Argent réel, argent imaginaire
Roger-Pol Droit

Roger Pol-Droit
Laurent Cerino/ADE
Roger-Pol Droit

Roger Pol-Droit
Laurent Cerino/ADE
Plusieurs pays du monde, en particulier la France, voit s'intensifier une haine des riches exacerbant les tensions sociales comme les crispations idéologiques. De tous côtés, d'autre part, s'accroissent des risques financiers - bulles immobilières, menaces de krach boursier, découplage exponentiel entre masse monétaire et économie réelle.
Dans ce paysage tendu, des mépris réciproques augmentent aussi. Ceux qui travaillent au sein des institutions et des entreprises de la finance sont souvent portés à juger que l'opinion n'y connaît rien, ne les comprend pas et se forge d'eux des représentations faussées. Inversement, grand public et petites gens se sentent fréquemment incompris, délaissés ou méprisés par "ceux d'en haut".
Dans ces phénomènes bien connus, une difficulté spécifique n'est pas suffisamment perçue ni examinée comme elle devrait l'être. Il s'agit de l'entrelacs très particulier qu'entretiennent, dans les multiples questions liées à l'argent, le réel et l'imaginaire.
Sans doute réalités et représentations sont-elles reliées dans l'ensemble des affaires humaines. Mais le lien se trouve bien plus étroit, et bien plus puissant, quand on parle d'argent. Il faut dire pourquoi.
D'abord parce que l'argent lui-même est une convention. Sa valeur n'a de cours réel qu'en fonction d'un décret relevant de l'imaginaire créateur. Une monnaie n'est échangeable qu'à l'intérieur d'un système dont toute l'existence est d'abord symbolique, artificiellement instituée, jamais naturellement donnée. Chacun le sait. Personne, ou presque, n'en tire la conséquence : l'argent est une réalité dont l'existence même a pour fondement un décret de l'imaginaire.
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Si l'on creusait cette piste, on verrait s'éclairer d'un jour nouveau toute une série de phénomènes. Par exemple, le fait que les annonces de hausses ou de baisses des bourses constituent régulièrement des prophéties auto-réalisatrices confirme que nous sommes bien dans un registre où l'imaginaire produit du réel.
Il en est de même avec tous les phénomènes de confiance, dont la blockchain constitue un cas de figure nouveau, car cette fois le réel d'une technologie planétaire engendre un nouvel imaginaire de la fiabilité.
Cette relation spécifique de l'imaginaire et du réel, qui se retrouve dans toutes les dimensions de l'argent, n'est pas à proprement parler une découverte. Au contraire, elle traverse comme un fil rouge toutes les analyses modernes de l'argent, d'Adam Smith à Joseph Stiglitz, de Marx à Nietzsche.
Mais on a fini par en négliger l'importance et la richesse en se focalisant excessivement sur la seule rationalité des acteurs économiques, et sur les données objectives des marchés. Je suis convaincu qu'il convient de prendre de nouveau au sérieux les dimensions imaginaires de l'argent et leurs différentes facettes (symboliques, émotives collectives, irrationnelles...).
C'est une condition nécessaire pour avoir prise sur la réalité.
Roger-Pol Droit
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