être mesurée à celle, mortifère, que les partisans de Marine Le Pen semblent féconder dans la peur et l'ostracisme contaminateurs ? Finalement, et il s'agit bien là d'une interrogation fondamentale : ces France, et en premier lieu, ces jeunesses peuvent-elles imaginer, construire, vivre ensemble ? A quelles conditions peut-on (ré)concilier ce qui semble si inconciliable ?

"Coupable d'être"

Au retour du meeting de Marine Le Pen, je me plongeai dans l'épilogue du chef d'œuvre d'Albert Cohen, O vous, frères humains. Démarrée quelques jours plus tôt, j'éprouvais irrépressiblement le besoin d'en achever la lecture. L'auteur y décrit comment, le jour de ses 10 ans - en 1905 -, toute la candeur, l'ingénuité, la générosité, le rêve, l'humanité propres à l'innocence et à la virginité de sa jeunesse périrent instantanément, telle une déflagration, lorsqu'un camelot, croisé dans la rue, le couvrit publiquement d'opprobre antisémite.

Un livre en premier lieu de pardon, de miséricorde, mais aussi une exploration lumineuse des terrifiants mécanismes de la haine aveugle et infondée, qui germe dans la peur et la méconnaissance, dans le fantasme et la jalousie, dans l'absence de toute perspective d'avenir. Celui qui, quatre ans plus tôt, écrivit Belle du seigneur, livre ici une introspection oppressante des questionnements, des incompréhensions, des autoflagellations qui assaillent celui jugé "coupable d'être", mais aussi une décortication précieuse des rouages qui font l'indicible collectif, le fanatisme de groupe, l'irrationalité d'une communauté réunie, "solidarisée"dans une même anathématisation.

"Ce qui m'advint en ce dixième anniversaire de ma venue sur terre, cette haine pour la première fois rencontrée, cette haine imbécile fut l'annonce des chambres de grand effroi, le présage et le commencement des chambres à gaz, des longues chambres de ciment où deux des miens, mon oncle et son fils, sont suffoqué et sont morts, se tenant par la main, la nudité du fils s'abattant sur la nudité du père qui l'avait aimé."

Au sortir du meeting de Marine Le Pen, partageant avec lui par téléphone l'effroi éprouvé mais aussi la nécessité, encore plus aiguë, de lutter contre les terreaux de toutes les haines, l'ancien ministre, parlementaire et président du CESE (Conseil économique, social et environnemental) Jean-Paul Delevoye eut ces mots, aussi implacables, clairvoyants que responsabilisants : "Oui, il faut se battre. Car les nations ne meurent pas mais elle peuvent se suicider."

Editorial initialement publié le 7 février 2017. Actualisé le 25 avril à 10h23.

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Denis Lafay

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