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Débats - La Tribune AURAOpinion - La Tribune AURA

Jo Spiegel : "L'opportunité unique d'engager un retournement démocratique"

Denis Lafay

Publié le 10 avril 2020 à 04:10

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Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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LE MONDE D'APRES. Un "retournement démocratique" : voilà, à l'aune d'une pandémie qui cristallise l'exercice démocratique, l'espérance de Jo Spiegel, "co"fondateur et président - avec Raphaël Glucksmann - du mouvement Place publique, et surtout maire depuis trente ans de Kingersheim qu'il a érigée en laboratoire de "transformation démocratique". De transformation démocratique exigeante, impactante, et non de démocratie participative passive et démagogique, encore moins de démocratie providentielle clanique et infantilisante. Dans cette commune alsacienne d'à peine 15 000 habitants, il a...

... é à élever l'individu au rang de citoyen, ainsi invité à co-construire son avenir et l'avenir de tout autre, plus précisément à considérer et à dessiner son horizon avec - c'est-à-dire grâce à et au profit de - celui de chaque autre citoyen. Une réalisation unique, mettant en lumière le principe de "reliance du singulier et de l'universel", mais aussi le rôle, cardinal, des "territoires". Des territoires "plaque-pivots" entre la personne et le collectif, le civique et le politique, le local et le global, des territoires "à hauteur d’hommes" formant des communautés de destins. Ou comment Je et Nous, cimentant un Pacte civique indissoluble d'un Pacte écologique, hybrident, sont considérés de concert, et même consubstantiellement. Démocratie "de projet", démocratie "continue", démocratie "construction" : voilà les particularismes de la "révolution démocratique" à laquelle Jo Spiegel appelle, promettant une altermondialisation fondée sur la justice sociale, l’impératif écologique, la mutance de l’Europe. La crise de société, la crise de civilisation, déclenchée par la crise du coronavirus, constituent, à ses yeux, l'opportunité inédite d’inscrire, avec "engagement" et "courage", "ce moment historique dans l’histoire de la démocratie".

Pourra-t-on, après la crise sanitaire du covid19, continuer à penser la démocratie comme avant ? Pourra-t-on limiter son sens, sa promesse, sa finalité, ses pratiques à un bulletin de vote, à des palabres sans fin, à la cacophonie d'avis contraires, à l'expression de l'instant ou de l'instinct ou encore à une cour de récréation squattée par les politiques ?

Bref, continuera-t-on à penser la démocratie comme quelque chose qui est en dehors de nous, étranger à nous, secondaire, futile, hors de la vie, alors que l'acceptation par chacun du confinement, pour éviter la propagation du coronavirus, a fait émerger cette réalité étonnante et subversive que la dimension la plus aboutie et la plus exigeante de la démocratie, entendue comme la capacité de fabrique du vivre ensemble et de faire société, c'est l'engagement. Ce n'est pas débattre, ce n'est pas imaginer, ce n'est pas rêver, ce n'est pas critiquer, c'est s'engager !

"Engagez-vous" avait supplié Stephan Hessel ! Nous y sommes. Dans un engagement de masse assumé individuellement. Pour se sauver et sauver les autres. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, chacun est aussi important pour l'autre. Et cette altérité s'exprime et grandit dans des conditions incroyablement paradoxales. Pour aider l'autre, il faut s'en tenir à distance.

Pour s'approprier le sens du commun, il faut opérer un repli dans sa propre sphère. Pour protéger ceux qui nous entourent, il faut commencer à se protéger soi-même. Accepter de réduire une part de sa liberté personnelle, c'est de fait, grandir en responsabilité collective. Du jamais vu !

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"Accepter de réduire une part de sa liberté personnelle, c'est de fait, grandir en responsabilité collective."

Fertiliser le singulier et l'universel

Là où on agissait contre, on agit pour ; là où l'autre pouvait être l'enfer, il est ma chance ; quant à l'étranger, il n'est plus étranger à mon ad venir ! A la pointe de l'altérité, il y a les soignants admirables, il y a ceux qu'on découvre essentiels dans leur mission, il y a des milliers d'initiatives qui sentent bon l'humanité.

Et plus modestement, tous assument le confinement, bon gré mal gré, et ceci dans des conditions révélatrices des grandes inégalités sociales, culturelles, territoriales et numériques. Tous font l'expérience de ce dont le laxisme néo libéral nous a éloignés : l'acceptation de la contrainte, de la limite et de la transcendance.

Des millions de femmes et d'hommes, au milieu du tragique et du drame humain épouvantable, se sont approchés de cet idéal démocratique qui vise à conjuguer le Je et le Nous, à fertiliser le singulier et l'universel, à épanouir, dans la réciprocité, responsabilité et solidarité, individualité et altérité. Humblement, modestement, simplement mais réellement !

Ce que la peur et la contrainte auront su produire d'humainement édifiant, ce sera à un retournement radical de la démocratie et de ses pratiques, de le susciter désormais. C'est l'enjeu central pour le "monde d'après". Ce "monde d'après", nous sommes nombreux à le vouloir et l'espérer radicalement différent.

Faire le tri de l'essentiel et de l'utile

N'est-il pas temps en effet de chercher à croiser les réponses aux quatre urgences revendiquées depuis plus d'un an par Place publique : la justice sociale, l'impératif écologique, la révolution démocratique, la "mutance" de l'Europe ?

Au lieu d'un plan de relance, n'est-il pas plus que temps d'imaginer, comme le suggère Bruno Latour, les gestes-barrières contre le retour "d'un monde de production dont nous ne souhaitons pas la reprise" ? N'est-il pas le moment si crucial pour chacun de nous, de discerner et d'éprouver "de proche en proche ce qui est désirable et ce qui ne l'est plus ? Ce à quoi nous sommes attachés et ce dont nous sommes prêts à nous libérer" !

La crise a fait émerger la question de l'essentiel et de l'utile et renvoie à celle de la sobriété face à l'hubris. Elle nous invite à reconsidérer de fond en comble ce qui a été détricoté depuis la "thatchérisation" des politiques publiques : la place et le rôle de l'Etat, des services publics, de l'hôpital en particuliers et des "premiers de corvée" qui assument des métiers dont l'utilité sociale a été bafouée depuis trop longtemps par la précarisation et la "smicardisation".

Pour réussir ce monde d'après, il ne suffira plus de penser budget, programme, idées ; il ne suffira plus de rêver ; il ne faudra plus se payer de mots et de promesses qui ne pourront être tenues. Il faudra se poser la seule question qui vaille quand on pense transformation : celle du comment !

Comment associer les citoyens, comment coproduire de l'intérêt général, comment construire du commun, comment susciter le "pouvoir d'agir" des citoyens ? Rien ne sera possible si fondamentalement, nous n'arrivons pas, précisément dans les grandes décisions et les grands changements, à relier l'individu et le collectif, la singularité et l'universel, le particulier et le général. Et à travers cela, réinterroger l'égalité. Et c'est tout l'enjeu, pour ceux qui sont en responsabilité, d'un vrai retournement démocratique.

" Au lieu d'un plan de relance, n'est-il pas plus que temps d'imaginer les gestes-barrières contre le retour "d'un monde de production dont nous ne souhaitons pas la reprise" ?"

La démarche plus importante que le résultat

Il s'agit d'abord de changer radicalement de regard et de rapport à l'agir public. Il ne s'agit plus de considérer l'individu-consommateur-électeur comme l'horizon de tout mais le citoyen, partie prenante du commun et co-acteur des transformations. La vraie révolution démocratique consacre cette transition dont nous sommes les témoins et les acteurs dans la lutte contre le virus : cette transition qui nous fait passer du statut d'individu à celui de citoyen. Relisons Pierre Mendes France : "dès qu'un homme trouve un sens universel à son action, fut-elle humble ou modeste, il découvre en lui un citoyen".

Le deuxième aspect de ce retournement, c'est de considérer que la démarche est plus importante que le résultat. C'est dans les démarches partagées que la démocratie est transformatrice ; c'est là que se construisent les compromis dynamiques et que s'opèrent les métamorphoses.

Prôner ce retournement, c'est tourner le dos à une "démocratie providentielle", descendante, passive, clanique, infantilisante, jacobine ; celle-ci est portée par la "vieille politique". L'alternative est celle d'une "démocratie-construction" ; celle-ci doit être interactive, lente, édifiante, territorialisée. En un mot, citoyenne !

" « Dès qu'un homme trouve un sens universel à son action, fut-elle humble ou modeste, il découvre en lui un citoyen »". Pierre Mendes-France "

Il n'y a pas de Pacte écologique sans Pacte civique

Et cela changera radicalement le rôle de l'élu. Loin d'être le magicien, il est celui qui catalyse le "pouvoir d'agir" citoyen. Il est celui qui accepte l'idée que les politiques ne sont pas l'alpha et l'oméga de la politique. Il est celui qui changera son rapport au pouvoir ; du "pouvoir sur" il passera au "pouvoir avec". Il est celui qui, avant de décider, sera l'animateur du processus de décision.

Il est celui qui, tel un virus de vie actionnera ce que chacun porte de meilleur en soi dans la construction du commun et dans l'accomplissement des transformations. Il est celui qui croit que les choses bougent autant dans les mouvements entraînés par le bas que dans les décisions qui viennent d'en haut ; que ce qui est invisible est aussi essentiel que ce qui est matériel.

Y'a-t-il une autre façon d'envisager la transition écologique sinon par cette transition démocratique ! Comment réussir le Pacte écologique sans un Pacte civique qui fonde sa croyance sur le fait qu'il ne peut y avoir de transformation durable sans l'engagement des politiques mais aussi celui des organisations et celui des citoyens : "je fais, tu fais, nous faisons". Ce retournement démocratique ne pourra s'épanouir que s'il répond à un certain nombre de conditions.

Je veux en citer trois : c'est au niveau local que pourra se jouer l'essentiel, à condition que le local ne soit pas considéré comme un "bocal" mais qu'il soit ouvert à 360 degrés sur le global ; c'est par les pratiques d'une démocratie continue, réelle et effective qu'on peut envisager les transitions ; c'est par l'hybridation systématique des instances et des expertises qu'on peut espérer la fertilisation des points de vue différents et la construction de compromis dynamiques.

" L'altermondialisation commencera en effet par une "alter-territorialisation": des territoires dotés de compétences accrues, d'un vrai pouvoir de résilience, d'une gouvernance partagée, d'organisation des pouvoirs locaux qui fasse vivre le principe de subsidiarité."

Des territoires "autrement"

L'altermondialisation commencera en effet par une "alter-territorialisation" : des territoires autrement ! Avec des compétences accrues et un vrai pouvoir de résilience, avec une gouvernance partagée, avec une organisation des pouvoirs locaux qui corresponde aux "territoires vécus" par les gens, qui fasse vivre le principe de subsidiarité et qui invite à une approche systémique des politiques publiques.

Des territoires qui jouent ainsi le rôle de plaque-pivot entre la personne et le collectif, entre le civique et le politique, entre le local et le global. Bref, des territoires qui se forment en communautés de destin, en capacité d'être des communautés d'agir et espaces partagés de transformation. C'est dans cet esprit que j'ai animé le Plan Climat de l'agglomération mulhousienne depuis 2007, avec à la clef des résultats qui nous mettent dans la temporalité des accords de Kyoto.

Avec au cœur, la conviction qu'une approche territoriale de la lutte contre les dérèglements climatiques ne peut se réduise à être une cerise sur le gâteau, un OVNI venu d'ailleurs ou un machin bureaucratique alors qu'elle doit être la matrice qui relie les hommes, les forces, les intelligences et les volontés. Le territoire se situe alors à hauteur d'homme et c'est là que peuvent s'épanouir les conditions d'efficience : le primat du sens, le sentiment d'appartenance plutôt que le dogme du "big is beautiful", une démarche-projet qui met tous les acteurs en tension et un éco-système démocratique d'élaboration et d'implication.

Ainsi, la démocratie continue n'est pas une démocratie en continu faite de palabres sans fin et sans débouchés. Elle est une démocratie de projet. A chaque fois que nous mettons en agenda un projet, qu'il soit totalisant ou particuliers, nous ouvrons une "séquence" démocratique qui associe toutes les ressources de sens, d'intelligence et d'engagement.

Celle-ci doit être décisive pour la décision. Elle exploitera donc toute la grammaire démocratique : celle de la compréhension et du sens, celle du débat, celle de la co-élaboration confiée à une instance participative chargée d'approfondir la question, celle enfin de la décision qui vaut engagement, qu'il soit personnel ou collectif, civique ou politique. Oui, "je fais, tu fais, nous faisons" ! Oui, à la pointe de la "taxonomie" démocratique, il y a l'engagement !

"La reliance entre le chacun et l'autre ne se fera plus par la peur ni la contrainte mais par le continuum édifiant de la « démocratie-construction »."

Hybrider les ressources démocratiques

Et comme pierre angulaire de tout processus de décision et d'implication, il y a cette fonction démocratique qui fait tant défaut : celle de la co-construction. C'est à cette fin que nous avons instauré à Kingersheim les conseils participatifs. Ils sont à la phase décisive ce que le Conseil municipal est à la décision. Ils sont formés à l'issue de la première réunion-débat qui institue la séquence démocratique.

Je veux ici insister sur l'importance du caractère pluriel de sa composition. Plus cette exigence est respectée, plus il est possible de construire des compromis dynamiques et donc les chances de transformation. Il n'y a pas de fertilisation possible des points de vue sans hybridation des ressources démocratiques. Ainsi tous les conseils participatifs sont composés de quatre collèges : celui des habitants volontaires et tirés au sort, celui des experts, celui des organisations et celui des élus majoritaires et minoritaires.

Ils inscrivent leurs travaux dans le temps d'une démocratie "lente" et dans l'épreuve de la fertilisation croisée des points de vue différents. Rien à voir avec la démocratie de l'instinct et de ceux qui crient le plus fort ! Tout à voir avec la volonté de susciter le meilleur, de chercher à relier le Je et le Nous sans quoi il ne peut y avoir de Pacte Civique.

Une question de courage

C'est ce que la crise sanitaire, en dépit des drames humains qu'elle a générés, a indirectement, paradoxalement et très majoritairement installé : la reliance du singulier et de l'universel. Le Covid-19 s'est invité au monde comme un avertissement et une répétition de ce que nous réservent la crise climatique et l'effondrement de la biodiversité.

En l'occurrence, il ne suffira pas de se confiner, se masquer, se soigner. La reliance entre le chacun et l'autre ne se fera plus par la peur ni la contrainte mais par le continuum édifiant de la "démocratie-construction" : le sens, le débat, la co-construction, la décision-engagement. Il faudra changer de paradigme démocratique pour espérer réussir la transition écologique.

L'impératif écologique convoque l'impératif démocratique. La cible sera le citoyen et non l'individu. La temporalité sera celle de la conversion en profondeur et non l'échéance électorale. La parole politique usera d'une grammaire démocratique exigeante et non d'un alphabet politicien démagogique. Ce n'est plus une option ; c'est une obligation !

Et une question de courage.

Denis Lafay

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