Présidentielle américaine : Chicago, chronique de la violence quotidienne et du racisme ordinaire

Lysiane J. Baudu

Lysiane J. Baudu
Depuis l'élection de Barak Obama en 2008, en pleine crise économique, l'Amérique a changé. Si, en huit ans, elle s'est relevée, tous les Américains ne ressentent pas de la même façon les effets de la croissance retrouvée. Perte de repères, anxiété face à la menace - devenue réalité pour certains - d'un déclassement économique et social, violence et racisme renouvelés, irruption du terrorisme "local", paralysie à Washington et polarisation politique, sans oublier les problèmes d'immigration, de santé, d'éducation, de droit à l'avortement et de droits civiques : l'Amérique traverse une crise existentielle. Nous l'avons parcourue, de ville en ville, pour prendre son pouls et battre la campagne avec les deux candidats à la présidentielle. Une femme, Hillary Clinton, attendue au tournant de sa longue carrière politique - y compris par certains électeurs démocrates qui ne lui font pas confiance -, face à un milliardaire, que de nombreux républicains bon teint détestent, mais qui a réussi à battre tous les candidats de l'establishement lors de la primaire. Oui, décidément, l'Amérique change. L'Amérique est "on the move", même si nul ne sait où elle arrivera le 8 novembre prochain, à l'occasion de la première élection "post-American dream".
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La violence a déjà fait plus de 500 morts depuis le début de l'année dans la ville. Au-delà de la guerre des gangs, les raisons tiennent à la ségrégation, toujours vivace - sans oublier l'impact des réseaux sociaux. Sujet au cœur de la campagne présidentielle: le contrôle des armes à feu.
Un panorama dentelé de gratte-ciel, des façades de verre éblouisssantes sous le soleil, de majestueux immeubles Art déco, comme celui de la Tribune, près du pont qui enjambe la Chicago River. C'est le Chicago chic, celui du Loop et de l'Art Institute, celui des traders - même s'ils sont moins nombreux en ville depuis que les parquets pour les transactions à la criée, au Chicago Mercantile Exchange ou au Board of Trade, ont été remplacés par des ordres à la nanoseconde, par ordinateur. Devant le Federal building, le Flamingo, un mobile de Calder, veille. Tout est calme dans le centre-ville. Mais qu'on aille à quelques kilomètres de cette enclave dorée et les constructions rapetissent, pour n'être plus que des maisonnettes de brique rouge et de bois, de guingois dans des rues mal entretenues. Les coups de feu dans la nuit, ou même en plein jour, et les cordons de police sont une habitude pour les résidents, en majorité noirs et hispaniques. La violence est endémique dans le South Side, le North et le West Side. Selon le dernier décompte, entre le 1er janvier et le 26 septembre 2016, 3.158 personnes ont été victimes de fusillades, et plus de 500 personnes y ont perdu la vie - contre 2.988 sur tout l'an dernier (et 488 décès), soit plus, déjà, en 2015, que les 352 victimes de New York, qui a pourtant une population trois fois plus nombreuse (2,7 millions contre 8,5 millions). La majorité des victimes de Chicago sont des Afro-Américains.
Le dernier pic de violence remontait à 2012. Le spécialiste de l'action sociale Desmond Patton, qui a étudié à l'Université de Chicago de 2006 à 2012, explique:
Sous la pression de la police, qui a cherché à disloquer les gangs, sans oublier les emprisonnements et les assassinats, certaines organisations ont perdu leurs chefs. Avec pour conséquence, aujourd'hui, une multitude de petits gangs, qui luttent pour quelques rues, afin de faire régner leur loi et pratiquer leur trafics. S'ensuit une multitude d'attaques, parfois envenimées par les médias sociaux, sur lesquels on frime ou on menace. Desmond Patton, maintenant professeur à l'Université de Columbia, à New York, a commencé à s'intéresser à ce dernier phénomène, après qu'une joute sur les réseaux sociaux entre deux rappers se soit soldée par une fusillade.
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

Son but ? Détecter les comportements dangereux à travers un monitoring des tweets, et mettre les jeunes à la dérive en contact avec des organisations communautaires, qui leur offriront du mentorat.
Face à la violence, nombreux sont ceux qui veulent durcir de nouveau la législation sur les armes à feu dans la région, d'autant que, selon la police de Chicago, les maigres sanctions prévues par la justice pour la possession d'une arme à feu ne sont rien en comparaison des représailles que les membres de ces mini-gangs risquent de la part de leurs pairs - pour la perte d'un flingue...
Une analyse que ne partage pas Donald Trump, candidat républicain à la Maison Blanche. Il continue de penser que les lois « anti-gun » de Chicago sont suffisantes, et même qu'elles ne servent à rien.
On l'aura compris, le candidat républicain est contre un contrôle plus strict des armes à feu, tandis qu'en face, Hillary Clinton est pour. Elle veut également une enquête systématique sur le passé de ceux qui veulent acquérir une arme, de même qu'un abandon des sentences obligatoires minimales, « qui ont mis trop de gens en prison pour trop longtemps pour des délits trop faibles ».
Sous pression, le maire démocrate de Chicago, Rahm Emanuel, vient d'annoncer un plan pour lutter contre la violence, fondé sur "plus de policiers, plus de mentors pour les jeunes et plus d'investissements pour l'emploi". Certains pointaient jusqu'à présent le manque de policiers (la proportion pour 10.000 habitants est de 47 à Chicago, contre 59 à New York), un recrutement et une formation inadéquats. Sans oublier l'omerta qui règne dans la population. Elle dénonce peu les responsables de crimes, de peur de subir des représailles. Nombreux sont les meurtres qui restent non élucidés.
A la violence au sein de la communauté s'ajoute la violence policière. Les bavures - un policier blanc criblant de balles un jeune noir - sont légion, à Chicago comme ailleurs, à Ferguson, Baltimore, Charlotte, Milwaukee.... De quoi accroître la défiance de la population noire envers les autorités. L'aliénation vient également d'un problème plus large, celui de la pauvreté et de la ségrégation, entraînant mal logement, piètre qualité des écoles, chômage et dysfonctionnements familiaux.
Là encore, Chicago n'est pas la seule ville à connaître ces phénomènes, mais le taux de pauvreté de la population noire y est de près de 30%, contre 24% à l'échelle nationale. Certains quartiers de Chicago ont un taux de 40% et, selon les études, environ 80% des noirs vivraient « isolés », dans des quartiers où ils n'ont aucun contact avec des blancs. Pas étonnant que Trump ait voulu s'engouffrer dans la brèche, en tentant - sans grand succès, apparemment - de rallier les noirs à sa cause en déclarant :
Par Lysiane J. Baudu
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Lysiane J. Baudu