Le "Viagra féminin" : une question de santé ou de marché ?

Mégane Chiecchi

Mégane Chiecchi
A peine créé aux Etats-Unis, le marché du "Viagra féminin" pourrait déjà s'exporter au Canada. Autorisé hier par la Food and Drug Administration (FDA), le produit appartient désormais au laboratoire Valeant, qui semble miser sur la rentabilité de la pilule rose, alors même que son efficacité est contestée.
Voté à 18 voix contre 6 par un comité consultatif d'experts de la FDA, le "Viagra féminin" n'en est pas à sa première tentative d'entrée sur le marché américain. S'il a été légalisé le 19 août 2015, il a d'abord été fermement rejeté par l'organisation à deux reprises.
Dans la course au "Viagra féminin", le premier à faire une proposition à la FDA est le laboratoire allemand Boehringer-Ingelheim en 2010. Mais l'agence de santé américaine n'est pas convaincue, et rejette le projet. Face à l'échec, l'allemand finit par revendre sa molécule, le Flibanserine, à l'américain Sprout Pharmaceuticals.
Né en 2011, Sprout a pour seul but de développer un "Viagra féminin". Et quant à l'équipe dirigeante du laboratoire, il s'agit d'un couple déjà connu de la FDA : Cindy et Bob Whitehead. Anciennement patrons de Slate Pharmaceuticals, une entreprise spécialisé dans les pilules de testostérones, ils avaient déjà été épinglés pour "marketing inapproprié" pointant du doigt des publicités trompeuses.
Deux ans plus tard, le laboratoire Sprout Pharamaceuticals présente donc une nouvelle version de la pilule rose, qui sera rejetée une fois de plus par la FDA en 2013. Mais loin d'abandonner, Sprout lance alors une campagne de communication en finançant un groupe féministe appelé "Even the score".
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Avec pour leitmotiv la dénonciation du traitement inéquitable des dysfonctionnements sexuels chez la femme ou l'homme, l'association fait du médicament de Sprout un enjeu de société. Le conflit d'intérêt est acté.
En 2015, la FDA donne son accord au même médicament présenté par le laboratoire Sprout. L'importante campagne de communication du laboratoire semble avoir porté ses fruits.
Si le "Viagra féminin" s'apprête à arriver aux Etats-Unis, il n'est efficace qu'à 10%, au prix d'importants risques, augmentés en cas de prise d'alcool. Syncope, endormissement, nausées, fatigue, problèmes cardiaques : la liste d'effets secondaires fournies avec la boîte de pilules roses est longue, et ne laisse pas présager de meilleurs rapports sexuels.
Par ailleurs, d'après les essais cliniques menés auprès de 2.400 femmes pendant 6 mois, 38% des patientes qui ont consommé des placebos ont vu leur libido s'améliorer, contre 51% des femmes qui ont pris le réel médicament.
Contrairement au Viagra pour homme dont l'action est exclusivement mécanique, le médicament de Sprout Pharmaceuticals ne peut donc pas garantir aux femmes un produit miracle. Cité par Medscape International, Walid Gellad, membre du panel de la FDA mobilisé sur le sujet, remet lui-même en question l'efficacité de ce médicament :
Si l'on ne connaît pas encore le prix de commercialisation de la pilule de Sprout, on peut s'imaginer que son prix sera élevé, si l'on compare aux prix du Viagra masculin. Pfizer, le laboratoire historique du médicament, vend par exemple une boîte de 4 comprimés à 72 euros.
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Avec des tarifs aussi élevés, les perspectives de rendement sont attractives. Lors de son lancement, en 1998, le Viagra de Pfizer avait doublé le prix des actions du laboratoire. Depuis, l'entreprise tire un milliard de dollar par an de sa pilule bleue, et ce malgré l'arrivée de génériques. Une success story qui a peut-être inspirée le laboratoire canadien Valeant, nouveau leader du "Viagra féminin".
Mégane Chiecchi