Tensions en Ukraine : l'énergie, talon d'Achille de l'Allemagne face à la Russie

Les Etats-Unis et l'Union européenne menacent de prendre de lourdes sanctions si la Russie envahit l'Ukraine. L'Allemagne temporise à cause de son étroite dépendance énergétique à l'égard du gaz naturel russe.
Robert Jules

5 mn

Olaf Scholz, Premier ministre allemand.
Olaf Scholz, Premier ministre allemand. (Crédits : Reuters)

Pour Olaf Scholz, le dossier ukrainien est son véritable baptême de feu international depuis son accession à la Chancellerie le 8 décembre. La dépendance énergétique de l'Allemagne à l'égard de la Russie place en effet Berlin dans une position délicate si les troupes russes envahissaient l'Ukraine pour soutenir les séparatistes pro-russes des républiques autoproclamées de Lougansk et Donetsk dans la région du Donbass, dans l'est du pays.

Faire preuve de "sagesse"

Signe de cet embarras, il a suggéré dimanche à ses alliés européens et américain de faire preuve de "sagesse" dans le choix des sanctions. D'ores et déjà, Berlin aurait fait retirer la proposition visant à exclure la Russie du système mondial de paiement SWIFT, selon une source européenne citée par l'AFP. Par ailleurs, l'Allemagne a refusé de livrer des armes à Kiev, alors que les Etats-Unis ont déjà envoyé 80 tonnes d'armement, selon des déclarations du ministre de la Défense ukrainien, Oleksii Reznikov.

L'Allemagne dépend de la Russie pour plus de la moitié  - entre 50% à 75% estime Eurostat - de ses importations de gaz naturel, contre environ 40% en moyenne pour l'ensemble de l'Union européenne. Au premier semestre 2021, elles avaient même augmenté de 20%.

Premier acheteur mondial de gaz russe

Si d'autres pays comme la Bulgarie, la Tchéquie, l'Estonie, la Roumanie, l'Autriche ou encore la Finlande sont encore plus dépendants du gaz russe, de l'ordre de 75% à 100% (certaines données étant confidentielles, Eurostat fournit des fourchettes), l'Allemagne reste le premier acheteur mondial de gaz russe en volumes comme en revenus. Ce lien étroit est d'autant plus ténu que les décideurs politiques allemands répètent depuis des années que les Russes sont des fournisseurs fiables.

Or, alors que l'Europe traverse une grave crise énergétique qui a vu, selon l'Office fédéral des statistiques, les prix de l'énergie bondir en décembre de 69 % sur un an en Allemagne, cette certitude est à nuancer. "Contrairement à d'autres fournisseurs qui livrent par gazoducs comme l'Algérie, l'Azerbaïdjan et la Norvège, la Russie a réduit ses exportations vers l'Europe de 25 % au quatrième trimestre 2021 par rapport à la même période en 2020 - et de 22 % par rapport à ses niveaux de 2019. Et ce, malgré les prix exceptionnellement élevés du marché du gaz naturel que nous avons connus ces derniers mois", alertait à la mi-janvier, Fatih Birol, le directeur exécutif de l'Agence internationale de l'énergie (AIE). Selon lui, les compagnies russes sous influence du gouvernement pouvaient potentiellement livrer un tiers supplémentaire de gaz naturel, soit 3 milliards de mètres-cube par mois à l'Europe.

Arme politique

Autrement dit, Moscou était soupçonnée d'utiliser le gaz naturel en arme politique dans son rapport de force avec l'Union européenne et les Etats-Unis sur le dossier ukrainien en restreignant des livraisons qui touchaient directement l'Allemagne.

Le gaz naturel est également au cœur du dossier Nord-Stream 2, un gazoduc qui a coûté 9,5 milliards d'euros dans lequel ont investi plusieurs sociétés européennes ainsi que le géant gazier russe Gazprom. En reliant directement la Russie à l'Allemagne, l'infrastructure non seulement va doubler les capacités de livraison mais aussi d'éviter de passer par l'Ukraine. Officiellement opérationnel depuis l'année dernière, il attend toujours le feu vert de la Commission environnementale allemande.

Depuis son lancement, les Etats-Unis sont opposés au projet, y voyant la volonté de Moscou d'accroître son influence sur l'Europe. Tant Donald Trump durant sa présidence que l'administration Biden aujourd'hui font pression pour le faire capoter. Mais comme Angela Merkel, le nouveau chancelier allemand botte en touche, faisant valoir qu'il s'agit là d'un projet 100% privé qui ne relève pas d'un débat politique. Donald Trump avait d'ailleurs fait pression en 2018 sur Berlin pour que l'Allemagne finance un terminal gazier en Mer du Nord pour bénéficier de livraison de GNL par méthanier en provenance du Qatar et des... Etats-Unis, dont les exportations vers l'Europe sont en forte augmentation ces dernières semaines. Mais le projet a été abandonné depuis que Trump a échoué à sa réélection.

Reste que l'Allemagne compte bien sur Nord Stream 2 pour faire face à ses besoins énergétiques depuis qu'Angela Merkel a décidé de miser sur les énergies renouvelables il y a 20 ans en abandonnant le nucléaire. Avec l'arrêt des dernières centrales cette année et la sortie du charbon avancée de plusieurs années - à 2038 -, dans le cadre de l'accord de coalition passé entre les Verts, le SPD et les Libéraux pour réduire les émissions de CO2, la dépendance au gaz russe pour pallier les intermittences liées à la production d'électricité à partir du vent et du soleil va s'accroître. Un choix qui n'a pu se faire sans un accord de confiance entre Moscou et Berlin qui est aujourd'hui mis à l'épreuve, notamment avec la nouvelle coalition, les Verts n'ayant jamais caché leur hostilité à l'égard de la Russie.

La dépendance russe aux revenus des hydrocarbures

Car la Russie est dans le même temps dépendante de ses ventes de gaz aux Européens pour assurer des revenus nécessaires pour le budget de l'Etat. En 2021, selon les données du ministère de l'Economie russe, les ventes totales de pétrole et de gaz naturel (ventes locales et exportations) ont dépassé de 51,3% les objectifs initiaux en raison de la flambée des prix. Elles ont généré 9.100 milliards de roubles (89,33 milliards d'euros) de revenus, soit 36% du budget total du pays. Selon la Banque centrale russe, les seules exportations de gaz naturel par gazoduc ont atteint 47,98 milliards d'euros et celle de GNL 6,72 milliards d'euros. La part du gaz dans l'ensemble des revenus est passée de 20% à 23%.

Une performance qui est due à l'envolée des cours. Le ministère tablait pour l'année dernière sur un prix moyen de 138,37 euros les 1.000 mètres-cube. Gazprom a indiqué en décembre qu'il avait exporté au prix de 247,47 euros. Les ventes d'hydrocarbures ont même permis au pays d'engranger un excédent de sa balance courante de 106,43 milliards d'euros, un record historique, équivalent à 7% de son PIB.

Si la situation se dégradait dans le dossier ukrainien, la Russie aurait donc également beaucoup à perdre. Et l'hôte du Kremlin en est bien conscient.

Robert Jules

5 mn

Sujets les + lus

|

Sujets les + commentés

Commentaires 23
à écrit le 26/01/2022 à 7:56
Signaler
Cela montre que les Allemands ne sont pas aussi intelligents qu'ils le pensent. Ils se croyaient plus intelligents aussi que Trump qui les a avertit de cette dependance sur la russie. Et ils ont combattu les efforts de Trump pour sanctionner et arret...

à écrit le 25/01/2022 à 18:59
Signaler
La principale contribution de l'Allemagne a été de fermer 3 centrales nucléaires en ce début d'année. C'est dire s' ils sont à la hauteur des enjeux. Il est d'ailleurs paradoxal de voir les verts et les socio-démocrates allemands renforcer le potent...

à écrit le 25/01/2022 à 18:14
Signaler
Je pense qu'il faut comprendre leur hatitude craintive , depuis la fin de la guerre de 45 ils ont vécu sous le parapluie nucléaire de Américains , il n'ont pratiquement pas d'armée d'où la croissance exponentielle de leur économie, ils se sont repos...

le 26/01/2022 à 7:58
Signaler
Ca fait effectivement froid dans le dos

à écrit le 25/01/2022 à 15:06
Signaler
L'Allemagne est passée de la frénésie militariste à la lacheté permanente. Quand il s'agit de la Russie, de la Chine (pour raisons économiques) ou de la Turquie (sociales), elle rampe sans vergogne.

le 29/01/2022 à 15:47
Signaler
Pour moi qui ait travaillé durant quelques décennies avec les Allemands la description á Bof réflete bien la situation....quand les autres pays sanctionnent la Russie,l´Allemagne se dérobe par la petite porte et fait des affaires mirobolantes dans le...

à écrit le 25/01/2022 à 15:04
Signaler
Bah voila l'héritage de madame Merkel : pas assez d'énergie pour faire fonctionner la 4ème puissance économique mondiale. Certes, c'est le consensus qui l'emporte, c'est surtout un pays qui part en lambeaux d'un point de vue infrastructures... Tout c...

à écrit le 25/01/2022 à 12:57
Signaler
L'Allemagne où l'art de se fourrer dans tous les mauvais coups possibles et imaginables.

à écrit le 25/01/2022 à 12:27
Signaler
Analyse tout à fait médiocre il semblerait. Rien à voir : les allemands ne souhaitent tout simplement pas d'une guerre à leurs portes. Qui voudraient d'une guerre proche de chez soi ? Les Etats-Unis eux ne se soucient guère de ces guerres à distance....

à écrit le 25/01/2022 à 10:28
Signaler
Le tal0n d'Achille de l'Allem9gne ce sont les éc0logistes.

le 25/01/2022 à 11:04
Signaler
Ce ne sont pas que ces écologistes mais son appareil politique qui manque de vision stratégique comme les pays bas et les pays scandinaves … ils se sont rendus dépendants des caprices moscovites et pekinois … c est la nouvelle réalité du monde : conc...

à écrit le 25/01/2022 à 9:49
Signaler
Les dirigeants politiques montrent une fois de plus qu’ils méconnaissent les réalités et ils piègent leur pays par manque de clairvoyance

à écrit le 25/01/2022 à 9:20
Signaler
"Si d'autres pays comme la Bulgarie, la Tchéquie, l'Estonie, la Roumanie, l'Autriche ou encore la Finlande sont encore plus dépendants du gaz russe, de l'ordre de 75% à 100%". Vous vous documentez un peu avant d'écrire les articles? La Roumanie pro...

à écrit le 25/01/2022 à 6:31
Signaler
Les USA veulent vendre aux allemands du gaz en échange de leur « protection ». Les allemands ne veulent pas, ils veulent du gaz Russe. Les allemands veulent nous revendre du gaz Russe, nous ne voulons pas. Nous voulons du nucléaire. Les américains o...

le 25/01/2022 à 7:13
Signaler
Comme les allemands nous voulons nous aussi du gaz.. et pas 1 ou 2 bateaux mais à flot continu.

à écrit le 25/01/2022 à 2:01
Signaler
"Tensions en Ukraine : l'énergie, talon d'Achille de l'Allemagne face à la Russie" A compléter par: le blé, talon d'Achille de la France. En effet, les céréaliers français ont non seulement bénéficié de la suppression de l'ISF pour gonfler le...

à écrit le 24/01/2022 à 20:02
Signaler
Les USA "et" l'Europe. ..MDR L'Europe est une gelée molle ,les cerveaux qui l'a composent ne se sont pas additionnés ils s'annihilent mutuellement . Comme disait Chirac : " Je décide , il exécute !" C'est notre rapport avec le nouveau mon...

à écrit le 24/01/2022 à 18:41
Signaler
quand on coupe la branche ou on est assis ( centrales nucleaires ) faut pas s étonner que poutine menace de fermer le gaz .

le 24/01/2022 à 18:55
Signaler
Il a été largement formé et bercé par maman Merkel d'où son hésitation maladive . On voit qu'il aimerait bien laisser les autres dans une telle aventure tendue par Poutine . Les Allemands sont le maillon faible .

à écrit le 24/01/2022 à 18:31
Signaler
Les allemands ne souhaitent pas cette guerre et leur amiral chef de la marine l'a bien expliqué. Ca lui a coûté son poste. Seuls les américains et les va-t'en guerre ont intérêt à nous opposer aux russes.

le 24/01/2022 à 21:00
Signaler
@calamard: Les russes ont annexé la Crimée (certes, avec la bienveillance de la population locale), interviennent partout en soutenant les personnages les plus odieux. Dans leur média d'Etat il y a une propagande de guerre agressive et de chauvinism...

à écrit le 24/01/2022 à 17:53
Signaler
C'est aberrant, ils ont finis de jouer avec leur joujou covid, alors les vieux, pour s'occuper, vont encore faire une guerre !

le 24/01/2022 à 18:51
Signaler
Allons on ne va pas mettre en première ligne les vieux quand même . Vous , vous ête encore jeune pour ça .

Votre email ne sera pas affiché publiquement.
Tous les champs sont obligatoires.

-

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.