Emmanuel Macron, des lendemains si incertains

Le président à l’Élysée, le 2 juillet.
© LTD / AURELIEN MORISSARD/POOL/AFP

Le président à l’Élysée, le 2 juillet.
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Ce soir, le dieu du carnage fera face à son ouvrage. À quoi ressemblera celui-ci ? À l'issue du second tour de ces élections législatives anticipées, qu'Emmanuel Macron a décidé, au soir des européennes, de convoquer, stupéfiant son camp tout autant que ses opposants, comment les Français auront-ils recomposé l'Assemblée ? Le Rassemblement national y décrochera-t-il la majorité absolue, imposant au chef de l'État une rugueuse et humiliante cohabitation ? La tripartition façonnera-t-elle un peu plus l'hémicycle, avec la mise en place d'un gouvernement de coalition aux contours imprévisibles, ou entraînera-t-elle un blocage entier du système ? Toute la semaine, le président a multiplié les réunions pour préparer ces hypothèses et les jours à venir. Mardi soir, il s'envolera pour le sommet de l'Otan à Washington, dont il reviendra quarante-huit heures plus tard. Que se sera-t-il passé d'ici là ?
Jeudi, Emmanuel Macron a reçu Nicolas Sarkozy à l'Élysée. Très critique sur le choix de la dissolution, très agacé par un entre-deux-tours où le camp présidentiel a donné le sentiment de nouer une alliance avec la gauche, l'ancien chef de l'État a conseillé à son successeur de proposer Matignon à Jordan Bardella, même si le Rassemblement national ne disposait que d'une majorité relative. Beaucoup, dans l'entourage élyséen, partagent le même avis. C'est selon eux une première étape indispensable. Symboliquement, puisque le leader du RN comptera le groupe le plus nombreux, ce sera une manière pour Emmanuel Macron de montrer qu'il respecte la traduction de la parole qu'il a rendue au peuple.
Politiquement, ce sera le moyen, comme le veut l'expression macroniste, de « mettre le singe sur l'épaule » de Jordan Bardella. Celui-ci déclinera probablement la charge sans un seuil minimal de 270 députés, mais la question peut néanmoins susciter des tensions entre Marine Le Pen et lui - certains macronistes ont le sentiment que, tenté d'accepter, ce dernier pourrait réviser ses conditions à la baisse contre l'avis de celle-ci. Dans un second temps, son refus de gouverner ne sera pas sans conséquences dans l'opinion - les macronistes ne se priveront pas de rappeler qu'eux ont pendant deux années réussi à faire voter des textes avec 250 députés. Institutionnellement enfin, cela permettra pour la suite du processus de donner de la légitimité au gouvernement que le président nommera.
À quoi celui-ci ressemblera-t-il ? Cela sera-t-il un gouvernement de coalition, alliant des socialistes, des écologistes, des centristes, des LR ? Un gouvernement procédant d'une alliance uniquement entre le camp macroniste et la gauche ou d'un pacte seulement entre le camp macroniste et la droite ? Est-ce que ce sera un gouvernement technique ? Un gouvernement de vieux sages ? Un gouvernement 100 % macroniste chargé de ne faire avancer que des sujets consensuels ? Cette semaine, les hypothèses, pour la plupart très loin des pratiques françaises, ont fleuri au fur et à mesure que le RN semblait refluer dans les sondages.
Dans l'imaginaire macroniste, la coalition a toujours semblé comme le Graal. Dimanche, à peine le scrutin clos, le chef de l'État a appelé à « un large rassemblement clairement démocrate et républicain » afin de barrer la route au Rassemblement national, ouvrant là un vaste mouvement de désistements entre ses candidats et ceux du Nouveau Front populaire. Depuis quelques jours déjà, parvenir à constituer une majorité alternative au RN était devenu son obsession.
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Au soir du premier tour, il veut se persuader que les urnes vont imposer une coalition dont les partis ne voulaient pas entendre parler précédemment. Le 9 juin, quand il avait expliqué sa décision de dissoudre à ses troupes, Emmanuel Macron s'était pourtant dit prêt à une cohabitation avec Jordan Bardella, préférant cette solution à une passation de pouvoir avec Marine Le Pen sur le perron de l'Élysée en 2027. Mais la tournure de la campagne lui a montré à quel point il en sortirait affaibli. « J'en veux à ceux qui lui ont fait croire, en le poussant à la dissolution, qu'une cohabitation avec le RN se passerait comme les trois précédentes », soupire un ex-ministre resté proche du président de la République.
Sans attendre le verdict final des Français, tous les plans ont donc commencé à être étudiés à l'Élysée. Pour jauger de la faisabilité de chacun, des contacts sont pris tous azimuts. Revenu aider le chef de l'État lors de cette campagne si difficile, Julien Denormandie est en première ligne pour faire le lien avec les élus de gauche (cela a été le cas avec Bernard Cazeneuve ou Carole Delga, la patronne PS de la Région Occitanie). Lors du précédent quinquennat, chargé un temps des portefeuilles de la Cohésion territoriale et de la Ville, il avait noué des relations avec beaucoup d'entre eux. Sur le flanc droit, l'ancien député LR Thierry Solère a été chargé de mener pareille opération. Emmanuel Macron, qui ne croit pas à un gouvernement technique, est lui-même à la manœuvre.
Depuis le premier mandat, il a des échanges avec Yannick Jadot. Dimanche, il a reçu un message de Marine Tondelier, dans lequel la secrétaire nationale des Écologistes lui demandait d'être sans ambiguïté sur la question des désistements au nom du front républicain. Les jours suivants, ils se sont reparlé au moins une fois. Les Rencontres de Saint-Denis, initiées par le président à la rentrée dernière avec les chefs de parti, leur avaient permis de faire connaissance. Si Olivier Faure et Manuel Bompard avaient boycotté la deuxième édition, l'élue verte ne les avait pas imités. Furieux contre le premier secrétaire du PS, Emmanuel Macron avait bien relevé l'attitude plus constructive de l'écologiste. Mercredi, il a reçu François Bayrou. Face à lui, le maire de Pau a plaidé pour un gouvernement composé de républicains de bonne volonté.
C'est chez lui une vieille conviction. Souvent, il a répété qu'il faudrait bien qu'un jour la quinzaine d'hommes et de femmes d'expérience capables de sortir le pays du marasme se retrouvent autour d'une même table. Il pense ce moment enfin arrivé. Jeudi, le patron du MoDem a longuement parlé au téléphone avec François Hollande. Le 13 juin, il avait appelé Xavier Bertrand pour le féliciter de son opposition au choix d'Éric Ciotti de rapprocher LR du RN. Dans cet entre-deux-tours, les positions du président de la Région Hauts-de-France, défendant un « gouvernement provisoire qui rassemblera à l'Assemblée les hommes et les femmes de bonne volonté qui sont capables de s'ouvrir sur un projet concret », ne sont pas passées inaperçues.
Si aucune majorité n'est claire à l'Assemblée, quel devra être l'investissement d'Emmanuel Macron pour en faire émerger une ? À l'Élysée, ces jours derniers, cette question a beaucoup occupé les discussions. « Il faudra se donner du temps et que cela se fasse de manière transparente pour que les Français n'aient pas l'impression de combinaison », estime un collaborateur du président. Pratiquement, le chef de l'État souhaite plutôt se tenir en retrait et laisser les partis prendre leurs responsabilités. Pourrait-il charger trois anciens Premiers ministres de faciliter l'accouchement ? Faudrait-il plutôt désigner une personnalité, mais celle-ci ne serait-elle pas vue immédiatement comme le futur Premier ministre ? Faut-il laisser les choses se faire naturellement en fonction des discussions à l'Assemblée (l'élection de son président, le 18 juillet, pourrait être une étape importante).
« Dans tous les cas, Emmanuel Macron a acté qu'il serait en cohabitation, assure-t-on à l'Élysée. Il sent bien que le mode de présidence qu'il a eu depuis sept ans ne fonctionnera plus. Il va endosser les habits d'un président davantage en surplomb, se consacrant au temps long, se montrant garant des institutions et de l'expression des différentes sensibilités. » Sa communication dans l'entre-deux-tours en a été une première illustration. Le chef de l'État ne s'est pas montré et n'a pas pris la parole publiquement devant micros et caméras.
Comment cette mise en retrait ne serait-elle pas perçue comme un affaiblissement après le pari perdu de la dissolution ? Pour résister le mieux possible au futur cours houleux des choses, Emmanuel Macron tente de poser des jalons. Mardi, il a reçu Gérard Larcher. Il s'agissait de retisser un lien avec le président du Sénat, qui n'a pas digéré de n'avoir pas été consulté avant l'annonce de la dissolution. L'entretien a été plutôt frais. Gérard Larcher « a fait le bœuf », selon sa formule consacrée, c'est-à-dire qu'il a affiché une moue inexpressive face aux propos du chef de l'État. Jeudi, il a vu Yaël Braun-Pivet, avec qui il a de très mauvaises relations. L'ancienne présidente de l'Assemblée nationale est très active en coulisses. Elle souhaiterait, si la configuration politique le lui permettait, tenter de se faire réélire au perchoir. Elle multiplie les contacts pour que, dans le paysage post-législatives, les décisions se prennent hors de l'Élysée.
La veille, lors de son entretien avec François Bayrou, Emmanuel Macron a voulu convaincre ce dernier d'accepter la mise en place d'un groupe unique pour les députés Renaissance et MoDem à l'Assemblée. Selon ses calculs, cela aurait permis à ce groupe d'être le deuxième au Palais-Bourbon. Il considérait aussi que cela lui aurait donné possiblement du jeu dans son choix d'un Premier ministre. François Bayrou a refusé, préférant entretenir son indépendance et ne pas se retrouver au milieu de la guerre qui s'annonce entre Gabriel Attal et Gérald Darmanin. Édouard Philippe n'a, lui, pas été approché dans une telle perspective, bien qu'il soit à la tête de la troisième formation composant l'ex-majorité, Horizons. Entre le locataire de l'Élysée et son ancien Premier ministre, les relations sont polaires comme jamais. Dans la future Assemblée, Édouard Philippe pourrait former avec Gérald Darmanin, et l'apport de députés Renaissance et LR, un groupe qui compterait entre « 40 et 70 élus », veut croire un protagoniste.
Emmanuel Macron parviendra-t-il à sauvegarder l'unité de son camp ? L'enjeu sera vital pour un chef de l'État désormais rejeté par ses troupes. Cette semaine, celles-ci ont déjà explosé sur le sujet des consignes de vote et l'attitude à adopter par rapport aux candidats LFI. Lundi, la réunion organisée à l'Élysée avec les ministres a fait réapparaître des divergences entre l'aile droite et l'aile gauche, qui, depuis sept ans, n'ont jamais été dépassées. « Sera-t-on capables de rester ensemble ? Je ne sais pas. Nos lignes politiques sont désormais trop différentes. La dissolution a été de l'eau de chaux qui a révélé nos identités politiques », conclut un des participants. « Comme après la présidentielle de 2022, on est retombés dans la machinerie socialiste. En réalité, c'est cet entourage néfaste qui a fini par tuer le chef de l'État. L'ADN macroniste à la base est socialiste », s'emporte un autre.
Sans attendre, de futurs députés Renaissance ont fait savoir que pour eux une coalition avec la gauche était inenvisageable. D'ores et déjà, l'autorité présidentielle n'est plus ce qu'elle était. Mercredi, avant que le Conseil des ministres ne commence, Christophe Béchu est allé trouver Alexis Kohler pour lui reprocher la remise en question par le cabinet présidentiel du nom qu'il proposait avec ses collègues de l'Intérieur et de l'Agriculture pour le poste de délégué interministériel grands prédateurs. Le ministre de la Transition écologique a fait part au secrétaire général de l'Élysée de son exaspération face à ce mode de gouvernance, estimant que lorsque trois ministres s'entendaient sur une nomination, celle-ci ne pouvait être retoquée de cette manière.
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« Ils vont être nombreux à demander le départ du président », redoute un intime du chef de l'État. Ces dernières semaines, Bruno Le Maire a souvent repensé à une phrase de Raymond Aron : « Les hommes font l'histoire, mais ils ne savent pas l'histoire qu'ils font. » Emmanuel Macron va devoir se battre pour changer la fin de la sienne.
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