« La maison est notre coin du monde » (Géraldine Mosna-Savoye)

CHRONIQUE - Philosophe et productrice sur France Culture, Géraldine Mosna-Savoye tient une chronique dans T La Revue de La Tribune. « La maison est notre coin du monde » est issu de T La Revue N°11 - Habitat : « Sommes-nous prêts à (dé)construire ? », actuellement en kiosque
(Crédits : DR)

« Plus jamais ça ! »... Telle est peut-être la phrase que vous avez prononcée (et même hurlée) lors de votre dernier déménagement. Telle est, en tout cas, la phrase que, pour ma part, j'ai prononcée (et même hurlée) pas plus tard qu'hier... car, oui, chose étonnante : me voici en train d'écrire sur l'habitat alors que je suis moi-même en train d'en changer.

Et deuxième chose étonnante : penser et écrire sur l'habitat n'a rien à voir avec le fait de déménager, de faire et de défaire des cartons, de jeter, de trier, de ranger, de nettoyer. Je dirais même, galvanisée, sûrement, par les effluves de détergents, qu'il s'agit de deux choses opposées, contraires, contradictoires.

Car au moment où l'on change de maison, où l'on passe d'un point à un autre, où il n'y a que mouvement et déplacement, où rien, précisément, n'est habité... rien ne demeure ! Il n'y a, littéralement, aucune demeure. Et donc, plus rien d'un habitat.

Alors pourquoi cette question de l'habitat semble-t-elle tout à coup surgir, et de manière si franche, quand on est en train de déménager (et même quand on n'a pas à écrire sur le sujet) ?

Évidemment parce que l'on se projette dans un nouveau lieu de vie. On imagine des dispositions, des aménagements, des habitudes que l'on va prendre, des gestes que l'on va effectuer sans même plus y penser, des trajets que l'on va faire machinalement et même dans le noir. De la chambre à la salle de bains, de la cuisine au salon, du salon à la chambre, de la cuisine aux toilettes.

Évidemment, aussi, parce que l'on prend conscience. Faire des cartons, mais aussi les défaire, c'est ainsi faire l'expérience, assez brutale, de mettre au jour, de mettre à plat et de remettre en question toutes ces dispositions, ces aménagements, ces habitudes et ces gestes que l'on effectuait justement sans même plus y penser.

Et évidemment, enfin, parce que l'on se souvient. Une photo oubliée, un t-shirt que l'on ne veut pas jeter, une lampe cassée (on se rappelle encore comment, mais jamais pourquoi on ne s'est jamais résolu à s'en occuper)... C'est comme si tous ces objets accumulés, posés, muets se mettaient tout à coup à nous parler, à nous dire qu'ils avaient tout vu, tout perçu, que rien ne leur avait échappé, de nos manies, de nos coups durs, de nos rêveries ou de nos plaisirs.

Alors oui, évidemment, déménager nous ouvre les yeux sur notre manière d'habiter un lieu. Et il n'est pas si paradoxal que cela de penser à l'habitat quand on déménage. Pourtant, que reste-t-il du sentiment même d'habiter, c'est-à-dire de vivre dans un lieu, de l'investir, de se l'approprier, quand on part ? ou quand on n'y est pas encore ? quand il n'y a donc plus d'habitat ?

C'est ici que se joue tout le paradoxe de l'habitat et de l'« habiter » : la façon dont on habite un lieu (et le besoin d'habiter un endroit) ne nous apparaît jamais aussi frontalement qu'au moment où il n'y a plus d'habitat...

Pour le dire autrement : on n'habite jamais mieux que quand la question de l'habitat ne se pose pas... et semble une évidence. Quelle meilleure preuve que la chambre de notre enfance, peuplée de nos rêves et de nos cauchemars, de nos peurs et de nos espoirs, cet espace dans lequel on a été si bien qu'y revenir, des années plus tard, nous tord le ventre ?

Habiter n'est pas seulement vivre quelque part, c'est vivre tout court, dans le sens plein du terme où la vie n'est pas une question de survie, et même pas une question tout court, mais juste et simplement de la vie, celle que l'on accomplit sans y prêter attention, faite de gestes automatiques, de réflexes et de respirations inconscientes.

Habiter ne se pense donc pas... et ne se décide pas non plus. Ça se passe, ça se produit, et cela, presque sans nous, sans notre intervention. La magie opère : un coin est fait pour nous, on se sent bien à tel endroit, on fait son trou sans l'avoir choisi. Drôle de situation : nous voici à habiter un lieu, à nous l'approprier, à nous y épanouir sans avoir rien fait, ni rien demandé.

C'est pourtant bien ce qui a lieu : pensez aux visites d'appartements, de maisons ou de bureaux que vous avez faites... Pourquoi, rien qu'en y pénétrant, vous vous y sentez bien ou mal à l'aise ? Que se passe-t-il dans cette rencontre ? Certes, vous ne tombez pas amoureux, mais vous tombez d'aise...

Vous chutez, vous vous laissez aller et tout ce qui relève de votre conscience, de votre volonté, de votre raison s'octroie le droit de s'envoler. Et c'est ici qu'habiter prend tout son sens. Car habiter, c'est être soi quelque part sans avoir à être soi, sans s'obliger à être soi, sans se pousser à être soi.

« La maison est notre coin du monde. Elle est notre premier univers. Elle est vraiment un cosmos. Un cosmos dans toute l'acception du terme. Vue intimement, la plus humble demeure n'est-elle pas belle ? »

Dans La poétique de l'espace, Gaston Bachelard écrit les plus belles pages qui soient (oui, je le soutiens) sur ce qu'est « habiter ». De la cave au grenier, d'un coin de table à un fond de tiroir, chaque recoin d'une maison est, pour le philosophe, l'occasion de repousser tous les murs qui nous enferment.

Qu'il s'agisse des limites de notre raison, de l'aliénation de nos désirs, des plafonds de verre ou des cloisons mentales, la maison est ce lieu ambivalent qui, à la fois, nous protège et nous ouvre. Rien de mieux que de trier, de classer, de nettoyer et de ranger dans des cartons pour s'en rendre compte.

À mesure que l'on renferme tous ces objets familiers mais devenus invisibles, on saisit tout ce qui nous constitue sans le savoir. Habiter n'est donc pas seulement vivre quelque part ou vivre tout court, c'est aussi exister. Habiter, c'est être habité.

Or, quoi de mieux qu'un déménagement pour en prendre conscience ? Quoi de mieux que ces mouvements (que l'on dit traumatisants et à raison) pour découvrir tout ce qui nous habite ? Quoi de mieux que de ranger, trier, classer mais aussi dépoussiérer, déplacer, déballer pour regarder tout ce qui se loge dans les moindres recoins de notre être... mais que l'on n'a pas forcément envie de fouiller tous les jours ?

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T La Revue n°11

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