Sénégal : la tension monte encore d'un cran, les députés se penchent sur le report de la présidentielle

La tension monte au Sénégal après l'annonce du président Macky Sall de reporter la présidentielle. De premiers heurts ont éclaté dimanche à Dakar et l'opposante et ex-Première ministre Aminata Touré a été arrêtée, selon l'opposition. Les députés doivent se réunir lundi pour examiner une proposition de loi pour le report de la présidentielle de six mois.
Le président du Sénégal Macky Sall
Le président du Sénégal Macky Sall (Crédits : AMR ALFIKY)

[Article publié dimanche 4 février 2024 à 19H50 et mis à jour lundi 5 février 2024 à 11H51]Nouvelle crise en Afrique de l'Ouest. Alors que cette partie du continent est déjà déstabilisée par les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger (tous issus de coups d'Etat), qui ont décidé la semaine dernière de se retirer de la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cedeao), la situation est explosive au Sénégal, après l'annonce samedi du président Macky Sall de reporter sine die la présidentielle initialement prévue le 25 février.

Les députés se sont ainsi réunis ce lundi pour examiner une proposition de loi pour le report de la présidentielle de six mois. Le texte doit être approuvé par les 3/5 des 165 députés pour être validé. Ce débat s'annonce comme un temps fort de la crise et l'approbation du texte ne semble pas acquise. Selon le code électoral, un décret fixant la date d'une nouvelle présidentielle doit être publié au plus tard 80 jours avant le scrutin, ce qui mènerait à fin avril dans le meilleur des cas. Le président Sall risque ainsi d'être encore à son poste au-delà de l'échéance de son mandat, le 2 avril, créant une inconnue supplémentaire.

Premiers heurts

Dimanche, la  crise politique a d'ailleurs commencé à se propager dans la rue. De premiers heurts ont éclaté à Dakar où les forces de sécurité sénégalaises ont dispersé à l'aide de gaz lacrymogène des centaines de manifestants qui protestaient contre ce report. À l'appel de plusieurs candidats, des hommes et des femmes de tous âges, agitant des drapeaux du Sénégal ou portant le maillot de l'équipe nationale de foot, ont convergé en début d'après-midi vers un rond-point sur l'un des axes routiers principaux de la capitale. Environ 200 manifestants ont bloqué la circulation et érigé une barricade à l'aide de pneus enflammés sur une grande avenue de la capitale. La foule s'est retirée dans des rues adjacentes quand la police, après avoir essuyé de nombreux jets de pierres, est intervenue à coups de gaz lacrymogène et a procédé à des interpellations. De même, ce lundi matin, les gendarmes sénégalais ont dispersé un rassemblement devant l'Assemblée nationale à Dakar où l'opposition a appelé à manifester. De nouveau, les forces de sécurité ont lancé deux grenades lacrymogènes pour faire partir un groupe de quelques dizaines de personnes qui refusaient d'obéir à leur injonction et qui se sont repliées plus loin en scandant « Macky Sall dictateur ! », du nom du président sénégalais.

En outre, l'accès aux données mobiles internet était coupé à Dakar, comme l'ont constaté les journalistes de l'AFP. De nombreux usagers se sont également plaints de ne plus avoir accès aux données mobiles sur leur téléphone portable depuis la matinée. Dimanche soir déjà, les autorités sénégalaises avaient suspendu le signal de la télévision privée Walf TV, coupable selon elles d'« incitation à la violence » à travers ses images sur les protestations un responsable du ministère de la Communication. De son côté, le groupe Walf a annoncé sur les réseaux sociaux un « retrait définitif de sa licence par l'Etat ».

L'opposante et ex-Première ministre Aminata Touré arrêtée

Dimanche, l'un des candidats à la présidentielle, Daouda Ndiaye, a posté sur les réseaux sociaux un message où il assure avoir été « brutalisé » par les forces de l'ordre, et a rapporté que certains de ses collaborateurs ont été « arrêtés ». Le soir, le député d'opposition Guy Marius Sagna a, lui, annoncé à l'AFP l'arrestation de l'opposante et ex-Première ministre Aminata Touré. Ancienne Première du Sénégal nommée par le président Macky Sall puis passée à l'opposition, Aminata Touré, candidate recalée à la présidentielle, répondait dimanche à un appel pour protester contre le report du scrutin.

Le report de la présidentielle a suscité un tollé et fait craindre un accès de fièvre dans un pays réputé comme un îlot de stabilité en Afrique de l'Ouest, mais qui a connu différents épisodes de troubles meurtriers depuis 2021. L'annonce a aussi provoqué l'inquiétude à l'étranger. Plusieurs candidats d'opposition ont annoncé à la presse leur décision d'ignorer la décision du président Sall et de maintenir le lancement de leur campagne dimanche. Pour rappel, le président Sall, élu en 2012 pour sept ans et réélu en 2019 pour cinq ans, a annoncé en juillet ne pas être pas candidat.

La France et l'UE demandent des élections « dans les meilleurs délais »

L'Union européenne et la France, importants partenaires du Sénégal, ont affirmé que le report de la présidentielle ouvrait une période « d'incertitude », et ont appelé à des élections « dans les meilleurs délais ».

« L'Union européenne (...) appelle tous les acteurs à œuvrer, dans un climat apaisé, à la tenue d'une élection, transparente, inclusive et crédible, dans les meilleurs délais et dans le respect de l'Etat de droit, afin de préserver la longue tradition de stabilité et de démocratie au Sénégal », a déclaré Nabila Massrali, porte-parole de la Commission pour les affaires étrangères.

Les Etats-Unis et la Cedeao, dont le Sénégal est membre, ont également exprimé leur inquiétude, et ont demandé aux autorités de fixer rapidement une nouvelle date.

Stabilité historique

Alors que les coups d'Etat se sont succédé en Afrique de l'Ouest, le Sénégal n'en a jamais connu aucun, une rareté sur le continent. Américains et Européens ont toujours vanté la stabilité et la pratique sénégalaise de la démocratie et de l'alternance. Néanmoins, le Sénégal a été le théâtre depuis 2021 d'épisodes de troubles meurtriers causés par le bras de fer entre l'Etat et l'opposant Sonko, avec des dizaines de morts et des centaines d'arrestations. Tandis que le continent est livré à une compétition stratégique intense et que la Russie renforce ses positions chez les voisins sahéliens en butte au djihadisme, le président Sall a maintenu des relations fortes avec l'Occident. Mais il a toujours revendiqué la diversification des partenariats, et a proclamé que l'Afrique comme « chasse gardée » de l'Europe, « c'est terminé ».

Conflit entre le Conseil constitutionnel et l'Assemblée nationale

Pour justifier sa décision, le président Sall a invoqué le conflit qui a éclaté entre le Conseil constitutionnel et l'Assemblée nationale après la validation définitive par la juridiction de vingt candidatures et l'élimination de plusieurs dizaines d'autres.

Le Conseil constitutionnel avait exclu du scrutin des dizaines de prétendants, dont deux ténors de l'opposition, le candidat antisystème Ousmane Sonko et Karim Wade, ministre et fils de l'ex-président Abdoulaye Wade (2000-2012), parce que dernier avait une double nationalité (sénégalaise et française), ce qu'interdit la Constitution pour briguer la présidence et que nie Karim Wade. Or à l'initiative de ce dernier, qui a remis en cause l'intégrité de deux juges constitutionnels et réclamé le report de l'élection, l'Assemblée a approuvé la semaine dernière la création d'une commission d'enquête sur les conditions de validation des candidatures. Contre toute attente, un grand nombre de députés du camp présidentiel ont voté favorablement. L'Assemblée a ainsi provoqué une vive querelle sur la séparation des pouvoirs, mais aussi nourri le soupçon d'un plan du pouvoir pour ajourner la présidentielle et éviter une défaite. Alors que le président Mall ne se représentera pas, Amadou Ba, son dauphin, est en effet contesté dans ses propres rangs et fait face à des dissidents.

Le candidat anti-système Bassirou Diomaye Faye inquiète le pouvoir

Au contraire, le candidat anti-système Bassirou Diomaye Faye, à la candidature validée par le Conseil constitutionnel bien qu'il soit emprisonné depuis 2023, s'est imposé ces dernières semaines comme un postulant crédible à la victoire, un scénario cauchemar pour le camp présidentiel. Bassirou Diomaye Faye fait partie des centaines de personnes arrêtées depuis 2021 en lien avec la confrontation entre son parti, le Pastef, aujourd'hui dissous, et le pouvoir. Il a été inculpé des chefs d'outrage à magistrat, diffamation et actes de nature à compromettre la paix publique, avait indiqué l'un de ses avocats en avril 2023. Son interpellation faisait suite à la publication d'un message critique envers la justice. Le Pastef, dont il est le secrétaire général, l'a choisi pour remplacer son chef Ousmane Sonko, emprisonné en juillet 2023 et disqualifié par le Conseil constitutionnel pour la présidentielle.

(Avec AFP)