« L’inflation persiste mais elle décroît » (Christine Lagarde, BCE)

Pour la présidente de la Banque centrale européenne (BCE), l’une des solutions à la crise immobilière serait d’améliorer l’offre, en particulier de logements sociaux.
La présidente de la Banque centrale européenne à son domicile parisien, le 2 octobre.
La présidente de la Banque centrale européenne à son domicile parisien, le 2 octobre. (Crédits : Corentin Folhen pour La Tribune Dimanche)

LA TRIBUNE- La Banque centrale européenne (BCE) a relevé ses taux d'intérêt pour la dixième fois d'affilée en quatorze mois, portant le taux de la facilité de dépôt à 4 %, son plus haut niveau historique depuis la création de l'euro. Le niveau des taux suscite des inquiétudes, cette hausse était-elle justifiée ?

CHRISTINE LAGARDE- Il faut d'abord replacer l'action de la Banque centrale européenne dans son contexte. Le monde vit depuis plusieurs années une « permacrise », c'est-à-dire une succession constante de crises inédites majeures. À la fois par leur ampleur, leur impact et la rapidité de leur émergence. La crise sanitaire a été suivie par l'inacceptable guerre de la Russie en Ukraine, puis par l'accélération de l'inflation. Le tout sur fond de crise de l'énergie, avec pour certains pays de l'Union européenne des difficultés dans des secteurs d'activité, tel l'immobilier, sensibles à la question des taux d'intérêt. La mission de la Banque centrale, invariable depuis vingt-cinq ans, c'est la stabilité des prix. C'est notre boussole. Les taux d'intérêt directeurs de la BCE ont atteint des niveaux qui, s'ils sont maintenus pendant une période suffisamment longue, contribueront de manière décisive au retour au plus tôt de l'inflation vers notre objectif.

Disposez-vous des armes nécessaires contre l'inflation ?

Nos modèles n'étaient pas parfaitement adaptés à la nature de ces crises, qui se sont traduites entre autres par l'arrêt complet de toute une partie de l'économie pendant la crise sanitaire, renforçant ainsi le rôle des États, subitement devenus protecteurs et boucliers. Ou aux conséquences d'une guerre au cœur de l'Europe, pour la première fois depuis des décennies. Ou encore à une crise de l'énergie, qui engendre une inflation très rapide. Les modèles macroéconomiques utilisés par les banques centrales et d'autres institutions ne savaient pas bien intégrer ces catégories d'incertitudes, ni en tenir compte pour établir des prévisions de croissance et d'inflation. Nous avons travaillé sur ces questions, et continuons à le faire, pour rendre ces prévisions plus robustes.

Les erreurs passées dans les prévisions ont-elles entamé la confiance dans l'action de la BCE ?

Près de 80 % des habitants de la zone euro croient en l'euro et le soutiennent. Et 45 % font confiance à la BCE. Soit une proportion un peu plus élevée qu'avant la crise sanitaire. Mais nous recherchons continuellement les méthodes et les canaux de communication les mieux adaptés pour expliquer notre action et lutter contre les fausses informations, qui se répandent beaucoup plus vite que les faits, y compris dans le domaine économique. La BCE a été la première banque centrale à reconnaître ses erreurs pour ce qui est des projections, et à en analyser les raisons.

Quelles sont-elles ?

Elles résultent en grande partie de la brutalité de la hausse des prix d'énergie. On a assisté de ce fait à une baisse de la croissance dans toutes les économies − dans les pays avancés, émergents et en développement. Ainsi qu'à une montée exceptionnelle de l'inflation partout dans le monde, sauf en Chine. Une situation très anxiogène, qui s'est traduite en octobre 2022 par une inflation de 10,6 %, plus de deux fois plus élevée que son niveau actuel, ramené à 4,3 %. Ce qui signifie qu'en un an les efforts déployés − et les effets de base, c'est-à-dire un prix de l'énergie beaucoup moins élevé aujourd'hui qu'il y a un an − ont bien entraîné le ralentissement de l'inflation.

Pourtant, en Europe, le ressenti n'est pas celui-ci...

Parce qu'il est difficile d'expliquer que l'augmentation des prix ralentit. L'inflation persiste, mais elle décroît. Elle est même en décélération constante. C'est une bonne nouvelle. Nos efforts y sont, il me semble, pour quelque chose. Certaines politiques économiques menées en Europe aussi. Mais, parallèlement, la croissance faiblit. Voilà pourquoi le Fonds monétaire international a revu ses prévisions à la baisse dans le monde entier, sauf pour les États-Unis.

Pourquoi cet écart avec l'Europe ?

Traditionnellement, le potentiel de croissance des États-Unis a toujours été supérieur de près de 1 point de pourcentage en moyenne à celui de l'Europe ou de la zone euro. Les comparer n'est pas pertinent: on ne peut pas comparer un seul pays à plusieurs. La zone euro compte 20 pays différents, 20 politiques budgétaires différentes, 20 directions du Trésor différentes. Les États-Unis sont tout d'abord protégés par le dollar, la monnaie internationale de référence. Leur économie est en outre beaucoup plus réactive et s'ajuste plus rapidement. Enfin, ils ne sont pas dépendants énergétiquement, au contraire de l'Europe, qui doit importer 80 % de son énergie.

Y a-t-il un risque de récession en Europe ?

Nous avons révisé à la baisse notre perspective de croissance pour 2023, à 0,7 %. Puis à 1 % en 2024 et 1,5 % en 2025. Ce dernier chiffre n'est que très légèrement inférieur au potentiel de croissance de la zone euro. Nous avons, en Europe, élaboré une réplique et déployé des moyens de défense inédits et inimaginables ne serait-ce qu'il y a trois ans, notamment grâce au programme NextGenerationEU. Des réformes structurelles se mettent en place. Qui aurait pensé, il y a seulement un an, que nous aurions réussi à réapprovisionner nos réserves en gaz à plus de 90 % en septembre 2023 ? Une situation qui nous permet de regarder l'hiver à venir sinon avec sérénité, du moins avec beaucoup plus de confiance.

L'économie allemande, la première de la zone euro, ralentit fortement. Quelles en seront les conséquences ?

C'est l'un des facteurs qui pèsent en effet sur les perspectives de croissance européennes. L'Allemagne avait construit son modèle économique sur des approvisionnements en énergie très bon marché et des débouchés à l'exportation, en particulier à destination de la Chine. L'ajustement actuel de l'économie allemande a donc des conséquences sur les perspectives de croissance.

Cela complique-t-il la mission de la BCE ?

La question à laquelle la BCE doit répondre, avant toute autre, c'est comment procurer la stabilité des prix aux opérateurs économiques pour l'ensemble de la zone euro. Nous utilisons dans ce but des instruments qui y mesurent l'inflation moyenne, ainsi que l'inflation sous-jacente - hors prix de l'énergie et des produits alimentaires.

En France, le ressenti de l'inflation est particulièrement marqué. Pourquoi ?

Une inflation forte et persistante pèse sur le pouvoir d'achat des consommateurs. Or, si la France se situe aujourd'hui légèrement au-dessus de la moyenne européenne, l'inflation y a néanmoins été longtemps bien moins élevée qu'ailleurs en Europe.

Est-ce aussi dû à l'augmentation des taux d'intérêt ?

Pas seulement. Les taux de la BCE sont les mêmes en France que dans les autres pays de la zone euro. La BCE les a augmentés parce qu'il s'agit de l'outil le plus efficace pour nous permettre aujourd'hui de faire baisser l'inflation et d'assurer la stabilité des prix.

La croissance ne s'en trouve-t-elle pas menacée ?

Notre mandat, c'est la stabilité des prix. Notre outil, ce sont les taux d'intérêt. Nous augmentons les taux d'intérêt pour renchérir le coût du financement de l'économie, de façon à freiner la demande et à obtenir ainsi un ajustement entre l'offre et la demande - notamment par une baisse de l'investissement et de la consommation. L'objectif n'est bien évidemment pas de créer une récession. Mais il consiste à permettre ce réajustement pour réduire l'inflation. Et surtout éviter une spirale inflationniste qui serait très dangereuse. Il faut absolument l'éviter. Voilà pourquoi nous voulons ramener l'inflation à 2 %. Et nous y parviendrons.

Existe-t-il un risque d'une boucle d'augmentation prix-salaires ?

Non. Pour l'instant, on ne le constate pas. Mais nous y sommes très attentifs. L'augmentation des salaires devrait s'établir autour de 5,3 % sur l'année 2023 pour la zone euro, avec une prévision à 4,3 % en 2024 puis 3,8 % en 2025. Cette évolution est en phase avec un retour de l'inflation à 2 % au cours des prochaines années.

La crise immobilière qui s'accélère en France et en Allemagne est-elle un dommage collatéral de la politique monétaire ?

La BCE définit les taux d'intérêt directeurs dans le cadre de son mandat de maintien de la stabilité des prix. Le secteur de l'immobilier est en effet sensible aux taux d'intérêt. Mais pour trouver des solutions à ces problèmes, il faut que toutes les autorités se mettent autour de la table et réfléchissent à l'offre, en particulier de logements sociaux. Il n'en reste pas moins que le risque majeur serait que des personnes s'endettent sans en avoir les moyens et se trouvent confrontées à des échéances auxquelles elles ne pourraient pas faire face.

La BCE est-elle pessimiste sur les perspectives économiques à court terme ?

Nous ne sommes pas pessimistes pour trois raisons. D'abord, nous prévoyons une hausse des chiffres de la croissance l'année prochaine. Ensuite, l'inflation est en train de baisser de manière significative. Troisième motif d'optimisme, le taux d'emploi en Europe est supérieur à celui que l'UE a connu dans le passé et se maintient. La grande question qui se pose concerne les entreprises.

Laquelle ?

Vont-elles accepter de prendre sur leurs marges - qui n'ont pas beaucoup évolué en 2022 - une partie des augmentations de salaire qui seront négociées cette année et la suivante ? C'est une question fondamentale. Car l'hypothèse intégrée dans nos prévisions économiques, c'est que les entreprises se comporteront de la même façon que lors de crises précédentes, c'est-à-dire en réduisant un peu leurs marges pour intégrer une partie des hausses de salaires. La baisse de la demande devrait les y conduire. Elles y ont intérêt, car l'opinion publique fera pression. Les pouvoirs publics également. Le deuxième élément très important, ce sont les prix de l'énergie. Je pense qu'il faut s'habituer à l'idée que le prix du pétrole restera élevé. Ce qui doit nous inciter encore plus à poursuivre la lutte contre le changement climatique et à évoluer vers un mix énergétique moins dépendant des énergies fossiles et de fournisseurs extérieurs.

Une angoisse sociale monte en Europe face à un certain nombre de mesures prises pour lutter contre le changement climatique. Comment réagir ?

On ne peut pas attendre. C'est un impératif que nous devons tous marteler. Il doit être compris par tous. Il y a urgence. Nous ne parviendrons à cette transition énergétique qu'avec le soutien de tous. Et donc avec une politique distributive qui n'exacerbe pas les inégalités. On ne peut pas se permettre de rater la transition énergétique. Ni laisser durablement s'installer les conséquences du changement climatique. Ce n'est pas possible. Il faut trouver les moyens budgétaires et sociaux pour que ce soit le moins douloureux possible pour tous. Et particulièrement pour les plus vulnérables. Cela relève d'une approche collective. S'il y a un domaine où les Européens doivent emprunter ensemble, investir et se répartir le fardeau de la façon le plus égalitaire possible, c'est bien la lutte contre le changement climatique.

Qu'est-ce qui succédera au pacte de stabilité et de croissance ?

J'espère que les chefs d'État européens et les ministres des Finances trouveront un accord avant la fin de l'année. Plus vite un accord sur un cadre budgétaire réformé sera trouvé, plus vite nous aurons une vision claire de la trajectoire des politiques budgétaires à venir.

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Commentaires 13
à écrit le 09/10/2023 à 19:39
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Réponse @dri en lien avec son sophisme. Un banquier central doit avoir suffisamment de connaissance approfondie de l’analyse et de l’histoire de la pensée économique, car s'il est vrai que les décisions de politique monétaire sont analysées et prises...

à écrit le 09/10/2023 à 9:46
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Incroyable que cet individu qui a détourné 400 millions d'euros d'argent public au profit de Bernard Tapis, puisse encore exercer des responsabilités aussi importantes !

à écrit le 09/10/2023 à 2:31
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L'euro n'est plus pour bcp de pays une monnaie de reserve. Qualifiee depuis peu de monnaie de singe. Lagarde devrait lire la presse internationale.

le 09/10/2023 à 11:25
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"Lagarde devrait lire la presse internationale. " Elle n'est pas payée pour ça elle est juste très bien payée pour nous dire que tout va bien, tandis que le Titanic coule l'orchestre continue de jouer.

à écrit le 08/10/2023 à 10:41
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Mme Lagarde zucune crédibilité. En fonction sous Bistmuth ses prévisions ont toujours été contredites par le résultat surtout ses prévisions économiques. Pourquoi les instances nationales comme internationales changent leurs données économiques tous ...

à écrit le 08/10/2023 à 10:37
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Nous payons sa betise des taux negatifs !!!!!!! et son asservissement à MR Macron l'inflation est venu du cout des transports , de l'energie ,des taxes autoroutes tous points que le gouvernement pouvait maitriser par une baisse des taxes MAIS ils v...

à écrit le 08/10/2023 à 10:32
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Ben oui, Christine Lagarde a enfin compris que la déflation ou l'inflation conduit finalement au même constat: la perte du pouvoir d'achat de la monnaie! 🤡 Est-il nécessaire de rappeler que le job le plus important du monde - Banquier Central - a été...

le 08/10/2023 à 23:02
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La présidence d'une banques centrale est une fonction éminemment politique, bien sur qu'il faut des politiciens, ça a toujours été le cas, d'ailleurs vous parlez vous-même de POLITIQUE monétaire, cherchez l'erreur... Pourquoi vouloir mettre des scien...

à écrit le 08/10/2023 à 9:55
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«  La croissance recule mais nous avançons »… lol

à écrit le 08/10/2023 à 9:35
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L'inflation est comme la garde: elle mourra mais ne rendra pas; mais quand?...

à écrit le 08/10/2023 à 9:10
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Notre classe dirigeante est nulle.

le 08/10/2023 à 23:03
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ça manque un peu d'arguments !

le 09/10/2023 à 9:06
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Suffit de regarder leurs chiffres, ces gens là nous notent dans tous les sens mais n'ont personne pour les noter eux et ça se ressent sérieusement !

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