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ÉconomieFrance

Parité : “Il faut 50% de femmes aux postes de décision” Tonie Marshall

Photo de Giulietta Gamberini

Giulietta Gamberini

Publié le 11 octobre 2017 à 05:00 - Mis à jour le 11 octobre 2017 à 14:37

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Son dernier film, "Numéro Une", raconte l'ascension de la première femme Pdg d'une société du CAC 40. A l'occasion de sa sortie en salles, mercredi 11 octobre, Tonie Marshall -seule femme à avoir reçu le César du "meilleur réalisateur"- raconte à "La Tribune" comment s'est développé le scénario et sa vision crue de l'égalité entre femmes et hommes en entreprise.

LA TRIBUNE - Dans "Numéro Une", vous racontez l'histoire d'Emmanuelle Blachey -jouée par Emmanuelle Devos-, ingénieure brillante qui, après s'être hissée au poste de membre du comité exécutif de son entreprise, un géant français de l'énergie, se voit proposer par un réseau de femmes de tenter la course pour devenir la première Pdg d'une société du CAC 40. Comment est née l'idée de ce film? (voir la bande-annonce en pied d'article)

TONIE MARSHALL - En 2009, je voulais faire quelque chose de plus vaste sur les divers parcours des femmes: une série télévisée avec huit personnages principaux du monde de la politique, de l'industrie, du sport, des médias etc. Je regardais comment les femmes y avançaient. Mais je n'ai pas trouvé de chaîne qui soit intéressée, car on me disait que ce serait une audience "de niche", bien qu'on soit 50% de la population! Je suis d'abord passée à autre chose, mais je trouvais dommage de ne pas pouvoir montrer les difficultés que rencontrent les femmes dans certains contextes. J'ai alors décidé de me consacrer à un seul personnage, dans un seul milieu. J'ai choisi l'industrie parce que c'est l'endroit où s'organise pour un maximum de gens le travail, et que ce qui s'y passe a donc des effets considérables sur la société. Sans compter que d'un point de vue cinématographique, l'industrie est bien plus photogénique que la politique. J'ai choisi le CAC 40 car pour l'instant il n'y a pas encore de femme PDG. Cela m'a en outre permis de montrer les obstacles qui, dans un monde encore entièrement organisé par le masculin, s'opposent même à l'ascension d'une femme ayant fait de brillantes études, ingénieur, membre du comité exécutif...
Plus je montre mon film, plus je constate toutefois à quel point les obstacles que rencontre ma protagoniste, Emmanuelle, sont répandus: dans une petite entreprise du bâtiment, au fond, c'est pareil. Au travail, les femmes subissent une méfiance sexiste très ancrée. Or, je suis persuadée que si elles arrivaient en nombre à la tête des entreprises de toutes tailles, ce serait extrêmement intéressant, car nous n'avons pas tout à fait la même façon de penser, de négocier, de se projeter, les mêmes symboles...

Votre personnage fait penser à Anne Lauvergeon, voire à Isabelle Kocher, qui dirige d'ailleurs une entreprise du CAC 40. Les avez-vous rencontrées avant ou après la réalisation de votre film?

J'ai rencontré Anne Lauvergeon, mais pas Isabelle Kocher, qui a d'ailleurs été nommée DG  -et non pas PDG- d'Engie quand mon film était déjà écrit. Certes, elles ont toutes les deux le même profil que ma protagoniste. Mais la personne qui a le plus inspiré l'histoire du film n'est ni l'une ni l'autre.

Comment avez-vous construit votre scénario?

J'ai été aidée par la journaliste du Monde Raphaëlle Bacqué, laquelle, pendant un an et demi, m'a fait rencontrer beaucoup de femmes qui occupent déjà de hauts postes. Elles m'ont raconté leur "usure", comment -parfois de manière frontale, parfois par des attitudes simplement paternalistes- au jour le jour on leur a fait comprendre leur hétérogénéité au sommet du pouvoir. Elles m'ont raconté à quel point, pour y arriver, il fallait le vouloir, et à quel point, une fois qu'elles s'y étaient hissées, on faisait tout le possible pour qu'elles n'y restent pas. Emmanuelle est un mixte de tout ce que j'ai entendu.

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L'histoire du film est-elle donc réaliste?

Oui, très. Tout ce qui se passe dans le film est arrivé dans une entreprise française. La seule chose qui n'est pas réaliste dans le film, c'est l'existence d'un réseau strictement féminin qui aurait une telle puissance, celle par exemple de pouvoir prendre un rendez-vous à l'Elysée. Pour l'instant, les femmes que j'ai rencontrées m'ont toutes dites que cela n'existe pas.

Pourtant, les réseaux de femmes sont de plus en plus nombreux à l'intérieur des entreprises...

Oui, mais il est évident qu'aucun réseau féminin, même embrassant une logique de lobbying, n'aura jamais la puissance de feu par exemple des francs-maçons. Probablement, l'idéal serait d'avoir des réseaux mixtes dans lesquels les hommes appuieraient des candidatures de femmes.

Ce qui ressort du film est pourtant plutôt la nécessité de se saisir des mêmes moyens utilisés par les hommes pour accéder au pouvoir, voire de se salir les mains...

Je ne raconte pas qu'il faille forcément se salir les mains. Ma protagoniste a toutes les compétences et est la meilleure. Mais souvent les meilleurs n'y arrivent pas en raison du jeu malsain de tractations et des réseaux. Et dans le film, le rival d'Emmanuelle a un tel pouvoir de nuisance qu'elle est obligée de l'empêcher de lui nuire. Il est sûr que si les femmes au sommet sont seulement une ou deux, elles vont devoir jouer exactement les mêmes cartes que les hommes. En revanche, le jour où elles ne seront plus toutes seules, elles pourront se sentir rassurées et agir plus librement, probablement d'une manière très différente.

Que pensez-vous des quotas?

Il y a quelques années, j'étais encore perplexe face aux politiques de quotas. Maintenant, j'y suis absolument favorable. Des obligations fixées par la loi sont nécessaires afin d'inciter les entreprises les plus récalcitrantes! C'est pareil pour le congé paternité: je pense qu'il doit devenir obligatoire, et assorti d'une perte de salaire dès lors qu'il n'est pas pris. Cela permettrait de développer enfin une véritable mixité, et non pas seulement pour faire plaisir aux femmes: dans une société plus mixte, les hommes gagnent aussi en qualité de vie, et les entreprise en performance.
Certaines entreprises l'ont d'ailleurs déjà compris. Mais atteindre ce qu'il faudrait vraiment, à savoir 50% de femmes aux postes de décision, va prendre du temps, et demande que l'ensemble de la société s'organise différemment. Il va falloir agir dès l'école, pour inciter les filles à s'inscrire dans les filières scientifiques. Et il faut surtout ouvrir les mentalités. Dans une période à la fois plus morale, plus identitaire et plus religieuse que le passé, je constate notamment une vraie régression sur la question du rôle familial joué par les femmes. A mon époque, on se disait que les femmes allaient rentrer à toute vitesse dans le monde du travail: c'est un espoir dont je n'ai pas douté quand j'avais 25 ans! Ce n'est pas ce qui s'est passé: les salaires ne sont pas les mêmes, les conditions de travail ne se sont pas assouplies pour mieux concilier vies professionnelle et familiale.

La dimension personnelle est d'ailleurs très présente dans votre film. Y a-t-il quelque chose de spécifique aux femmes dans cette interpénétration entre vies professionnelle et personnelle?

C'est en tous cas quelque chose que toutes les femmes que j'ai rencontrées mettent en avant. Elles m'ont toutes dit que si elles n'avaient pas eu un mari très compréhensif, elles n'y seraient pas arrivées. Jamais un homme ne dirait la même chose! Toutes les femmes qui ont nourri mon enquête ont en outre des enfants. Ce qui montre que c'est quand même possible d'avoir une famille et une carrière... Or,  les femmes qui ne vont pas chercher leurs enfants tous les jours à l'école sont souvent culpabilisées. Et souvent, elles intègrent cette cette angoisse véhiculée par les us et coutumes de l'organisation masculine du travail, qui voudrait que les hommes travaillent et que les femmes s'occupent des enfants. Elles finissent ainsi par hésiter face à des offres de promotions, et laissent d'autres hommes prendre leur place.

Vous insistez aussi la relation de la protagoniste avec sa mère. Pourquoi?

Je voulais raconter sa blessure, mais aussi montrer que mon personnage s'est construit en pensant que sa mère aurait aimé faire ce qu'elle fait. Elle a accompli ce que sa mère n'a pas pu obtenir: s'exprimer, de pouvoir vivre comme elle l'entendait.

Pourquoi le film a-t-il été financé par Coca-Cola et Axa?

Nous avions du mal à le financer, car encore une fois on doutait que cela puisse attirer beaucoup de monde. Mais Coca Cola et Axa s'y sont intéressées, car elles essaient de promouvoir la diversité dont on parle dans le film. Elles ont donc ainsi le droit s'en servir pour faire avancer leurs politiques, notamment par des projections auxquelles je participe.

Quel message souhaitez-vous adresser à vos jeunes spectatrices?

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Pour que le monde évolue, pour atteindre une vraie modernité, il faut arriver à un 45-50% de femmes aux postes de décision, afin de tester finalement une vision différente de l'organisation du travail et du business. Si je pouvais aider à cela, je serais vraiment très heureuse. Et si on sort donc de mon film en se disant "ça m'a donné envie", c'est le bonheur absolu.

Propos recueillis par Giulietta Gamberini

___

Giulietta Gamberini

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