Le revenu de base (1/3) : les fondements

Par Mégane Chiecchi  |   |  1125  mots
Le revenu de base, une condition nécessaire aux sociétés modernes ?
450 euros par mois pour tous, sans condition. Une utopie pour certains, un projet de société pour d'autres. Qu'on l'appelle le revenu de base ou le revenu universel, l'idée reste la même : tout le monde devrait bénéficier d'un minimum de ressources pour vivre dignement.

A l'origine rien ne pouvait laisser présager que l'idée réunirait libéraux et socialistes. Pourtant c'est bien la spécificité du revenu de base : il séduit tous les camps politiques, à quelques exceptions près. Réunis dans plusieurs associations, à l'échelle française, européenne et mondiale, des individus œuvrent activement à la réalisation du revenu de base, persuadés qu'avec lui, une nouvelle société est possible.

Si le concept a de quoi séduire, c'est qu'il porte en lui le rêve d'une société plus juste, qui parviendrait à éradiquer la pauvreté. Un problème de fond, pour des pays riches où la misère a toujours sa place à côté de l'opulence. L'idée du revenu de base ne date pas d'hier. Depuis le 18ème siècle, plusieurs courants et personnalités s'en sont emparés, alors même que des différences de fond les opposaient.

La convergence de mouvements opposés

Le spectre des défenseurs du revenu de base est en effet très large : difficile, voire impossible, de répertorier l'ensemble des penseurs qui se sont ralliés au mouvement ou qui y ont été associés.

Parmi eux, on retrouve le pamphlétaire britannique Thomas Paine, qui apparaît comme le premier penseur du revenu de base. En 1795, il publie "La Justice Agraire", dans lequel il plaide pour une indemnité liée à la pauvreté. A cette époque, l'auteur explique que la réforme agricole subie par les paysans anglais (la politique d'enclosure, qui vise à privatiser les terrains cultivables) conduit à l'appauvrissement des citoyens.

Selon Thomas Paine, cette dépossession doit être compensée par une allocation versée par l'Etat. Invoquant le principe d'un "patrimoine naturel commun", le penseur s'oppose à l'appropriation des terres par une minorité, expliquant qu'une inégalité devant la propriété reviendrait à nuire aux libertés individuelles.

Le pamphlétaire proposait donc de "créer un fonds national pour payer à tous les individus qui auront atteint l'âge de 21 ans, la somme de 15 livres sterling, à titre d'indemnité du droit naturel, dont le système des propriétés territoriales les a dépouillés."

Favorable à cette idée, le gouvernement anglais finira par mettre en place au début du 19ème siècle le Speenhamland Act, qui reprend le principe d'allocations aux paysans pauvres. Les idées de Paine sont donc prises au sérieux, mais elles ne suffiront pas à endiguer l'exode massif des populations vers les villes, à l'aube de la révolution industrielle.

Une réaction à l'industrialisation

Le concept est aussi, d'une certaine façon, au coeur du socialisme du XIXème siècle qui cherche à libérer l'individu de l'aliénation du travail. En bénéficiant d'une ressource minimum sans condition, les citoyens pourraient, potentiellement, gagner en autonomie et en pouvoir de négociation face à leurs employeurs. Cette réflexion sur le travail et le bien-être individuel, on la retrouve aussi chez le philosophe André Gorz, qui dénonce un nouveau marché du travail déficient :

"La distribution des moyens de paiement devra correspondre au volume de richesses socialement produites, et non au volume de travail fourni" défendait le philosophe.

Déroulant sa pensée sur le fil du 20ème siècle, le penseur prédit dans ses différents ouvrages que le temps passé à travailler diminuera inéluctablement pour l'ensemble de la population, notamment avec l'automatisation et la spécialisation des tâches. André Gorz considère alors que le plein emploi ne reviendra jamais et que les sociétés doivent transformer leurs fondements pour s'adapter au nouveau marché du travail. Une position qui irrigue d'ailleurs une partie des revendications de mai 1968.

Un concept né avec le chômage

Pour certains, le revenu de base serait donc une question de droit primaire. Une sorte de condition nécessaire à la survie des individus dans une société où l'emploi ne parvient plus à sortir les personnes de la pauvreté.

"Je ne pense pas qu'il faille tuer les gens qui ne trouvent pas de boulot, il s'agit d'un droit de survie. On ne va pas les laisser crever de faim, encore moins dans un pays riche comme le nôtre", avance l'économiste défenseur du revenu de base Marc de Basquiat.

Le revenu de base, une condition nécessaire aux sociétés modernes ? Plusieurs économistes libéraux s'accordent en tous cas pour le dire. Milton Friedman, chef de file du courant monétariste, a ainsi consacré en 1962 un chapitre de son ouvrage "Capitalism & Freedom" à l'impôt négatif. Il y suggère qu'une somme fixe devrait être versée à tous les citoyens pour réduire la pauvreté. Pour le financer, il propose une simplification extrême du système fiscal, avec la fin de l'impôt sur le revenu au profit d'un impôt universel dont la somme serait fixe pour tout le monde, afin d'éviter les effets de seuil.

Concrètement, cela reviendrait à accepter qu'une personne fortunée soit autant aidée qu'une personne dans le besoin. Une nouvelle approche de la solidarité, donc, qui ne plaît pas forcément à la gauche qui dénonce l'individualisme et l'injustice d'une telle mesure. Du côté des libéraux la critique est parfois toute aussi ferme : Juan Ramon Rallo, économiste espagnol auteur de "Contra la renta basica" suggère que le principe est tout simplement illégal :

"Toute obligation inconditionnelle de transférer une part de ses revenus gagnés est une atteinte à la liberté humaine. Car c'est sous la contrainte qu'il faut ensuite servir les intérêts d'autrui."

Et aujourd'hui ?

Philippe Van Parijs, ardent promoteur du revenu de base, semble le plus à même de faire la synthèse des différents mouvements qui le compose. S'il est difficile de l'associer à un mouvement en particulier, c'est parce que l'intellectuel prend soin de ne jamais paraître trop radical lorsqu'il évoque son sujet de prédilection : la justice sociale.

Irriguée en partie par des théories marxistes, Van Parijs propose une nouvelle conception de la société, basée sur l'opposition entre chômeurs et travailleurs. Fondateur de l'association internationale "BIEN" (Basic Income Earth Network) en 1986, il est actuellement docteur en économie à l'université de Louvain en Belgique, lorsqu'il ne répond pas aux médias pour promouvoir son mouvement.

Mais le discours pour le revenu de base est complexe, à tel point qu'il est bien souvent inaudible pour le grand public. En prise avec des considérations philosophiques aussi bien que pragmatiques, le concept souffre d'élitisme. Mais il est aussi très contesté, notamment sur le plan pratique.

Retrouvez notre prochain volet, samedi 8 août, sur les applications concrètes du revenu de base (ajouter lien volet n°2 après publication).