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Débats - La Tribune AURAOpinion - La Tribune AURA

Salomé Berlioux : "Un sentiment de déclassement de plus en plus fort au sein des territoires

Photo de Marie Lyan

Marie Lyan

Publié le 08 octobre 2020 à 13:00 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:00

Salomé Berlioux

Salomé Berlioux, fondatrice de l'association Chemins d'Avenirs, ne s'attend pas à observer de larges mouvements de population au sein des territoires ruraux, compte-tenu de plusieurs freins qui demeurent.

Chemins d'Avenir

Le Quotidien Numérique

10 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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[Les Grands Entretiens 4/5] Les 12 et 13 octobre prochains, La Tribune organise le Forum Une Epoque Formidable, à Lyon. Salomé Berlioux, fondatrice et directrice générale de l’association Chemins d’avenirs, qui oeuvre en faveur de l'accompagnement des jeunes issus des territoires ruraux, observe que la crise sanitaire a creusé les fractures sociales, et notamment le sentiment de déclassement des jeunes issus de la ruralité, qui voient ainsi leurs perspectives d’avenir assombries.

Vous vous vous battez depuis plusieurs années, aux côtés de votre association Chemins d'Avenirs, pour offrir des perspectives aux jeunes issus de la ruralité. Alors que vous vous apprêtez à participer à une table-ronde aux côtés du sociologue Jean Viard, à l'occasion du Forum Une Epoque Formidable (12 et 13 octobre à Lyon), comment ce combat s'inscrit dans le contexte actuel ? La crise a-t-elle fragilisé encore plus les perspectives de la jeunesse ?

Salomé Berlioux : "La question de la crise repose fortement la question de l'égalité des chances entre les jeunes français et a approfondi les fractures économiques, sociales, et géographiques qui préexistaient jusqu'ici. Or, c'est la nature du combat que nous menons depuis cinq ans avec l'association Chemins d'avenirs, afin de permettre aux jeunes ruraux et issus des petites villes, d'avoir autant de chance de réaliser leur potentiel que les jeunes issus des grandes métropoles.

On sait que ces jeunes rencontrent plus d'obstacles que les autres, ce qui suppose aussi de leur apporter davantage de solutions, car il ne faut pas oublier qu'ils représentent l'avenir. Et ils sont nombreux, près de 10 millions à vivre au sein des espaces ruraux et des petites villes."

La Covid-19 se pose-t-elle comme un accélérateur des fractures sociétales déjà existantes ?

"Cela fait des décennies qu'on a laissé le mouvement s'accentuer. Dans mon nouveau livre à paraître cette semaine, Nos campagnes suspendues (Editions de l'Observatoire), on s'aperçoit bien que ce phénomène touche d'autres sujets liés aux territoires : l'aménagement territorial, les questions de déserts médicaux, du recul des services publics, de la facture numérique, ou encore de l'emploi... Cela fait plusieurs années que les experts tentent d'attirer l'attention des pouvoirs publics sur ces factures. A ce titre, la crise des gilets jaunes constituait évidemment un révélateur du malaise des territoires.

"D'autant plus que l'écart entre la jeunesse rurale et celle des grandes métropoles s'accentue, ces derniers ont toujours plus d'opportunités à portée de main".

Ils peuvent ainsi bouger, se connecter, trouver un emploi, alors qu'un jeune issu du fin fond de la Creuse aura des opportunités beaucoup plus limitées, des obstacles plus lourds et des enjeux financiers plus profonds. C'est pourquoi, à l'issue de cette crise, le sentiment de déclassement se retrouve de plus en plus fort au sein de ces territoires."

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On a jusqu'ici beaucoup parlé de la jeunesse des banlieues au cours des dernières années. En a-t-on finalement "trop parlé" selon vous face aux enjeux de la jeunesse rurale ?

"On n'avons pas trop parlé de ce sujet, car quand je discute avec certains de mes homologues, engagés au sein des banlieues, on constate bien qu'il reste beaucoup à faire. Mais il est vrai qu'on évoque ces enjeux, alors que pendant longtemps, on n'a pas parlé du tout du sort de la jeunesse rurale.

Il n'existe toujours pas de politique publique dédiée aux jeunes de ces territoires.

"C'est pourquoi notre association Chemins d'avenirs a été créée, afin de venir combler un trou dans la raquette et de proposer une forme de rattrapage pour ces jeunes, qui représentent plus de 60% des Français".

Ils partagent d'ailleurs avec eux certains points communs, comme une forme d'autocensure. Les enjeux de mobilité sont toutefois différents, car même s'il n'est pas toujours facile pour un jeune de Seine-Saint-Denis de se rendre à Paris, il n'empêche que techniquement, le RER existe. Ce qui n'est pas le cas d'un jeune qui habite au fond du Puy-de-Dôme ou de la Drôme, et pour lequel le permis coûte cher."

Quels sont, d'après vous, les leviers nécessaires pour redonner des perspectives à la jeunesse ?

"C'est une question de moyens mais aussi d'ingénierie. Prenons par exemple la question des déserts médicaux, l'Association des maires ruraux de France rappelait que seuls 5 % des jeunes médecins sont aujourd'hui prêts à s'installer dans la ruralité.

Il ne s'agit pas uniquement d'une question d'argent, mais de mesures publiques incitatives à développer. Et sur ce plan, on croise beaucoup d'autres sujets comme la fracture digitale et l'éducation au numérique".

Pendant la crise, on a assisté à un retour en force des campagnes et de cette  ruralité justement. Est-ce que ce phénomène pourrait tout de même servir à combler l'écart ou à favoriser l'implantation de jeunes ruraux ?

"À travers mon livre, je démontre que l'on a beaucoup fantasmé autour de l'image des campagnes en ce printemps 2020, l'image d'Épinal du confinement, alors qu'on sait très bien que dans de petites villes comme Moulin, Verdun, ou encore Charleville-Mézières, tout le monde n'a pas une maison avec un jardin..."

"Même si le petit-fils d'un artisan a probablement pu traverser le confinement dans de meilleures conditions qu'un jeune parisien s'il avait en effet un jardin, une fois cette période terminée, il a retrouvé l'ensemble de ses problèmes quotidiens. Avec, de plus, une forme de rejet et d'inquiétude vis-à-vis des grandes métropoles, où se retrouvent cependant toujours la plupart des opportunités professionnelles et académiques. La Covid accentue donc, là encore, les fractures territoriales".

Ne pourrait-on cependant pas assister à un retour en force des campagnes ainsi qu'à une décentralisation du travail, favorables aux opportunités pour ces jeunes, comme plusieurs tribunes le suggèrent ?

"Je pense que c'est un leurre d'imaginer que des mouvements de population massifs vont se faire au sein de la ruralité au cours des prochains mois. Lorsque l'on regarde en détail, ce sont toujours les mêmes territoires, situés notamment en périphérie des grandes métropoles, qui profitent de ce phénomène".

"Je ne crois pas qu'en l'état actuel des choses, des familles parisiennes CSP+ vont massivement embarquer leurs enfants pour s'installer dans le Morvan. Et ce sera l'apanage d'une minorité que de pouvoir faire l'aller-retour entre Aix-en-Provence et Paris. Car il ne faut pas oublier que pour pouvoir bien télétravailler, faut disposer d'une bonne connexion Internet et de moyens de transports efficaces".

Les perspectives de la jeunesse post-Covid sont-elles pour autant plus sombres qu'auparavant ?

"J'ai encore du mal à le dire, mais ce qui est certain, c'est que cette crise affecte toutes les classes d'âge et à peu près tous les milieux sociaux, ne serait-ce que dans ses aspects psychologiques. La crise a plombé les esprits et limité les opportunités, avec une forme d'inquiétude très forte pour l'avenir. L'un des sujets du livre est de dire :

"Ne restons pas focalisés sur les grandes métropoles comme Paris, Lyon, ou Marseille, alors que ce sont d'autres territoires qui vont le plus souffrir de cette crise, d'autant plus qu'ils ont déjà connu celle de 2008"

Dans ces territoires, il existe, c'est une évidence, un sentiment de déclassement qui est réel. Les jeunes devront tenter de tirer leur épingle du jeu malgré des pressions sur l'emploi qui sont elles aussi réelles.

À lire également

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Peut-être assistera-t-on à encore plus d'autocensure que ce que l'on connaissait déjà de la part de cette jeunesse rurale. Le seul point positif que je vois à ce stade est que cet épisode aura généré une forme d'engagement, avec une dynamique territoriale forte portée par des élus locaux, des associations, des citoyens. C'est une occasion pour les jeunes de maturer ainsi leur profil et d'affirmer leurs convictions."

Marie Lyan

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