Petite histoire du verbe entreprendre

Jean Pruvost
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" Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu'ajouter à la nécessité d'entreprendre", s'exclame Figaro, prodiguant force conseils à son maître, dès le premier acte du Barbier de Séville, en 1775. Et en apparence, quoi de plus simple que pareil verbe, construit avec une préposition d'origine latine, inter, et le verbe latin pre(he)ndere. Pourtant, le propos de Figaro n'est pas si facile à interpréter, en raison même de son ambivalence.
Au moment où il s'agit en effet pour le comte de ne pas perdre la belle Rosine, jalousement gardée par Bartholo, il lui faut d'un côté agir et se battre, et de l'autre faire œuvre de séduction. Voilà bien en réalité deux dimensions très complémentaires du verbe « entreprendre ». Retenons d'abord qu'avant même l'existence du latin, dans la langue indo-européenne qui a irrigué la presque totalité des langues européennes, se déniche la racine gehd, saisir, qui aboutit, très déformée, au latin pre(he)endere. Une grande famille de mots s'y rattachera, progressivement illustrée, entre autres, par appréhender, pris, entreprise, apprendre, comprendre, s'éprendre, et entreprendre, ce dernier verbe étant attesté en français dès le XIIe siècle. D'emblée, il se présente avec une dimension combative : "Li cons [le comte] Rolant estoit moult entrepris À Roncevaul entre ses anemis", lit-on ainsi dans l'orthographe du moment. "Entreprendre" c'est effectivement d'abord "se prendre l'un l'autre", en corps à corps. D'autres sens vont ensuite prendre force, notamment "s'arroger un droit", sens qui ne perdurera pas, au profit d'une acception plus souriante, au XVIe siècle, "entreprendre quelqu'un", le séduire.
À cet égard, on est heureusement surpris de découvrir que, lorsque Maurice De La Porte publie en 1571 les Épithètes, choisissant quelques mots essentiels auxquels ajouter des adjectifs propres à aider les poètes, se trouve bel et bien le mot « entrepreneur », avec déjà cette double dimension. L'"entrepreneur" y est ainsi, au choix, "courageux, hardi, maistre des œuvres, ingénieux ou ingéniaire, superbe, factieux, subtil, brave, téméraire, hasardeux, prévoyant, audacieux". Quant à "l'entreprise", elle peut se révéler "malaisée, périlleuse, brave, secrète, grande, hardie, audacieuse, haute, incertaine, merveilleuse, difficile". Que voilà des épithètes qui restent d'actualité.
Jean Pruvost
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