Affaire Goldman Sachs : découvrez les emails édifiants du petit Français "Fabulous Fab"

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"En gros, je trade un produit qui valait 100 dollars il y a un mois et qui n'en vaut plus que 93 dollars et qui perd en moyenne 25 cents par jour (...) Présenté comme ça, ça n'a pas l'air énorme, mais quand tu penses qu'on achète et qu'on vend ce truc sur des montants nominaux de plusieurs milliards, ça commence à faire beaucoup de sous."

Les emails échangés par Fabrice Tourre et sa petite amie sont ceux d'un couple très amoureux. Mais le trader français de Goldman Sachs y a également décrit la chute annoncée des crédits "subprime" et le système qu'il a imaginé pour en tirer profit.

L'un et l'autre étaient loin de se douter que trois ans plus tard, leurs courriers intimes échangés via la messagerie de Fabrice Tourre à Goldman Sachs deviendraient une pièce de l'une des plus grosses enquêtes ouvertes après la crise financière.

La correspondance de Fabrice Tourre et de Marine Serres fait apparaître le Français comme un jeune et brillant trader qui a vu venir la crise des subprimes tout en continuant à vendre à tour de bras des produits toxiques adossés à des crédits immobiliers à risques, à tel point qu'il pouvait aller jusqu'à les vendre à "la veuve et l'orphelin".

Mais le trader, qui est la seule personne physique visée par l'enquête pour fraude ouverte à l'encontre de la banque par la Securities and Exchange Commission (SEC), semble également avoir été traversé par des doutes sur le sens éthique de son travail.

"De toute façon, je ne me sens pas coupable à propos de cela, le véritable objectif de mon travail c'est de rendre les marchés de capitaux plus efficaces et au final, de fournir au consommateur américain des moyens plus efficaces d'avoir accès au crédit et de se financer, donc il existe une justification humble, noble et éthique à mon travail ;) c'est étonnant comme je me convaincs moi-même", dit Fabrice Tourre dans un email à Marine Serres écrit en janvier 2007 dans un mélange de français et d'anglais.

Cette partie du message exprimant les doutes du trader sur son travail intervient à la suite d'un autre passage qui a été utilisé par la SEC, le gendarme de la Bourse américaine, dans sa plainte déposée à la mi-avril.

"MONSTRUOSITÉS"

Fabrice Tourre s'y présente sous le surnom de "Fabulous Fab" et explique "être au milieu de toutes ces opérations complexes, exotiques, à haut effet de levier qu'il a créées sans forcément comprendre toutes les implications de ces monstruosités". La SEC n'a pas incorporé dans sa plainte le passage où le trader exprimait des doutes.

Goldman Sachs a publié les emails de son employé dans le courant du week-end à l'approche de son audition prévue mardi devant une commission du Sénat américain. Le directeur général de la banque d'investissement, Lloyd Blankfein, ainsi que Fabrice Tourre devront répondre aux questions des sénateurs, de même que plusieurs autres dirigeants anciens et actuels.

La correspondance du trader montre qu'il n'était pas le seul à Goldman Sachs à être au fait de la chute annoncée du marché des subprimes. "Selon Sparks, ce marché est totalement mort et les pauvres petits emprunteurs subprime (ne) vont pas faire de vieux os!!!", écrit-il dans un email daté du 7 mars 2007, faisant référence à Daniel Sparks, ancien directeur du département crédit immobilier de Goldman Sachs. Ce dernier doit témoigner mardi devant la commission parlementaire.

Fabrice Tourre raconte également comment il réussissait à vendre des CDO (collateralized debt obligations), produits au coeur de l'enquête pour fraude de la SEC. Celle-ci accuse Goldman Sachs d'avoir fraudé en cachant des informations essentielles aux investisseurs dans le cadre de la vente de CDO "Abacus". "Je viens juste d'arriver au pays de tes clients préférés (ndlr: la Belgique)!!! Je viens d'ailleurs de vendre quelques bonds abacus à des veuves et orphelins que j'ai croisés dans l'aéroport, décidemment ces Belges adorent les cdo2 abs synthétiques", écrit Fabrice Tourre en juin 2007.

"MAUVAIS RÊVE"

Un peu plus tôt en 2007, il écrivait à un ami qu'il craignait que le produit dont il a participé à la mise au point ne s'effondre. "C'est bizarre, j'ai l'impression de venir chaque jour au taf et chaque (jour) je vis le même calvaire - un peu comme dans un mauvais rêve qui se répète", écrit Fabrice Tourre.

"En gros, je trade un produit qui valait 100 dollars il y a un mois et qui n'en vaut plus que 93 dollars et qui perd en moyenne 25 cents par jour (...) Présenté comme ça, ça n'a pas l'air énorme, mais quand tu penses qu'on achète et qu'on vend ce truc sur des montants nominaux de plusieurs milliards, ça commence à faire beaucoup de sous."

Le trader ajoute: "Quand je pense que c'est un peu moi qui ait participé à la création de ce produit (qui, soit dit en passant, est un pur produit de masturbation intellectuelle, le genre de truc que tu inventes en te disant: "et si on créait un 'machin' qui ne sert absolument à rien, qui est complètement conceptuel et hautement théorique et que personne ne sait pricer?") ça fait mal au coeur de voir que ça implose en vol... C'est un peu comme Frankenstein se retournant contre son inventeur ;)."

Le trader, qui avait 28 ans lorsqu'il a écrit ces emails, s'étonne du rôle important qui lui a été confié dans la société à son âge. "(...) Je suis maintenant un 'dinosaure' dans ce business (la durée moyenne d'un employé dans ma boîte c'est à peu près 2-3 ans), les gens me demandent plein de conseils de carrière (...). J'ai l'impression de radoter tout juste après mon 28e anniv!!! Ben, encore deux ans de boulot et c'est décidé, je prends ma retraite."

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Commentaires
a écrit le 27/04/2010 à 1:29 :

Loin d'être anecdotique cette correspondance illustre parfaitement la dérive d'une époque, d'un système entier peut être même d'une civilisation. Celle de la dépendance au profit plus forte que les sentiments humains, la compassion ou le respect, la dignité et le sens de la mesure. Ce type, minable avec ses pauvres retours d'âmes entrecoupés de smiley qui ne l'empêche pas de continuer sa basse besogne (il faut bien payer son train de vie ma brave dame) n'est pas seul à penser ainsi... il sont des millions. Dans les assurances, la banque, les médias, la publicité, le marketing telle une armée des ombres aux ordres de la pieuvre "profit" qui ne fait que pressuriser un peut plus chaque jour l'Homme lui même, nourrie un monde de prédateurs.. était il bien utile de quitter la savane il y a 4 millions d'années pour en arriver là ? Tôt ou tard le système va imploser de lui même pas seulement parce que des humains vont se lever contre lui mais aussi parce qu'il ne peut faire autrement sur le plan mathématique. Derrière chaque ordre, chaque dollars gagné (volé ? pillé ?) il y a une famille, des enfants une réalité.. tout n'est pas que virtuelle et écrans dans ce monde, la souffrance elle est bien réelle. Ce système qui ne vient pas de nulle part mais d'un courant de pensée (relire l'histoire) est aussi inique que cynique, aussi méprisant pour l'Homme qu'une atteinte à la raison même. Le plus fort ne peut se contenter de vouloir chaque jours être plus fort...ou alors il admet que son but ultime est de renoncer aux émotions et de dominer l'espèce humaine au lieu de l'honorer, d'en être digne. J'ai discuter avec deux jeunes récemment rencontré au coin d'une rue, ils avaient 22 ou 23 ans... leur discours était aussi clair que terrifiant... "mon rêve est d'avoir une porche avant 30 ans et je ferais tout pour cela" a dit l'un d'eux... ainsi voila les aspirations que notre société à donnée à ses jeunes... des rêves matérialistes, clinquants, artificielles, des rêves de pouvoir pures, de performances et de domination. Plus des rêves de sciences ou de découvertes, d'aspiration de l'esprit ou de sagesse de rêves de robots sous dépendance de profits à n'importe qu'elle prix. La boite de pandore est ouverte. Merci à tout ceux qui ont propagé cette gangrène et à ceux qui ont simplement laissé faire (on ne s'incline pas devant un monstre on le combat) depuis les années 60 qu'ils s'attendent a en payer le prix et il risque d'être violent et sans pitié. Le général de Gaulle avait ainsi raison dés 1967... il l'a payé un an plus tard et nous pendant les 40 ans qui ont suivis.
a écrit le 26/04/2010 à 16:57 :
Faire une super école d'ingénieur pour faire du fric en arnaquant la voeuve et l'orphelin, quel gachit
a écrit le 26/04/2010 à 16:43 :
un classique dans le trading de se donner la meme justification, celle d'apporter de la liquidité et un prix pour le marché, ce qui entraine aussi une forme de rejet de toute taxation ou loi limitante ou durée de detention qui generaient les mouvements d'entrée-sortie des capitaux.
a écrit le 26/04/2010 à 14:24 :
Moi je me souviens avoir eu ces réflexions avec un ami dès 2005 ! Pas besoin d'être polytechnicien ou voyant pour savoir comment cela allait finir.
Quand on prétend fabriquer de la croissance avec du vent, à un moment ou à un autre tout s'écroule.

Nous sommes dans un jeu de la patate chaude globalisé ou tous les puissants sont complices... et malheur à ceux qui l'attrapent en dernier.

Il est trop tard pour faire des procès aux Madoff et autres traders zèlés. Ce ne sont pas eux qui tirent les ficelles.

N'oubliez pas que les prix de l'immobilier ont cru de 200% en 10 ans. Si ça, ce n'est pas la preuve de l'absurdité du système il vous faut quoi ?

Mieux vaut en rire ;-)
a écrit le 26/04/2010 à 14:06 :
Ingénieur Centralien si ma mémoire est bonne.
Il aurait mieux fait d'exercer ses talents sur des sujets plus mécaniques, terre à terre et utiles.
L'armement par exemple ;-)
a écrit le 26/04/2010 à 13:57 :
Ces mails sont symptomatiques des dérives de la banque d'investissement, où évoluent des individus sur-diplômés (d'ailleurs combien ca coûte à l'Etat français de former un de ces mathématiciens de la finance ?) et malgré tout en souffrance.
Parlez à des gens de la SGCIB ou autre - ou relisez l'affaire Kerviel -, vous y retrouvez les mêmes doutes, la même volonté de "faire des coups" pour ensuite empocher le maximum et se mettre au vert.
Qu'attendent les états pour mettre fin à ces dérives injustifiables vis-à-vis de la société dans son ensemble ?
a écrit le 26/04/2010 à 12:41 :
Si les propos rapportés sont avérés, il eut mieux fallu qu'il soigne ses élans avec des papiers glacés spécialisés plutôt qu'avec des titres-papiers!

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