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ÉconomieFrance

Alain Juppé: de l’homme « droit dans ses bottes » à « la force tranquille »

Photo de Jean-Christophe Chanut

Jean-Christophe Chanut

Publié le 02 avril 2015 à 04:50 - Mis à jour le 02 avril 2015 à 08:18

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À près de 70 ans, Alain Juppé est décidé à disputer à Nicolas Sarkozy le droit de représenter la droite et le centre à l’élection présidentielle de 2017. Autrefois réputé pour sa rigidité, il se pose maintenant en sage, prônant « l’apaisement » et la « modération », au sens de Montesquieu.
«J'aime bien le mot sage, mais pas l'expression vieux sage», dit souvent en riant Alain Juppé, le grand miraculé de la politique française.

À près de 70 ans (il les aura le 15 août prochain, jour de l'Assomption, ça ne s'invente pas), l'actuel maire de Bordeaux est officiellement candidat depuis le 20 août 2014 à la primaire « ouverte » de la droite et du centre de 2016 qui désignera son « champion » pour l'élection présidentielle de 2017.

Et l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac se dit déterminé à aller jusqu'au bout.

« Je finis toujours ce que j'ai commencé », une autre de ses phrases familières qu'il répète à l'envi, façon de prévenir le camp Sarkozy qu'il faudra compter avec lui.

Incroyable clin d'œil du destin pour celui qui a mis plusieurs fois un genou à terre.

L'art de la résilience

En 1997, d'abord, à l'issue de la dissolution ratée de l'Assemblée nationale décidée par Jacques Chirac. Alain Juppé était alors un Premier ministre très impopulaire à la suite de sa volonté de réformer la Sécurité sociale et les régimes publics de retraite. Résultat, le pays sera paralysé pendant des semaines par des grèves à l'automne 1995.

Il trébuche de nouveau en 2004 à la suite de sa condamnation dans l'affaire des « emplois fictifs » de la mairie de Paris. Condamné pour « prise illégale d'intérêt » à quatorze mois de prison avec sursis et un an d'inéligibilité, il quitte alors tous ses mandats, dont celui de maire de Bordeaux. Après un exil à Montréal, il revient à la politique en 2006 et se fait de nouveau élire maire de Bordeaux. Le signe d'un nouveau départ ? Non, pas encore.

Sa carrière politique connaît une nouvelle embardée. Le 17 juin 2007, soit un mois après être entré dans le premier gouvernement Fillon du quinquennat Sarkozy comme « super » ministre de l'Écologie, il est battu aux élections législatives. Au nom de la règle - non écrite - qu'un ministre battu ne peut pas rester au gouvernement, il se replie alors sur ses terres bordelaises.

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Le vrai « retour » se produit le 14 novembre 2010 quand il intègre le gouvernement Fillon III comme ministre de la Défense, avant de devenir trois mois plus tard ministre des Affaires étrangères. L'homme « droit dans ses bottes » ne quittera plus le devant de la scène, même après la défaite de Nicolas Sarkozy en 2012. On lui a même demandé de jouer les pompiers pour remettre du calme à l'UMP après l'incroyable psychodrame du duel Fillon/Copé pour la présidence du parti. Il faut dire que l'UMP est un peu son bébé, c'est lui qui a porté le parti sur les fonts baptismaux le 17 novembre 2002, au Bourget.

Alain Juppé ou l'art de la résilience donc. Le « vieux lion » est là, et bien là. Astucieusement, il fait de son âge un atout plutôt qu'un handicap. Il sait que les Français sont sensibles à l'expérience en politique « pour sortir la France de la merde », comme le dit abruptement Hervé Gaymard, député de Savoie et animateur des groupes de travail chargés d'élaborer le futur programme d'Alain Juppé. Il sait aussi que la majorité de l'électorat de l'UMP a plus de 60 ans. Il sait encore à quel point Lionel Jospin a commis une faute en 2002 en estimant que Jacques Chirac était « vieux, usé, fatigué ».

D'ailleurs, Alain Juppé n'hésite pas à mettre en scène sa jeunesse d'esprit et sa modernité. N'est-il pas l'animateur assidu d'un blog ? N'est-il pas au fait de la « démocratie numérique », lui qui a ouvert à tous en accès libre les données de la communauté urbaine de Bordeaux (CUB) afin que les citoyens comprennent l'affectation de leurs impôts et les projets de l'agglomération ?

Après tout, Alain Juppé ne serait pas le premier homme à postuler à la tête du pays à 70 ans passés. Le général de Gaulle, François Mitterrand et Jacques Chirac avaient tous les trois franchi ce cap quand ils se sont présentés pour un second mandat. Et, surtout, Alain Juppé avance un argument de poids. Il s'est déjà engagé à n'effectuer qu'un seul quinquennat, « le temps de mener à bien dix ou douze grandes réformes. Je ne serai pas dans le calcul d'une réélection, ce qui me laissera les mains libres ».

L'importance de la primaire de 2016

On n'en est pas encore là. Il lui faut d'abord passer l'épreuve de la primaire de 2016, une innovation pour la droite. Alain Juppé attend avec impatience les propositions du député UMP Thierry Solaire (proche de Bruno Le Maire), chargé d'élaborer les règles du vote. Le maire de Bordeaux souhaite la primaire « la plus large possible ». Car il sait bien que si des règles trop drastiques de participation sont édictées, alors l'électorat potentiel fondra comme neige au soleil pour se résumer au noyau dur des sympathisants UMP, tout acquis à Nicolas Sarkozy.

Lui joue l'ouverture au centre. Et il sait pouvoir compter sur son « ami » François Bayrou, président du MoDem, prêt à « rouler » pour lui. Mais il va lui falloir étoffer ses réseaux. Pour l'instant il n'est suivi que par une poignée de fidèles. Outre Hervé Gaymard, on retrouve l'ancienne ministre de la Culture Christine Albanel, les députés Edouard Philippe, Benoist Apparu, Marie-Jo Zimmermann. Et aussi son fidèle « porte-flingue » Gille Boyer, qui se surnomme lui-même le « bras gauche » d'Alain Juppé.

Tout le pari d'Alain Juppé est de se montrer moins clivant que Nicolas Sarkozy. Il rêve de fédérer un grand arc allant des « déçus de François Hollande » à la frange droitière de l'UMP. D'où un programme - ou plutôt encore une ébauche - censé séduire le plus grand nombre. D'abord, Alain Juppé, à la différence d'autres hiérarques de l'UMP, rejette la règle du « ni ni » sur le plan électoral. Il se dit prêt à voter pour un candidat socialiste pour barrer la route au Front National. De même, à propos de l'immigration, il évoque une « identité heureuse », préférant la notion  « d'intégration » à celle « d'assimilation ». Aussi, il ne tergiverse pas sur le mariage pour tous, il y est favorable. Tout comme il regrette l'abandon de l'écotaxe, lui qui s'affiche ostensiblement à vélo dans les rues de Bordeaux pour montrer son ouverture d'esprit sur les questions « écolos ».

En revanche, ses premières idées en matière économique sont très classiquement d'inspiration libérale. Alain Juppé prône ainsi comme Nicolas Sarkozy la suppression de l'impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et un relèvement des taux de TVA pour baisser les cotisations sociales des entreprises. Il est également favorable au relèvement à 65 ans de l'âge du départ à la retraite et à un assouplissement des règles sur la durée du travail. Il souhaite aussi introduire une dégressivité des indemnités chômage servies aux demandeurs d'emploi. Du grand classique, à ce stade. Mais comme Alain Juppé est « moderne », son livre de chevet est l'ouvrage La France est prête du jeune économiste libéral Robin Rivaton, qui explique que la France n'est plus allergique aux grandes réformes « structurelles ». Mais tout ceci en douceur. Car Alain Juppé, plus que jamais dans le registre « père de la nation », prône « l'apaisement ».

La France ne se réformera et ne se redressera que si elle parvient à résorber ses fractures internes. Il ne sert donc à rien d'attiser les conflits et de souffler sur les braises de la discorde... Ce qu'il reproche implicitement à son concurrent principal pour la primaire de 2017. Alain Juppé aurait donc changé. Il n'est plus « le meilleur d'entre nous » - comme le qualifiait autrefois Jacques Chirac - un peu psychorigide. Il se vit davantage maintenant comme la nouvelle « force tranquille ». Dans la préface de son livre Montesquieu, le moderne, il fait l'éloge de « l'esprit de modération ».

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>>> Alain Juppé était l'invité de la Matinale de la FNTP jeudi 19 Mars. Retrouvez la vidéo intégrale de l'événement sur latribune.fr, rubrique Live Media. Propos recueillis par Philippe Mabille avec Laurent Lequien et Sylvain Rolland.

Jean-Christophe Chanut

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