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Entreprises & FinanceBanques / Finance

« On ne peut pas opposer la finance et l'économie ! » (Dominique Cerutti, Euronext)

Photo de Christine Lejoux

Propos recueillis par Christine Lejoux

Publié le 06 février 2015 à 11:00 - Mis à jour le 06 février 2015 à 11:23

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

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« Nous sommes au début d'un nouveau cycle durable et positif pour les marchés de capitaux en Europe », assure Dominique Cerutti. Selon lui, si un scénario de désintermédiation à l'américaine ne semble « pas envisageable » avant plusieurs années, le rôle des marchés dans le financement de l'économie n'en cessera pas moins de croître.

LA TRIBUNE : Vous entendez « repositionner Euronext comme un centre majeur du financement de l'économie européenne ». Cette ambition n'avait-elle pas été un peu perdue de vue ?

DOMINIQUE CERUTTI. Oui, mais cela n'était pas de notre seul fait, loin de là. Entrée en vigueur en 2007, la directive Mifid 1 a eu pour objectif principal de forcer la concurrence dans le secteur des Bourses, ce qui était en théorie plutôt positif. Cependant, elle a eu aussi pour conséquence de créer une surfragmentation et une opacification très rapide des marchés. En quelques années, plus de 170 plates-formes d'exécution d'ordres sont apparues en Europe et la plupart des classes d'actifs se sont, hélas, opacifiées. Qui plus est, la crise financière de 2008 a provoqué en Europe une chute de plus de 50 % des volumes pour notre industrie. Les travaux de préparation liés à Bâle III et Solvency II [réglementations relatives au renforcement des fonds propres des banques et des assureurs, ndlr] ont également amplifié la fuite des investisseurs.

Les Bourses ont donc dû s'adapter à la brutalité de cette nouvelle donne et, pour assurer leur survie, se sont focalisées sur les moyens permettant de capter les nouveaux types de flux de transactions apparus sur la planète. Parallèlement, Euronext a fusionné avec le NYSE (New York Stock Exchange) en 2007, puis, en 2010, a entamé les procédures en vue d'une fusion avec Deutsche Börse, une opération qui a finalement été interdite un an et demi plus tard par la Commission européenne. De mon point de vue, cet ensemble de facteurs internes et externes a amené Euronext, comme beaucoup d'autres Bourses, à s'éloigner de son métier premier : le financement de l'économie. Ce constat a été déterminant pour nous et c'est la raison principale pour laquelle, en 2013, dans le cadre du rachat de NYSE Euronext par l'américain ICE, nous avons annoncé une opération complexe et ambitieuse : rendre Euronext à nouveau indépendant, avec l'objectif affirmé de renouer avec notre mission de financer les entreprises françaises et européennes.

Pourquoi renouer maintenant avec cet objectif ?

Parce que c'est la vocation première des marchés, et c'est d'autant plus important que nous sommes au début d'un nouveau cycle durable et positif pour les marchés de capitaux en Europe. D'abord grâce à un environnement réglementaire qui, avec Emir (European Market and Infrastructure Regulation) et Mifid 2, a restauré la transparence, traité le risque systémique, et réinstallé stabilité et confiance sur les marchés de capitaux. Ensuite, sur le plan macroéconomique, la zone euro commence à retrouver une stabilité et a renoué avec la croissance. Les investisseurs ne se posent plus la question de la disparition de l'euro et de la zone euro, comme ils avaient pu le faire en 2011. Enfin, la désintermédiation du financement de l'économie européenne est en marche. C'est un mouvement irréversible et durable, catalysé par les nouvelles réglementations qui diminuent la capacité des banques à accorder des crédits. Or le financement des entreprises est un enjeu majeur du redressement de l'économie.

Les marchés pourraient-ils un jour représenter 70 % du financement de l'économie européenne, contre 30 % pour les banques, comme aux États-Unis ?

En 2013, les banques finançaient 62 % de la dette des entreprises européennes. D'après les modélisations effectuées par Standard & Poor's si, d'ici à 2018, les banques ne financent plus que 60 % de cette dette, les entreprises européennes devront trouver 178 milliards d'euros sur les marchés et auprès du capital-investissement, afin de combler ce manque de financement. Un rééquilibrage vers un ratio 30 %/70 %, similaire à celui des États-Unis, ne me semble pas envisageable avant au moins cinq ou six ans, bien que les experts prévoient que la part des banques dans la dette des entreprises européennes passera à terme en dessous de 60 %. Si ce ratio tombait un jour à 50 %, des milliers de milliards d'euros de besoins de financement devraient être comblés par les marchés. Il est donc urgent que les marchés de capitaux remplissent leur mission de financement de l'économie. Dans ce contexte, 104 milliards d'euros de capitaux ont été levés en 2014 sur nos marchés (contre 93 milliards en 2013), plaçant Euronext à la première place d'Europe continentale, à la deuxième d'Europe et à la cinquième mondiale. Le repositionnement des Bourses sur leur coeur de métier, le financement de l'économie réelle, est un enjeu vital pour la stabilité de la zone euro.

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N'existe-t-il pas des obstacles culturels à la désintermédiation du financement de l'économie européenne ?

Nous pensions qu'une à deux années seraient nécessaires pour convaincre les patrons de PME de l'importance de la désintermédiation du financement de l'économie européenne. Or, sur les 1200 patrons de PME européennes - dont quelque 800 françaises - que nous avons rencontrés depuis début 2014, les deux tiers ont affiché la volonté de se financer sur les marchés de capitaux au cours des trois prochaines années. En 2014, 31 PME et ETI se sont introduites en Bourse, accompagnées par EnterNext, notre filiale dédiée à la promotion et au développement des PME-ETI. Ces entreprises ont ainsi pu lever via une IPO (initial public offering) [introduction en Bourse, ndlr] un total d'environ 740 millions d'euros.

C'est un signal très positif car les marchés de capitaux et le capital-investissement ont un rôle majeur à jouer dans la relance de l'économie et de l'emploi en Europe. Le financement des entreprises, en particulier des PME, qui sont à l'origine de 80 % des créations d'emplois et dont le financement dépend aujourd'hui à 95 % des banques, est une priorité pour Euronext.

Mais la Bourse n'est pas simple d'accès pour les plus petites PME...

C'est la raison pour laquelle nous avons créé EnterNext : pour accompagner les ETI et les PME. Nous travaillons actuellement sur le développement d'offres spécifiques, notamment obligataires ou encore de titrisation, à destination des TPE. Et pour les start-up, une potentielle offre de financement participatif est à l'étude.

Que pensez-vous du projet de marché intégré des capitaux européen, destiné à réduire la dépendance des PME au financement bancaire ?

J'en pense beaucoup de bien. Cependant, dans ce type de grands projets européens, la zone euro doit veiller à avoir une politique industrielle qui lui permette de garder sa souveraineté sur le financement de son économie. La France, deuxième économie de la zone euro, devra donc avoir une position majeure et construite dans ce dispositif.

La désintermédiation du financement de l'économie française ne risque-t-elle pas d'être freinée par l'aversion au risque des épargnants ?

Il apparaît nécessaire de faire évoluer la fiscalité de l'épargne, qui favorise actuellement les placements à court terme et sans risque, au détriment des investissements en actions, qui financent l'économie. Une évolution de l'épargne vers les marchés serait salutaire, aussi bien pour le financement des entreprises que pour la rémunération des épargnants, compte tenu du taux de rendement très faible des autres placements disponibles. Certes, notre environnement culturel et fiscal est en train d'être modifié et des initiatives telles que le lancement du PEA PME témoignent d'une dynamique positive, mais il y a encore beaucoup à faire, c'est urgent et critique. La fiscalité du capital en général, et des actions en particulier, doit être revue sans idéologie, à l'aune de l'efficacité du financement de l'économie et de la création d'emplois.

Quel potentiel de revenus supplémentaires la désintermédiation du financement de l'économie peut représenter pour Euronext ?

La désintermédiation du financement de l'économie européenne n'est pas qu'un sacerdoce pour nous et fait aussi partie de la stratégie d'Euronext, qui entend se positionner sur ces fondamentaux irréversibles et sains. Ainsi, nous avons communiqué aux marchés un objectif de faire croître notre chiffre d'affaires de 5 % par an d'ici à 2016, qui intègre les flux commerciaux liés à la désintermédiation. Sans celle-ci, il serait très difficile d'atteindre cet objectif ambitieux, compte tenu de la pression sur les parts de marché et de l'érosion des tarifs dans notre secteur.

Jusqu'où voulez-vous amener Euronext, qui est déjà la cinquième place mondiale ?

Nous avons annoncé que nous irons au-delà de notre objectif de 45 % de marge d'Ebitda [excédent brut d'exploitation, ndlr], initialement communiqué pour fin 2016. Cependant, notre volonté stratégique de nous positionner comme un centre paneuropéen majeur du financement de l'économie nous importe plus qu'un objectif de taille en valeur absolue. Si, dans quelques années, des investisseurs anglo-saxons ou asiatiques estiment que les marchés d'Euronext sont les plus attractifs pour investir en Europe, et si les entreprises qui cherchent à lever des fonds en Europe tiennent le même raisonnement, alors nous aurons réussi.

Euronext pourrait-il jouer un rôle de consolidateur du marché ?

Notre stratégie de croissance organique tient une place importante dans nos objectifs à moyen terme et occupe tous nos instants. Une concentration des Bourses en Europe est cependant envisageable dans la mesure où notre industrie est très concurrentielle et où les coûts fixes y sont élevés. De plus, dans un contexte d'unification européenne, il semble probable qu'une consolidation de l'Europe boursière se produise elle aussi, à terme. Euronext est présent dans cinq pays avec un carnet d'ordre unique et dispose d'un modèle paneuropéen qui lui permettra, le jour venu, nous l'espérons, de jouer un rôle dans la consolidation de notre industrie en Europe.

Entre la finance « véritable adversaire » de François Hollande en 2012 et la finance désormais « amie du gouvernement » selon Michel Sapin, comment jugez-vous l'attitude des autorités politiques à cet égard ?

On ne peut pas opposer la finance et l'économie, il existe une finance saine et nécessaire. Des initiatives telles que la création du PEA PME ou encore la réflexion du gouvernement français sur la fiscalité de la distribution des actions gratuites, afin de rendre ce dispositif plus attractif, vont dans le bon sens. Dans le cadre de l'introduction en Bourse d'Euronext, les pouvoirs politiques nous ont aidés à constituer un noyau dur d'actionnaires avec 11 institutions de la zone euro, telles que la Caisse des dépôts, Bpifrance, BNP Paribas ou la Société générale. Sans les quelques bonnes fées qui se sont penchées sur le berceau d'Euronext, dont la France fait partie, nous n'aurions pas pu avoir la stabilité nécessaire pour exécuter cette opération industrielle de grande envergure.

Pour autant, le gouvernement français ne manque-t-il pas de cohérence, en soutenant le projet de taxe sur les transactions financières ?

Nous sommes surpris et déçus par le récent changement de position du gouvernement vis-à-vis de ce que le ministre des Finances Michel Sapin avait jusqu'alors confirmé à la place financière de Paris. Notre rôle en tant que Bourse est de financer l'économie réelle et, comme cela a été clairement dit à plusieurs reprises par les entreprises cotées, il est évident qu'une telle taxe nuira au financement de toutes les entreprises ayant recours aux marchés financiers. De plus, une taxe qui ne s'appliquerait pas à tous les pays de l'Europe aurait un impact très handicapant pour la compétitivité de la France.

Propos recueillis par Christine Lejoux

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