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Économie - La Tribune Région Sud

Financement des startups africaines : où en est-on ?

Maëva Gardet-Pizzo

Publié le 23 novembre 2018 à 18:38 - Mis à jour le 13 décembre 2024 à 00:16

Un nourrisson africain

Un nourrisson africain

iStock

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La création de startups est désormais une réalité en Afrique. Mais, pour croître et s'étendre à l'international, celles-ci ont besoin de fonds, qu'elles peinent à trouver malgré des améliorations en ce sens. Pour y parvenir, elles s'organisent au sein d'incubateurs, d'accélérateurs et autres tiers lieux. Et, plus que jamais, les États ont un rôle à jouer.

L'Afrique se transforme. Sa population croît. D'un milliard et demi d'habitants, elle devrait atteindre 2,2 milliards d'âmes d'ici à trente ans. Parallèlement, le Continent s'urbanise, faisant naître des marchés considérables, le tout dans le cadre d'une politique économique de plus en plus libéralisée. « Chaque année, les pays africains améliorent l'environnement des affaires », observe Jean-Michel Severino, président du fonds Investisseurs et partenaires. L'accès à l'éducation se généralise, favorisant depuis les années 2010 un nombre grandissant d'entrepreneurs, souvent experts en technologies.

Des technologies très liées à cette « révolution entrepreneuriale » qu'évoque souvent Jean-Michel Severino. « Elles ont permis des effets de rattrapage massifs », confirme Fatoumata Ba, fondatrice et PDG de la plateforme Janngo, qui accompagne et investit dans des champions du domaine des technologies à impact social (tech for good). « Alors que la population du Continent avait très peu accès aux services bancaires, l'accès massif au téléphone a permis un essor du domaine des technologies financières, les fintechs, mais aussi de l'énergie, de la santé, de l'éducation. » Les technologies, une opportunité dont se saisissent de plus en plus d'Africains pour répondre aux défis majeurs que sont « l'accès aux services essentiels - santé, éducation, électricité... -, au marché et au financement pour les PME, sans oublier la création d'emplois directs et indirects », énumère la dirigeante sénégalaise.

C'est ainsi que sont nées de belles histoires, telle celle de M-Pesa, le pionnier, kényan, du paiement mobile en Afrique, qui recense aujourd'hui pas moins de 30 millions d'utilisateurs réguliers dans le monde. On peut aussi penser à Jumia, l'Amazon africain, première « licorne » du Continent, ces startups d'envergure internationale valorisées à plus d'un milliard de dollars, sur des marchés vastes et peu desservis. Avec 560 millions de dollars levés en 2017, selon Partech Africa, soit une hausse de 33 % par rapport à 2016, un chiffre multiplié par 14 depuis 2012, il ne fait aucun doute que les startups africaines attirent de plus en plus d'investisseurs.

Des levées de fonds en hausse, mais toujours limitées

Il n'empêche que les licornes sont rares. Et c'est d'autant plus vrai sur ce continent. Sur 214 licornes dans le monde, trois seulement sont africaines. Et le demi-milliard d'euros levé est à mettre en perspective avec les 15 milliards levés en Europe la même année. « C'est encore une goutte d'eau », confirme Fatoumata Ba. Et Jean-Michel Severino de souligner que, « parmi les barrières dont se plaignent les entrepreneurs, celle qui est systématiquement relevée, c'est l'accès au financement ».

Un enjeu particulièrement problématique en phase d'amorçage : les manques les plus criants en matière de financement relèvent de la tranche entre 500 000 et 10 millions d'euros. Selon Jean-Michel Severino, « beaucoup de financements s'adressent à des sociétés matures. Les banques traditionnelles, par exemple, demandent beaucoup de garanties. La première source de financement pour les startups, ce sont la famille et les amis.

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« Il existe aussi de plus en plus de concours, hackathons, sessions de pitch, qui offrent des financements de l'ordre de 20 000 euros. C'est intéressant pour un début, pour faire du prototypage, mais pas beaucoup plus », explique Fatoumata Ba, qui note cependant « de plus en plus de fonds africains ou à vocation africaine », tel l'européen Partech, composé d'acteurs américains mais aussi africains. « Les sources de financement qui se développent le plus sont celles liées aux technologies, les plateformes chamboulent l'écosystème entrepreneurial », observe Ifeyinwa Ugochukwu, directrice des partenariats pour la fondation Tony Elumelu, qui accompagne des startups.

Des plateformes qui corrigent des déséquilibres structurels

En plus de permettre l'accès au capital-risque, ces plateformes, souvent spécialisées dans un domaine, permettent de lutter contre des déséquilibres liés au financement, notamment les inégalités de genre. Ce à quoi s'attelle justement Fatoumata Ba avec Janngo. « Il y a un paradoxe sur la question des femmes. » En effet, alors que 56% des startups sont féminisées, « plus les levées de fonds sont importantes, moins les femmes sont présentes. Cela s'explique par un effet de mimétisme. Moins on a de femmes investisseuses et partenaires, moins on a de femmes financées ».

Elles sont également un moyen de réorienter des financements vers des domaines moins investis que les fintechs, notamment l'e-commerce et l'énergie solaire - ils reçoivent à eux trois 44% des fonds en capital-risque, selon Partech Ventures. Au total, sur 371 millions de dollars levés en capital-risque en 2017, seuls 910 000 dollars concernaient des entreprises en phase d'amorçage. Un chiffre tout de même en hausse de 92% par rapport à l'année précédente.

Enfin, il est une autre source de financement à ne pas négliger : l'investissement par des multinationales, ce dont a profité Omar Cissé quand il dirigeait la société InTouch. Total et Worldline ont financé son développement à l'international. Motivées par le potentiel de croissance de l'Afrique, ces entreprises s'intéressent à la capacité d'innovation des startups du Continent. « De nouvelles jeunes entreprises tournent autour des métiers des multinationales. Parce qu'elles sont au plus près du terrain, elles développent des innovations que les multinationales n'auraient pas pu développer elles-mêmes. La collaboration change. Avant, les grands groupes investissaient seulement pour en tirer les fruits. Aujourd'hui, nous sommes dans une dynamique de coconstruction », se réjouit l'ancien patron d'InTouch.

L'enjeu de l'accompagnement et des « Techhubs »

Des opportunités plus nombreuses donc, mais pour encore bien peu d'élus. Les fonds levés en 2017 ne concernaient ainsi que 124 startups sur l'ensemble du Continent. Pourtant, Omar Cissé, par ailleurs cofondateur du fonds d'investissement Teranga, en est convaincu : « L'argent se trouve si on a une bonne preuve de concept. Mais les startups ne travaillent pas toujours assez sur ce point. » Se pose ensuite la question de l'accompagnement, auquel cet entrepreneur a tenté d'apporter une réponse en créant CTIC, premier incubateur spécialisé dans les technologies de l'information et de la communication (TIC), au Sénégal.

Selon GSMA, association internationale d'opérateurs de téléphonie mobile, il existe plus de 442 incubateurs, accélérateurs et espaces de coworking répartis dans 42 pays. 50 % des startups africaines ont, par ailleurs, participé à des événements de mises en relation avec des investisseurs ou des partenaires organisés par ces communautés.

« L'éducation se fait, les startups commencent à comprendre quels modèles pourront intéresser les investisseurs. Il y a beaucoup de hubs, d'accélérateurs, d'incubateurs. Toutefois ces organisations ont besoin d'acquérir plus de maturité », estime Omar Cissé, persuadé qu'un tel accompagnement est indispensable pour accéder aux financements. « Je milite pour que les entreprises et les techhubs qui les accompagnent travaillent davantage sur la gouvernance. Il est important d'avoir une transparence si l'on souhaite attirer des investisseurs. » Et Jean-Michel Severino d'encourager les programmes comme le Social and Inclusive Business Camp, organisé par l'Agence française de développement (voir ci-dessous) :

« Les entrepreneurs sont souvent passionnés par leur sujet mais désarmés quant à la structuration juridique et financière. De tels programmes sont donc très utiles, mais encore assez rares. » Autant d'initiatives encourageantes pour la directrice des partenariats de la fondation Tony Elumelu, Ifeyinwa Ugochukwu : « Notre fondation, par exemple, est une banque à success stories. La communauté mondiale des investisseurs en prend note. Ils regardent et sont optimistes quant à l'investissement dans de jeunes startups. » Reste que l'Afrique est composée de 54 pays et que les opportunités ne se répartissent pas de façon homogène sur ce grand territoire.

Les « tech for good », un secteur d'avenir en Afrique

Ainsi, 76% des fonds levés en 2017 se concentraient sur trois pays : l'Afrique du Sud, le Nigeria et le Kenya. « Certains pays, tels le Rwanda ou le Kenya, ont beaucoup avancé pour rendre l'environnement propice à l'entrepreneuriat. Certains ont moins progressé mais s'intéressent à ce qui se passe autour », observe Fatoumata Ba. Et Jean-Michel Severino de compléter : « Le Sénégal, par exemple, a mis en place un très bon incubateur, CTIC [celui de Omar Cissé, ndlr], et il existe des dispositifs publics qui fonctionnent, avec notamment un fonds souverain local, le Fonsis, qui s'intéresse au développement des PME. Mais, à l'inverse, il y a des pays très pauvres et en crise comme la République démocratique du Congo. Les pays pétroliers rencontrent aussi des difficultés du fait d'une conjoncture très cyclique et, bien souvent, l'entrepreneuriat n'est pas leur priorité. »

Un constat qui ne semble pas toucher le Nigeria, pays pétrolier à l'écosystème pourtant très développé « du fait du nombre important d'acteurs présents ». Kenya, Nigeria, Rwanda, Sénégal, Côte d'Ivoire... autant de pays qui pourront être amenés à jouer le rôle de locomotive. Selon Fatoumata Ba, « il existe un effet d'émulation intéressant. Et il sera plus fort encore quand on aura davantage de success stories ». « Mais le chemin est encore long avant que l'écosystème ne soit constitué et traite un nombre de projets important chaque année », estime Jean-Michel Severino. Pour y parvenir, nombre d'acteurs en appellent à un rôle croissant des États. « L'entreprise ne peut prospérer sans la participation du secteur public. Et, à l'inverse, le secteur public ne peut à lui seul créer l'impact social et économique d'ampleur dont l'Afrique a besoin », juge Ifeyinwa Ugochukwu.

Chacun a un rôle à jouer, ce que confirme Fatoumata Ba : « Il y a une exigence envers tous les acteurs. Les financeurs doivent financer davantage et avec moins de biais, l'État doit comprendre que les technologies sont un élément de l'économie réelle et enfin, nous, les entrepreneurs, devons montrer que, quand on est financé, on peut construire des modèles qui répondent aux problèmes de l'Afrique. » Et ce, notamment, via les tech for good, ces technologies qui allient performance économique et vocation sociale et qui ont déjà montré leur intérêt. Au Cameroun, par exemple, pays qui souffre d'un important taux de mortalité maternelle et infantile, une startup a su saisir les opportunités offertes par les technologies mobiles en créant l'application GiftedMom. Le principe est simple : tout au long de la grossesse, la startup répond par SMS aux questions que se posent les futures mères et leur rappelle les dates de rendez-vous indispensables : visites prénatales, puis vaccins. Créée en 2013, cette application a déjà conquis plus de 100 000 femmes. Les tech for good forment un secteur qui attire de plus en plus d'investisseurs et qui, selon Fatoumata Ba, « devrait fonctionner ici plus qu'ailleurs en raison des défis qui sont les nôtres ».

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Emerging Valley

Organisé depuis 2017 sur le territoire d'Aix-Marseille Provence, Emerging Valley se présente comme le sommet de la tech et de l'innovation africaine, réunissant startups, investisseurs, entrepreneurs africains et européens. L'édition 2018 se tiendra durant deux jours, les 20 et 21 novembre, à Marseille et à Aix-en-Provence, avec en toile de fond le financement des startups et le lancement de la plateforme Digital Africa. L'événement devrait accueillir Mounir Mahjoubi, le secrétaire d'Etat chargé du numérique.

Maëva Gardet-Pizzo

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