En Irlande, le gouvernement joue la peur pour gagner les élections

Romaric Godin, à Dublin

Romaric Godin, à Dublin
À neuf jours des élections générales prévues le 26 février, la campagne électorale prend un tour inquiétant pour Enda Kenny, le Premier ministre irlandais. Dans un sondage publié mercredi 17 février pour l'Irish Sun, son parti, Fine Gael (conservateur) ne recueille plus que 26% des intentions de vote, en baisse de deux points sur une semaine. En 2011, ce parti avait recueilli 36,1% des suffrages.
C'est un véritable choc pour Enda Kenny qui avait misé sur une campagne courte de trois semaines, centré sur la « poursuite de la reprise », comme le dit le slogan de campagne de Fine Gael. Mais la perspective de pouvoir renouveler l'alliance avec les Travaillistes, qui gouverne l'Irlande depuis 2011, semble s'éloigner de plus en plus. Le Labour n'est donné par le sondage de l'Irish Sun qu'à 9% - en hausse d'un point sur une semaine, mais en baisse de dix points par rapport à 2011.
Malgré une croissance record en Europe (6,5% en 2015), les Irlandais ne semblent pas enthousiastes à l'idée de renouveler leur confiance à une coalition qui perdrait en effet plus de vingt points par rapport au scrutin précédent.
En Irlande, l'ambiance de cette campagne n'est pas, il est vrai, digne d'un « tigre celtique ». Le mécontentement est assez général dans la population. Les jeunes, particulièrement, s'inquiètent des difficultés à trouver un emploi stable et à disposer de perspectives. Beaucoup continuent à émigrer, tandis que ceux qui sont partis durant les années de crise ne reviennent toujours pas, malgré les efforts du gouvernement dans ce sens. Jill Kerby, journaliste financière à l'Irish Times, résume cette incertitude ainsi :
Ces derniers ont-ils le sentiment de profiter de cette reprise ? « La réponse devrait être plutôt non », conclut-elle.
Du coup, même les membres des partis de gouvernement doivent reconnaître qu'il est temps pour l'État d'investir dans des domaines sinistrés comme le logement social ou la santé.
Mais, pour elle, la condition de cet investissement, c'est la stabilité politique qui continuera à rassurer les investisseurs.
Enda Kenny n'aura d'ailleurs pas ménagé ses efforts pour convaincre les électeurs qu'il ne représentait pas le maître en austérité qu'il a pu être jusqu'en 2014, lorsque la Troïka était encore à Dublin. Le budget 2016 est très généreux, avec ses baisses d'impôts et le relèvement de certaines primes dans la fonction publique. Le programme du Fine Gael est encore plus ambitieux et ses adversaires mêmes trouvent les dépenses envisagées non finançables. Mais le Taoiseach peine décidément à convaincre les Irlandais qui semblent particulièrement déçus par l'offre politique traditionnelle.
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L'ancien parti dominant du pays, le Fianna Fáil ne parvient pas davantage à convaincre que les deux partis de la coalition actuelle. Dans le sondage cité, il n'est crédité que de 17 % des intentions de vote, soit autant qu'en 2011 (17,4%). Ce parti incarne encore largement les erreurs du passé : la bulle immobilière et bancaire et la mauvaise gestion de la crise. Mais, in fine, ce que les électeurs irlandais semblent principalement sanctionner, c'est l'absence d'alternatives. En 2011, la BCE avait fait pression sur le nouveau gouvernement d'Enda Kenny pour qu'il renonce à son projet de faire participer les créanciers au renflouement des banques irlandaises. Le nouvel exécutif avait dû renoncer à ses promesses et suivre la ligne tracée au précédent gouvernement par la Troïka. Tout se passe comme si, en dépit de la reprise, cette politique pourrait encore aujourd'hui être sanctionnée par les électeurs. Les trois partis traditionnels du pays ne recueillent que 52% des intentions de vote, ce qui serait un niveau historiquement bas. En 2011, ils cumulaient encore 72,9% des voix.
Ces derniers semblent cependant peiner à trouver des alternatives crédibles. Le parti nationaliste de gauche Sinn Féin en profitera, mais il subit le contrecoup des attaques généralisées des autres partis, notamment sur ses liens passés avec l'IRA, l'Armée républicaine irlandaise, et sur l'inquiétude que provoquerait sa victoire auprès des investisseurs étrangers. Dans le sondage cité, il parvient cependant à conserver une position forte avec 17% des intentions de vote, soit 7 points de plus qu'en 2011, mais il subit un fort recul de trois points sur une semaine. L'électorat risque donc de s'éparpiller entre les candidats indépendants (18% des intentions de vote) et les petits partis qui cumulent 11% des intentions de vote. Cet éparpillement, comme la forte volatilité des sondages, montrent un certain désarroi face au politique qui est palpable dans la population.
Certes, il est fort difficile de s'appuyer sur ces sondages et le député travailliste, ancien ministre de l'Éducation, Ruairi Quinn, n'exclut pas un « scénario à la britannique » où, comme David Cameron en mai dernier, Enda Kenny remporterait finalement dans les urnes une élection que les sondages lui prédisent perdue.
Cet espoir est renforcé par le mode de scrutin très particulier de l'Irlande où l'électeur doit établir des votes par ordre de préférence. Les sondages ne concernent que les « premiers votes », mais les votes suivants sont également cruciaux, car ils sont transférés aux candidats lorsque le premier choix est éliminé ou élu. Bref, réaliser des projections est très complexe. Mais, Ruairi Quinn le reconnaît, cette élection du 26 février 2016 est « la plus incertaine de ces quarante dernières années ».
Du coup, Fine Gael et le Labour sonnent le branle-bas de combat et dégainent l'arme de la peur. La nouvelle stratégie de la coalition sortante est de menacer le pays d'une instabilité nocive si les électeurs refusent de renouveler leur confiance à Enda Kenny.
Mais la menace est venue mercredi 17 février du ministre du Travail Richard Bruton qui, dans l'Irish Independant, a mis en garde contre un scénario à la grecque pour le pays si « une équipe hétéroclite de parties et d'indépendants » arrivait au pouvoir.
Ce scénario est cependant peu probable, car cette « équipe » a peu de chance de former une coalition. Mais il s'agit clairement de convaincre les électeurs par la peur du chaos.
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Cette stratégie qui semble désormais adoptée par Enda Kenny portera-t-elle ses fruits dans un pays qui a longtemps été un bastion conservateur en Europe ? C'est possible, mais là où elle a déjà été utilisée en Europe, comme au Portugal, en Grèce ou en Espagne, elle n'a cependant guère porté ses fruits. Le Taoiseach espère donc qu'il réussira où Mariano Rajoy, Antónis Samarás et Pedro Passos Coelho ont échoué. Il lui reste huit jours pour y parvenir.
Romaric Godin, à Dublin