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Débats - La Tribune AURAOpinion - La Tribune AURA

Eric Dupond-Moretti, le bon et la canaille

Photo de Denis Lafay

Denis Lafay

Publié le 27 septembre 2018 à 05:04 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:30

Denis Lafay

En date du 20 mars 2018

Laurent Cerino / ADE

Le Quotidien Numérique

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Photo d'illustration de l'article
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Dans ce numéro 142 d'Acteurs de l'économie - La Tribune sont publiés quelques extraits du livre-événement Le Droit d'être libre (L'Aube), en librairies le 4 octobre. Plongée dans la singularité de ce dialogue avec l'avocat-pénaliste Eric Dupond-Moretti sur l'état et l'avenir des libertés, dont une chanson de Serge Reggiani traitant du « bon » et de la « canaille » propose une inattendue mais lumineuse incarnation.

Un soir de ce printemps, Eric Dupond-Moretti et moi dînons près de son bureau, rue de la Boétie. Nous avons achevé la série d'entretiens débutée quelques semaines plus tôt, à partir desquels je composerai Le droit d'être libre (L'Aube, en librairies le 4 octobre, et dont nous publions quelques extraits dans ce n°142 d'Acteurs de l'économie).

Au menu : belle pièce de bœuf, de jolis flacons, et un dialogue passionné sur la chanson française. Sa compagne, la Québécoise Isabelle Boulay, a sorti, quelques années plus tôt, un album hommage à Serge Reggiani. Je l'ignore, sans doute parce que je suis naturellement rétif et donc sourd aux réinterprétations. « Ecoute-le, je t'assure ; elle donne à la quinzaine de chansons une couleur unique. Sois particulièrement attentif à celle qui m'émeut le plus : Si tu me payes un verre. Elle est à chialer, tellement elle est puissante ».

En chemin qui me ramène à l'hôtel, je marche lentement, au rythme de l'album que j'ai téléchargé. En effet, l'interprète originel de Ma fille, de L'Absence, du Petit garçon, de Quelles Amériques est remarquablement honoré, et les textes des Rivière, Dabadie, et autres Moustaki portés par une voix et une sensibilité qui diffusent une émotion nouvelle.

Sens

J'écoute et réécoute Si tu me payes un verre. « Je te regarderai comme on regarde un frère ; un peu comme le Christ à son dernier repas ; comme lui je dirai deux vérités premières ; il faut savoir s'aimer malgré la gueule qu'on a ; et ne jamais juger le bon ni la canaille ».

« Ne jamais juger le bon ni la canaille » : Éric sait qu'il est lui-même bon et canaille, il sait que tout individu est à la fois bon et canaille, il sait qu'en chaque accusé coexistent le bon et la canaille, il sait les facteurs exogènes stimulant la part de canaille, il sait que le bon n'est pas toujours le meilleur, ni la canaille, le pire, il sait que le défenseur a pour devoir de révéler ou d'exhumer la part de bon qu'a pu éteindre la part de canaille et que veut enterrer l'opinion publique ; voilà pourquoi dans cette exhortation à « ne jamais juger le bon ni la canaille » sont concentrés le sens dont il pave son existence, le sens qu'irrigue sa vocation d'avocat- pénaliste. Et le sens même du livre.

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Combats

En effet, c'est un livre de combats, plus précisément c'est le livre d'un combat : en faveur de la liberté, en faveur de toutes les libertés que l'évolution de la société met éhontément mais surtout insidieusement en péril. Le procès d'Abdelkader Merah - il défendit à l'automne 2017 le frère de Mohamed Merah, finalement condamné à 20 ans de prison pour « association de malfaiteurs terroristes » et acquitté du chef de « complicité d'assassinats » - en fut le paroxysme : au nom de la lutte, fondamentale, contre le terrorisme, nombre de mesures publiques sont déployées mais aussi nombre de peurs et d'attentes privées se manifestent, qui, une fois les premières et les secondes fusionnées, concourent à une compression délétère des libertés. De toutes les formes de liberté.

Tyrannie multiforme

Cette « affaire », comme d'autres évoquées - Outreau, Carlton, Cahuzac, Tron, Benzema, Luhaka -, livrent d'autres enseignements, précieux, sur l'état des libertés. Sur l'état de la société. Et donc, en filigrane, sur l'état, altéré, de la démocratie, et sur les conditions, atrophiées, de concevoir, d'initier, de bâtir, de vivre ensemble. La grande fébrilité de la démocratie cristallise pour partie la grande vulnérabilité à laquelle les libertés sont exposées.

Une société aseptisée, conformiste et hygiéniste, excessivement victimaire, bien-pensante et uniformisée, hyperpuritaine, étranglée par le principe de précaution, assaillie par les tyrannies de la norme, de la transparence et du « politiquement correct », docile devant l'inacceptable au point, en toute conscience ou en toute cécité, que la liberté de penser, la liberté de dire, la liberté de créer, la liberté de faire, donc la liberté d'être tarissent. Même l'autocensure, sans doute la plus honteuse des injures proférées contre la liberté et surtout à l'égard de ceux « mal nés » sous des régimes despotiques, gagne du terrain.

Une rigidité, un dogmatisme, des imbrications aux effets collatéraux qui intoxiquent en profondeur son fonctionnement et ses équilibres, elle que rongent déjà d'autres maux, au premier rang desquels le matérialisme, la cupidité, la marchandisation, la loi des puissants - et l'ostracisation des perdants - par la faute desquels la tour Eiffel se pare plus volontiers des couleurs d'un joueur de football acheté 220 millions d'euros que des traits du prix Nobel de médecine découvreur du VIH.

Blanc et noir

De toutes les défenses qu'il a assurées à ce jour, celle d'Abdelkader Merah se sera révélée la plus destructrice de son intimité. Non qu'elle ait été « techniquement » la plus périlleuse, mais parce qu'elle incarna, là encore de manière paroxystique, ce que l'époque contemporaine des réseaux sociaux et de l'information en continu, soutenus par la somme des diktats énumérés ci-dessus, est capable d'hystériser dans les consciences. Hypermédiatisation, immédiateté et concurrence délétère d'une information approximative, sensationnaliste et exhibitionniste ; appauvrissement des règles élémentaires de distance, de recul, de hauteur. Et bien sûr suprématie de la règle morale.

Ainsi, par l'entrecroisement et la collusion de ces facteurs, le citoyen se sent autorisé à être procureur ; comme jamais sa vanité, son narcissisme, sa fatuité, sont sollicités, et il est conforté dans son « droit » d'être juge, dans son « droit » d'imprécateur. Alors, il ajuste son appréciation sur les caractéristiques de sa contemporanéité : intrusive, hâtive, manichéenne. Un environnement binaire, blanc et noir, qui dilapide l'éventail infini des gris abritant pourtant la richesse des débats intimes et publics, la qualité des discernements. La réalité des situations. La « juste décision ».

Humanité et inhumanité

Et voilà que la chanson de Serge Reggiani s'invite de nouveau. Lumineusement. Le monde n'apparaît plus guère être un camaïeu d'individus à la fois bons et canailles, il semble être comme jamais scindé en deux groupes : celui des bons et celui des canailles. Et à l'aune de la Justice, c'est l'humanité même des humains qui est convoquée.

Une société ne peut pas prétendre à l'humanité si elle n'est pas exemplaire à l'égard de ceux qui se rendent coupables des actes même les plus inhumains. « Ma part d'humanité me rappelle sans cesse que je suis le fruit de mon histoire », rappelle Éric. Sa part d'humanité, tout autant aussi sa part d'inhumanité. Et d'appliquer cette règle à chaque accusé, « quoi qu'il ait perpétré. Il est un être humain. Le regarder comme un monstre signifierait la disparition de ma part d'humanité ». Comme un étonnant écho, avant-hier aux écrits de Victor Hugo dans Le Dernier Jour d'un condamné ou d'Émile Zola face aux antidreyfusards, hier donc à Bernard Dimey invitant à « ne jamais juger le bon ni la canaille ».

D'apprendre à considérer chaque autre, quel qu'il soit, dans l'infini éventail de ses attributs - des plus sombres aux plus lumineux -, dans son droit d'être fragile, vulnérable et donc dans sa possibilité de (dé)faillir, dans sa singularité d'être qu'on ne peut aborder qu'au prix d'une singulière liberté, ne contribuerait-il pas à réhumaniser bien davantage que la justice : l'humanité elle-même ?

Denis Lafay

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