Inflation : les banques centrales ont-elles réagi trop tard au risque de la stagflation ?

La Fed devrait annoncer mercredi une nouvelle hausse des taux qui pourrait atteindre 75 points de base. Pour les banques centrales, s'ouvre une nouvelle séquence qui clôt la période des politiques non-conventionnelles et rappelle celle des années 1970 minées par la stagflation, même s'il y a des différences notables.
Robert Jules
Le président de la Fed, Jerome Powell, rencontrait lundi le président des Etats-Unis Joe Biden, à la veille de la réunion du conseil de la Réserve Fédérale.
Le président de la Fed, Jerome Powell, rencontrait lundi le président des Etats-Unis Joe Biden, à la veille de la réunion du conseil de la Réserve Fédérale. (Crédits : Reuters)

Jerome Powell, le président de la Fed, va-t-il être le nouveau Paul Volcker qui, pour en finir avec la stagflation des années 1970 et une hausse des prix qui avait atteint 14% en 1980, n'avait pas hésité à augmenter les taux jusqu'à 20% pour la maîtriser et la ramener à 3% en 1983.

La Fed, qui réunit son conseil ces mardi et mercredi, devrait en effet annoncer une nouvelle hausse des taux, la troisième cette année. Celle-ci pourrait même atteindre 75 points de base. Vendredi, la publication de l'indice des prix du mois de mai aux Etats-Unis s'est affichée à 8,6%, bien supérieur aux attentes, battant un nouveau record de 40 ans outre-Atlantique. L'économie mondiale, et en particulier celle des pays développés, a pénétré dans une zone inconnue depuis les années 1970. « Le risque de stagflation augmente », alertait la semaine dernière la Banque mondiale dans son rapport annuel sur « Les perspectives économiques mondiales », tout en révisant à la hausse ses prévisions d'inflation et à la baisse celles de croissance, deux tendances qui caractérisent ce phénomène. L'institution internationale prévoit désormais une hausse du PIB mondiale de 2,9 % en 2022, contre 4,1 % estimés en janvier.

Quant à l'inflation, les estimations se sont envolées. La part des pays dont l'inflation est supérieure à l'objectif est passée à 90 % dans les économies développées et à 75 % dans les économies émergentes et en développement, constate-t-elle.

La BCE annonce à son tour un cycle de hausse

De son côté, jeudi, la Banque centrale européenne (BCE) a, elle aussi, dû se rendre à l'évidence. Après avoir longtemps tergiversé, sa présidente, Christine Lagarde a reconnu comme ses homologues aux Etats-Unis, Jerome Powell et sa prédécesseure Janet Yellen, devenue aujourd'hui secrétaire au Trésor, que l'inflation, non seulement n'était pas « transitoire », mais allait durer plus longtemps que prévu. Et la BCE, comme la Fed, la Banque d'Angleterre et d'autres banques centrales des pays de l'OCDE, enclenchera en juillet un cycle de hausse des taux, avec son premier relèvement depuis 11 ans. En zone euro, l'inflation a atteint en mai 8,1%, un record historique depuis la création de la monnaie unique. Selon les nouvelles projections de la BCE, elle est estimée à 6,8% en 2022 et à 3,5% en 2023. Dans un scénario plus pessimiste, qui prend en compte l'hypothèse d'un conflit prolongé en Ukraine, elle serait même à 8% cette année et 6,4% en 2023, un taux largement supérieur au taux cible de 2% de la BCE.

Lire aussi 10 mnHausse des taux de la BCE : six questions pour comprendre la nouvelle politique monétaire européenne

Outre son coût humain, la guerre en Ukraine a pour conséquence de pousser à la hausse non seulement les prix de l'énergie - déjà élevés après la crise énergétique qu'a connu l'Europe durant les derniers mois de 2021 - mais aussi les prix des céréales, l'Ukraine et la Russie étant des exportateurs majeurs de blé. Plus structurellement, cette guerre ainsi que les sanctions et les embargos que les pays occidentaux imposent à la Russie ont eu un effet amplificateur des pénuries dans les chaînes d'approvisionnement déjà mises à mal par la forte demande induite par la vigoureuse reprise économique qui a suivi la fin des confinements généralisés. Un redémarrage favorisé par les plans de soutiens des Etats, financés « quoi qu'il en coûte », selon l'expression d'Emmanuel Macron, pour éviter un effondrement des appareils productifs et mais aussi par des plans de relance, à l'instar du plan européen NextGenerationEU, d'un montant de plus de 800 milliards d'euros.

La gestion du cadre macroéconomique

En réalité, depuis la crise financière de 2008 et celle de la dette européenne, ce sont les banques centrales plus que les gouvernements qui gèrent le cadre macroéconomique par le moyen de politiques monétaires dites « d'assouplissement quantitatif » consistant en des programmes de rachats massifs de titres de dettes souveraines, mais aussi d'entreprises et l'abaissement de taux bas, voire négatifs qui permettent aux États de se financer.

Ces nouvelles injections de liquidités, notamment pour accélérer la transition énergétique, ont considérablement gonflé les bilans des banques centrales, qui ont atteint 24.000 milliards de dollars selon l'agence Bloomberg. Elles se sont ajoutées à celles fournies par les banques centrales et les gouvernements durant la pandémie en 2020, qui représentaient déjà un montant de plus de 15.000 milliards de dollars, soit l'équivalent de 17% de l'économie mondiale, selon les calculs de l'agence Reuters.

Aujourd'hui, en raison de l'inflation élevée persistante, l'abandon du « bazooka monétaire » oblige l'ensemble des acteurs économiques à réviser leur stratégie, notamment dans le secteur financier où les allocations d'actifs dans les portefeuilles vont devoir être réorganisées. La hausse des taux des obligations souveraines qui signifie qu'il y a plus de vendeurs de titres obligataires que d'acheteurs s'est accélérée ces derniers jours. L'OAT, le dix ans français, a dépassé les 2%, le 10 ans espagnol les 3%,le 10 ans italien les 4%, et le bund allemand a progressé de 1,9% sur un an, pour s'afficher ce mardi à 1,63%.

De fait, les assouplissements monétaires en créant de « l'argent gratuit » ont-ils depuis la crise financière de 2008 favorisé l'inflation en augmentant la masse monétaire ? Nombre d'économistes le pensent. Pourtant, une étude de la Banque de France, réalisée en février avant l'invasion russe de l'Ukraine, tempère cette explication: « L'inflation a effectivement augmenté en 2021 dans la zone euro et encore plus aux États-Unis, mais il ne faut pas nécessairement en conclure que cela provienne uniquement ou principalement de l'évolution de la demande : d'autres facteurs jouent du côté de l'offre tels que l'augmentation des prix de l'énergie ou des restrictions sur les capacités productives liées notamment au contexte sanitaire. La littérature existante est également nuancée quant aux liens possibles entre la monnaie et l'inflation », concluaient les experts de la BdF.

Un débat d'historiens

En revanche, et c'est le sens du mea-culpa des banquiers centraux évoqué précédemment, la sous-estimation de la  persistance de l'inflation n'a-t-elle pas retardé le resserrement de la politique monétaire? Ce sera aux historiens de le dire. La nécessité d'avoir une communication calibrée par rapport aux marchés financiers a peut-être conduit à un excès de prudence. Toutefois, le contexte n'est pas tout à fait identique à celui des années 1970 et 1980. À l'époque, Paul Volcker devait composer avec un taux de chômage d'environ 10 %. En mai 2022, il n'était que de 3,6 % aux Etats-Unis. Et il est opportun de souligner que la victoire de Volcker sur l'inflation s'est soldée par une récession et un chômage à deux chiffres, ce que cherchent à éviter aujourd'hui les banques centrales.

« Combien faut-il sacrifier de croissance économique pour arriver à faire reculer l'inflation ? C'est le problème qui occupe les banquiers centraux dans le monde », constatait récemment Bruno Cavalier, économiste chez Oddo BHF. Selon lui, « résoudre ce problème suppose de surmonter trois difficultés entremêlées » : analyser la nature hybride du choc d'inflation ; comprendre comment la politique monétaire se transmet à l'économie réelle ; doser le resserrement monétaire autant que possible pour éviter une récession.

Ces conditions remplies, les banques centrales doivent non seulement agir, mais aussi tenir compte de la façon dont elles vont communiquer et expliquer leurs actions aux acteurs économiques. Dans son jargon, la BCE appelle cela, depuis la mise en place des politiques non-conventionnelles, la « forward guidance ». Gageons que l'expression va prendre encore plus d'importance avec le nouveau cycle de hausse des taux.

Robert Jules

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Commentaire 1
à écrit le 14/06/2022 à 16:53
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les banques centrales ont arrose de liquidites en 2008, en 2001, et ca s'est poursuivi, en 2020 on remet une couche covid..........ils auraient du arreter les betises immediatement apres 2008, les banques centrales ont ete placees independantes preci...

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