Industrie : le casse-tête de l'attractivité

Malgré le volontarisme de Bercy, l'industrie française peine, confrontée aux fermetures d'usines et au désintérêt des jeunes pour ses métiers.
Grégoire Normand

6 mn

Après le retrait d'Altifort, l'aciérie Ascoval de Saint-Saulve dispose d'un mois de délai pour retrouver un autre repreneur.
Après le retrait d'Altifort, l'aciérie Ascoval de Saint-Saulve dispose d'un mois de délai pour retrouver un autre repreneur. (Crédits : Reuters)

Ford, Ascoval, GMS, Alstom : les temps sont durs pour l'industrie française, qui occupe les jours et les nuits du ministre de l'Économie. Le 5 mars, l'administration a validé le plan de sauvegarde de l'emploi de l'usine de boîtes de vitesse Ford en Gironde, qui n'est pas parvenue à trouver de repreneur. Le constructeur automobile américain devra verser 20 millions d'euros afin de « réindustrialiser » le site de Blanquefort, qui devrait cesser sa production fin août. Bercy a aussi été mis en échec dans sa tentative de sauver l'aciériste Ascoval, malgré les espoirs suscités par Altifort. Si, depuis deux ans, le nombre d'ouvertures d'usines a dépassé celui des fermetures et que l'emploi industriel retrouve des couleurs, l'industrie tricolore n'est pas sortie du marasme.

Pour tenter de consolider cette fragile reprise, la secrétaire d'État Agnès Pannier-Runacher a réuni plusieurs acteurs de l'industrie dans l'hôtel des ministres à Bercy, le 4 mars, à l'occasion du lancement de l'événement "2019, année de la French Fab". Tout l'écosystème composé de Bpifrance, France Industrie, Business France, l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM) était convié. Objectif affiché : fédérer les acteurs avant la Semaine de l'industrie qui se tiendra du 18 au 21 mars.

Les difficultés se multiplient pour le tissu industriel français. De la fermeture programmée de l'usine Ford à la liquidation de la papeterie Arjowiggins de Jouy-en-Morin (Seine-et-Marne), en passant par les déboires de l'usine Ascoval dans le Nord, ou les suppressions de postes à répétition à Alcatel-Lucent, la liste ne fait que s'allonger. Pour l'exécutif, la casse sociale autour de ces dossiers brûlants risque de nourrir les mécontentements, en pleine crise des "Gilets jaunes".

Souvent appelés à la rescousse, les gouvernements successifs lâchent des aides publiques sans vraiment obtenir de succès à long terme. Le cas de Ford Blanquefort est emblématique. Si Bruno Le Maire a, à plusieurs reprises, dénoncé le comportement de la firme américaine, rien n'y a fait : les chances de faire repartir le site ont disparu, et la loi Florange qui, depuis 2015, contraint les actionnaires à chercher un repreneur, mais pas à céder l'entreprise, n'a pas changé la donne.

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[L'arrêt de la production du site de Ford à Blanquefort, en Gironde (plus de 800 emplois), est programmée pour fin août 2019. Crédits : Agence Appa]

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L'industrie française reste confrontée à un déficit d'attractivité

Selon Agnès Pannier-Runacher, « 50.000 emplois ne sont pas pourvus [...] Notre principal manque de compétitivité vient du fait que nous n'arrivons pas à recruter dans l'industrie parce que son image est dégradée ».

Des décennies de désindustrialisation et de délocalisations ont contribué à forger cette image d'un secteur en grande souffrance. L'année 2017 a pourtant été marquée par un léger regain avec des ouvertures de sites industriels et des créations d'emplois. La confiance des chefs d'entreprise était au plus haut et les embauches ont repris. Mais 2018 a été beaucoup moins favorable. En décembre, l'indice PMI des directeurs d'achats dans l'industrie manufacturière a touché son plus bas niveau depuis septembre 2016. Les entreprises interrogées par Markit avaient attribué cette tendance à la faiblesse du secteur automobile ainsi qu'aux perturbations liées aux manifestations des « gilets jaunes ».

Après plus de cinq mois de chute, la conjoncture s'est légèrement améliorée dans le secteur manufacturier en février. Mais ce rebond demeure fragile. La plupart des institutions internationales ont révisé leurs prévisions de croissance à la baisse, et les principales économies de la zone euro marquent le pas.

Dans le secteur manufacturier de la zone euro, « ce sont l'Allemagne et l'Italie qui ont enregistré les plus faibles performances en février », relève Markit.

En outre, la perspective d'un Brexit sans accord n'est pas rassurante pour de nombreux industriels français qui exportent de l'autre côté de la Manche. Selon un récent sondage OpinionWay pour La Tribune et CCI France, 60% des patrons interrogés considèrent que le Brexit aura des répercussions négatives sur l'économie française.

Le gouvernement passe à l'offensive

Pour renforcer l'image de l'industrie, le gouvernement a décidé de passer à la vitesse supérieure. Mardi 5 mars, la ministre de la Cohésion des territoires, Jacqueline Gourault, et Agnès Pannier-Runacher ont participé à la première assemblée générale des territoires d'industrie au salon Global Industrie à Lyon. Au Grand Palais, à Paris, le Premier ministre avait dévoilé en novembre dernier la carte des 124 territoires d'industrie à l'occasion du salon sur l'Usine extraordinaire. Édouard Philippe avait rappelé à cette occasion « qu'il n'y avait pas de grande puissance économique sans grande puissance industrielle ». Pour faciliter cette sélection des territoires, le gouvernement avait chargé une mission, présidée par le député LRM du Rhône Bruno Bonnel, d'identifier les freins au renouveau industriel.

Le 15 janvier dernier, la secrétaire d'État a lancé à Laval la première étape du French Fab Tour, une caravane qui va traverser la France pendant six mois en visitant une soixantaine de villes au cœur des territoires d'industrie. Appuyé par le ministère de l'Économie et soutenu par Bpifrance, France Industrie, l'Alliance Industrie du Futur et les régions devenues chefs de file sur les questions économiques, le French Fab Tour propose des animations destinées à faire découvrir les nouveaux métiers de l'industrie aux collégiens et aux lycéens.

« Le premier point de blocage des PME, des ETI et même des grands groupes, c'est l'absence de candidats. Cela les conduit à refuser des commandes », souligne Agnès Pannier-Runacher.

Le gouvernement veut donc mettre l'accent sur les métiers de l'usine du futur. La semaine de l'industrie pilotée par la direction générale des entreprises doit permettre de susciter des vocations chez les jeunes par des visites d'entreprises ou des interventions en classe.

Si la ministre a pointé la pénurie de main-d'oeuvre, le président de France Industrie, Philippe Varin, a insisté de son côté sur « la compétitivité qui reste notre obsession ».

« Dans la mondialisation telle qu'elle existe aujourd'hui, nos entreprises doivent voir leurs charges baisser (...), notamment sur les impôts de production qui restent un boulet pour l'industrie. »

Sur ce dernier point, les espoirs du patronat ont été douchés à l'automne dernier. En septembre, Édouard Philippe a ainsi déclaré que « les impôts de production [...], on s'y attaquera mais seulement quand on aura retrouvé des marges de manœuvre ». Avec la crise sociale qui a suivi et les différentes annonces d'Emmanuel Macron le 10 décembre, il est à craindre que ce dossier sensible ne soit pas rouvert avant plusieurs années.

Grégoire Normand

6 mn

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Commentaires 6
à écrit le 12/03/2019 à 21:36
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Tant que Bercy n'aura pas compris qu'il faut dégraisser le mammouth et bien d'autres secteurs de l'hydre fonctionnarielle, collatéraux et Théodule et ce, au profit de la vache à lait qu'est l'industrie, tout continuera de se dégrader jusqu'à la fin....

à écrit le 12/03/2019 à 14:50
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Il n'est pas juste de dire que les jeunes ne s'intéressent pas à l'industrie. C'est seulement le résultats des délocalisations massives dans ce secteur. Les jeunes ont compris qu'il ne sert à rien d'investir son avenir dans un secteur foutu, détruit ...

à écrit le 12/03/2019 à 13:06
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les jeunes sont moins bêtes que nous, entrer dans un monde mal payé mal considéré ou on te jette comme un malpropre à 52 ans, faut être complètement maso.

le 14/03/2019 à 14:31
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En effet et du coup difficile de forcer les jeunes d'aujourd'hui comme ceux de hier, qui sont quand même bien mieux informés.

à écrit le 12/03/2019 à 11:19
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la France a été de loin le 1er pays européen pour l'accueil des investissements industriels étrangers, d'après le baromètre EY de l'attractivité industrielle de novembre 2018. la France est en tête de ce classement depuis 2000. 77% des investisseur...

à écrit le 12/03/2019 à 8:46
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Interdiction du dumping fiscal et social qui normalement devrait être la norme mais que nos politiciens corrompus ont totalement laissé dériver.

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