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Entreprises & FinanceBanques / Finance

Après les « green bonds », des obligations de transition moins restrictives

Photo de Delphine Cuny

Delphine Cuny

Publié le 11 décembre 2019 à 07:30 - Mis à jour le 05 mars 2026 à 13:02

Centrale au gaz.

Centrale au gaz.

Reuters

Le Quotidien Numérique

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De nouveaux instruments financiers, destinés à accompagner la transformation d’industries à forte intensité carbone, prennent le relais des obligations vertes, trop contraignantes pour certains. Décryptage.
« L'urgence climatique nécessite des efforts supplémentaires. La transition requiert de nouveaux outils financiers afin d'accélérer l'émergence d'industries plus vertes et de soutenir les industries qui transforment leur modèle économique » considère Thomas Buberl, le directeur général du groupe Axa. L'assureur, concerné par le climat à la fois dans son activité de couverture des risques et en tant qu'investisseur institutionnel, est à l'origine d'une nouvelle classe d'actifs, les « 

transition

bonds », des « obligations de

transition

 » supposées prendre le relais des « green bonds », les obligations « vertes » qui financent des projets déjà verts, apparues il y a plus de dix ans. Axa a souscrit le 27 novembre l'intégralité de l'émission d'un des tous premiers « 

transition

bonds », émis par Crédit Agricole CIB (CACIB) pour 100 millions d'euros.
En juin dernier, les équipes d'Axa Investment Managers (la branche de gestion d'actifs) avaient lancé un appel aux acteurs du marché en faveur d'un instrument apportant « un financement aux entreprises qui sont 'brunes' aujourd'hui mais ont l'ambition de passer au vert à l'avenir » et présenté les lignes directrices des « 

transition

bonds », qui reprennent les grands principes des « green bonds » : un fléchage précis des projets financés et un engagement de reporting régulier sur l'utilisation des fonds. L'idée, qui reflète une tendance de fond des acteurs de la finance à passer de l'exclusion des secteurs polluants (charbon notamment) à l'accompagnement des acteurs et pays en

transition

, a été bien accueillie par la communauté des investisseurs, alors que la demande excède largement l'offre de produits financiers estampillés durables.
« Une obligation detransitionsert à financer des projets qui ont des vertus environnementales mais qui ne cochent pas toutes les cases pour entrer dans le cadre plus restrictif des green bonds » nous explique Hugues Delafon, expert finance durable chez CACIB, banque pionnière et parmi les trois leaders mondiaux dans l'arrangement d'obligations vertes. « Ce peut être par exemple un projet de centrales au gaz dans un pays à la part élevée de charbon dans son mix énergétique : le gaz c'est mieux que le charbon, et l'Agence internationale de l'énergie (AIE) souligne son rôle crucial dans latransitionde ces pays. »

Des secteurs absents du marché des green bonds

Le comité exécutif des Green Bond Principles, les standards de fait du marché, élaborés sous l'égide de l'International Capital Market Association (ICMA), vient de créer un groupe de travail sur les « 

transition

bonds », coordonné par Axa IM, HSBC et JP Morgan, et auquel participent notamment CACIB, BNP Paribas et Natixis. L'objectif est de « comprendre pourquoi les entreprises des secteurs à forte intensité carbone ont été largement absentes du marché des green bonds jusqu'ici et de donner des lignes directrices » pour les futures émissions. Les raisons sont connues : caractère contraignant et complexe des green bonds en termes de reporting interne, insuffisance de projets éligibles à financer, risque de réputation.
« Total a toujours été hostile à l'idée d'émettre des green bonds. J'ai très peur d'être accusé de greenwashing » a témoigné Patrick Pouyanné, le Pdg de Total, invité par Axa à un événement sur le climat, le 27 novembre. « Mais je suis prêt à recourir à des obligations detransition, par exemple pour des projets dans le gaz, ce serait conforme à notre stratégie » a confié le patron du groupe pétrolier qui a l'ambition de « devenir la major de l'énergie responsable ».

Energie fossile, le gaz reste à ce titre vivement critiqué par les associations de défense de l'environnement.

« Pour être sincères, ces obligations detransitiondoivent aller à des entreprises qui s'engagent à aligner progressivement leurs activités sur une trajectoire 1,5°C, adoptent des objectifs de décarbonation de court, moyen et long terme fondés sur la science comprenant notamment un plan de sortie des énergies fossiles » objecte l'ONG Les Amis de la Terre.

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Thomas Buberl Axa Patrick Pouyanné Total
Photo d'illustration (Crédits : Axa)

[Thomas Buberl, le directeur général d'Axa, et Patrick Pouyanné, le Pdg de Total, le 27 novembre au siège d'Axa à Paris lors d'une conférence sur le climat. Crédits : Axa]

Elargir le marché

Banques et investisseurs poussent à un élargissement du marché de la finance durable au-delà des émetteurs habituels de green bonds, Etats, collectivités, banques de développement, institutions financières, entreprises, d'énergie notamment telles qu'Engie,

pionnier et premier émetteur corporate au monde (8,75 milliards d'euros en cumulé).

Depuis la toute première obligation verte émise en juillet 2017 par la Banque européenne d'investissement (BEI), cet instrument financier s'est largement diffusé auprès des grands emprunteurs et le marché des « green bonds » a connu une très forte croissance. Plus de 228 milliards de dollars d'obligations vertes ont été émises depuis le début 2019 et l'année devrait se clore sur un nouveau record de 250 milliards de dollars, en hausse de 45% environ par rapport à 2018, selon l'organisation britannique à but non lucratif Climate Bonds Initiative (CBI).
Christiana Figueres, l'ancienne secrétaire exécutive de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, avait estimé qu'il fallait atteindre 1.000 milliards de dollars de green bonds par an en 2020 pour pouvoir financer la

transition

écologique. Ce cap sera franchi l'an prochain mais seulement en termes d'obligations en circulation, d'émissions cumulées depuis dix ans (700 milliards actuellement). Le marché des green bonds a du mal à passer à l'échelle : il représente à peine 1,5% de l'ensemble du colossal marché obligataire et manque de liquidité.
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Illustration de la newsletter Industrie et service

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[Emissions de green bonds dans le monde en 2019 du 1er janvier au 15 novembre. Frise : en vert foncé les émissions 2019, en vert clair les obligations vertes en circulation, en bleu clair le total des émissions réalisées à date. Crédit : Climate Bonds Initiative]

A l'aube d'une vague réglementaire qui va structurer le marché, la Commission européenne finalisant sa liste des actifs verts, un standard de green bonds et un futur écolabel des fonds d'investissement au niveau de l'UE pour lutter contre le greenwashing, la finance « durable » cherche donc à combler ce fossé en repoussant ses frontières, sous l'œil vigilant des parties prenantes, société civile et investisseurs exigeants.

Cet été, l'émission de 500 millions de dollars d'« obligations de

transition

durable » par le géant brésilien Marfrig
, un des premiers producteurs mondiaux de hamburger et transformateurs de viande bovine, pilotée par BNP Paribas, ING et Santander, a fait tiquer plus d'un spécialiste de la finance durable. L'agence Vigeo Eiris a émis un avis peu convaincu sur les engagements contre la déforestation et la préservation de la biodiversité. D'autres émetteurs de ce type d'obligations ont essuyé des critiques, le hong-kongais Capco (financement de centrales à gaz à la place du charbon) et l'italien Snam (investissement dans le biométhane).

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Un émetteur régulier de green bonds, le producteur d'électricité italien Enel, leur a préféré un nouvel instrument bien moins contraignant : il a émis en septembre les premières « obligations liées aux objectifs de développement durable » (les ODD de l'Onu) à usage général, pour 1,5 milliard de dollars (BNP, Crédit Agricole et Soc Gen y ont participé). Il dépense les fonds comme il l'entend (même pour une centrale au charbon) mais il encourt des pénalités sur le coût de l'emprunt s'il ne tient pas son objectif en énergie renouvelable (55% de ses capacités de production installées fin 2021). Le groupe italien pense que ces obligations sont l'avenir et remplaceront les green bonds.

Delphine Cuny

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