Airbus veut démanteler Premium Aerotec, le syndicat IG Metall fustige le spin-off, 1.000 emplois en jeu

En Allemagne, le projet de restructuration du numéro un mondial des avionneurs fait grand bruit, et devient même une affaire politique sinon symbolique. Airbus veut en effet réaliser la scission de sa filiale allemande, Premium Aerotec (PAG), l'un des principaux fournisseurs mondiaux de rang 1 pour l'aéronautique civile et militaire, mais déficitaire depuis des années. En cas d'échec, Airbus aurait averti qu'il serait contraint de supprimer environ 1.000 emplois sur ses sites PAG à Varel et Augsbourg (Allemagne) et Brasov (Roumanie). Outre-Rhin, syndicats et politiques sont montés au créneau.
Jérôme Cristiani

8 mn

Premium Aerotec est un des principaux fournisseurs mondiaux (de rang 1) d'aérostructures destinées à l'aviation civile (A320, A330, A380, A350 XWB...) et militaire (A400M). Son portefeuille de produits comprend notamment des sections complètes de fuselage (photo). Il est spécialiste de la fabrication de composants de grande taille et complexes à hautes performances en composites d'aluminium, de titane et de fibres de carbone (CFRP).
Premium Aerotec est un des principaux fournisseurs mondiaux (de rang 1) d'aérostructures destinées à l'aviation civile (A320, A330, A380, A350 XWB...) et militaire (A400M). Son portefeuille de produits comprend notamment des sections complètes de fuselage (photo). Il est spécialiste de la fabrication de composants de grande taille et complexes à hautes performances en composites d'aluminium, de titane et de fibres de carbone (CFRP). (Crédits : Premium Aerotec)

Premium Aerotec, une filiale allemande d'Airbus, vit des heures sombres. Le numéro un mondial de la construction aéronautique a en effet mis en garde, hier lundi 9 août, les employés de sa filiale fournisseur d'aérostructures que de nombreux emplois risquaient d'être supprimés s'ils n'acceptaient pas la scission de l'entreprise conformément à la stratégie de réduction des coûts définie en avril.

Premium Aerotec Gmbh (PAG) est l'un des principaux fournisseurs mondiaux (de rang 1) pour les composants de grande taille et complexes destinés à l'aviation civile (A320, A330, A380, A350 XWB...) et militaire (A400M), et de fait, il est partenaire des grands programmes aéronautiques européens et internationaux. Son portefeuille de produits comprend notamment des sections complètes de fuselage, des structures de plancher, des profilés d'ailes, des portes de chargement et des cloisons étanches. PAG est notamment spécialiste de la réalisation de pièces hautes performances en composites d'aluminium, de titane et de fibres de carbone (CFRP).

Premium Aerotec

Une source interne, au fait des projets présentés par Airbus au comité d'entreprise et aux syndicats, a rapporté à Reuters que la direction du groupe estimait qu'environ 1.000 emplois sur les 2.500 que compte la filiale allemande seraient menacés si l'entité dans son format actuel restait au sein du groupe (Airbus n'a cependant pas officiellement donné le nombre d'emplois menacés dans le cadre de son projet de restructuration). Ces suppressions de postes concerneraient les sites PAG à Varel et Augsbourg (Allemagne) et Brasov (Roumanie).

Airbus concrétise son plan de transformation industrielle

Reprochant à sa filiale allemande d'être déficitaire depuis plusieurs années (selon ses calculs, sa production serait entre 25% et 30% plus chère que celles de ses concurrents), Airbus affirme que la partie de PAG spécialisée dans les pièces détachées pourrait être externalisée, et qu'avec un nouveau propriétaire, elle pourrait travailler pour d'autres clients, remporter des marchés dans d'autres secteurs industriels, et ainsi mieux rentabiliser sa main-d'œuvre.

En pratique, Airbus propose de scinder sa filiale PAG en deux, en gardant au sein du  groupe aéronautique le département de pointe qui fabrique les très grands composants, mais en revendant à des investisseurs la partie de PAG dévolue aux pièces détachées, activité de production en série fortement concurrentielle, ce qui en ferait un simple sous-traitant, indépendant du géant aéronautique.

"Notre analyse, que nous avons partagée avec les représentants des salariés fin juillet, a clairement montré que la voie interne serait beaucoup plus pénible pour les salariés pour parvenir à des structures de coûts compétitives", a déclaré un porte-parole du groupe Airbus.

Il ajoutait qu'avec un nouveau propriétaire, l'entreprise aurait de meilleures chances de préserver plus d'emplois. Le suisse Montana Aerospace a déjà manifesté son intérêt.

Pour ce porte-parole d'Airbus, ce serait même le bon moment pour prendre ce genre de décision, se repositionner et se réorganiser :

"La fenêtre d'opportunité pour se repositionner, c'est maintenant : avant que la production ne revienne à ses niveaux d'avant la crise."

Pour mémoire, lors de la présentation des résultats financiers en février dernier, Guillaume Faury, président exécutif d'Airbus, avait insisté sur la nécessité de renforcer le marché des aérostructures qualifié de « cœur de métier" et d'en simplifier le schéma industriel. En avril, il présentait officiellement son projet de création de deux sociétés d'assemblage d'aérostructures au cœur de son système industriel afin notamment de « renforcer sa gestion de la chaîne de valeur ». Fin juillet, dans un entretien à l'AFP, il précisait les objectifs de la réorganisation de ses filiales dédiées aux aérostructures Stelia (en France) et Premium Aerotec (en Allemagne):

"Il y a un deuxième volet qui est celui de la préparation du futur autour de nos aérostructures (ailes, fuselage, support de moteurs, Ndlr). Les avions de la prochaine génération auront des architectures très différentes. On a voulu regrouper les usines d'Airbus et celles de nos filiales Stelia et Premium Aerotec [toutes deux détenues à 100% par le groupe Airbus, Ndlr] et les rapprocher du coeur d'Airbus, pour nous permettre d'installer les outils digitaux qui seront nécessaires dans le futur pour faire cette transformation de l'outil industriel. Cette transformation nécessite beaucoup de discussions avec nos partenaires sociaux parce que c'est un changement de modèle assez profond", a expliqué Guillaume Faury.

En Allemagne, syndicat et gouvernement montent au créneau

En Allemagne, cette affaire fait grand bruit. Le puissant syndicat IG Metall s'oppose bruyamment à ce spin-off, et s'exprime longuement dans les colonnes des journaux sur sa crainte des suppressions d'emplois et des conditions de travail moins favorables qui pourraient suivre un démantèlement de l'entreprise qui assemble les fuselages des avions Airbus.

Dans l'interview qu'il a donnée hier à l'Augsburger Allgemeine, Johann Horn, le patron bavarois d'IG Metall, fustige la direction d'Airbus, accusant l'entreprise de "décider depuis Toulouse, en France, de l'avenir professionnel de salariés, ici, en Allemagne". Des décisions prises "parce que les entreprises veulent gagner le plus d'argent possible le plus rapidement possible".

Johann Horn ajoute ne pas comprendre l'obstination de l'avionneur alors que le comité d'entreprise PAG a reçu le soutien du Land de Bavière et du gouvernement de Basse-Saxe contre le projet de démantèlement. Il précise que selon lui, le projet d'Airbus "vise à délocaliser la production en Europe de l'Est, ce qui signera à terme la mort du site d'Augsbourg".

Selon le patron d'IG Metall, il faut réformer la gouvernance des entreprises, par la loi:

"Pour que perdure la confiance des citoyens dans l'économie sociale de marché, il faut s'attaquer à la réforme et aussi avoir des conseils de surveillance des petites sociétés par actions équilibrés et non pas composés aux deux tiers d'employeurs. Je ne parle pas d'expropriation ou de ce genre de bêtises. Je ne veux pas non plus bouleverser le système économique. Je veux juste que les salariés soient démocratiquement impliqués dans la profonde mutation de l'économie."

Mais aujourd'hui, pour faire reculer Airbus, Johan Horn pense qu'il n'y a qu'une seule solution: la contestation dans la rue. Il cite en exemple son expérience personnelle, quand il était membre du conseil de surveillance d'Audi:

"Audi voulait fermer l'usine de Neckarsulm dans les années 1970. Les représentants des salariés n'avaient pas réussi à faire revenir le conseil d'administration sur sa décision. Alors les employés sont descendus dans la rue et avec la pression politique, Audi a dû faire marche arrière. (...) Si vous regardez aujourd'hui combien d'argent Audi a gagné avec l'usine de Neckarsulm au cours des dernières décennies, l'entreprise peut être heureuse d'avoir cédé à la pression de la rue".

La "visite de solidarité" du ministre des Finances, Olaf Scholz

Mais elle prend aussi un tour politique avec la "visite de solidarité" sur place sur le site de Varel du ministre des Finances Olaf Scholz, candidat chancelier des sociaux-démocrates (SPD) aux élections fédérales de septembre.

Les médias allemands, pas seulement locaux, ont largement couvert cette annonce de restructuration. Ainsi, selon l'Augsburger Allgemeine, qui relate la visite sur place d'Olaf Sholz venu hier à la rencontre des salariés (photo Reuters ci-dessous), les conséquences sociales de cette restructuration dépasseraient de loin les estimations de la direction d'Airbus, "frappant durement les deux sites":

"En plus du site d'Augsbourg qui compte environ 2.800 employés, l'usine de Varel [près de Brême Ndlr] avec environ 1.300 employés sera particulièrement touchée. Si la direction du géant de l'aéronautique se séparait de la production de pièces détachées et la vendait à un investisseur, ce seraient quelque 2.200 femmes et hommes qui devraient changer d'employeur rien qu'à Augsbourg."

Selon le Handelsblatt, la visite lundi d'Olaf Scholz (photo ci-dessus ©Reuters) a été l'occasion pour le président du comité d'entreprise Jürgen Bruns d'évoquer la création d'une commission de négociation collective à la fin du mois. Une annonce bienvenue pour le syndicat et les comités d'entreprise qui avaient proposé à plusieurs reprises, et jusqu'ici en vain, à la direction de travailler ensemble sur la question de la structure des coûts.

Scholz, de son côté, en a profité pour rappeler que l'aéronautique est une industrie importante pour l'Allemagne.

"Et il est important que nous la maintenions en tant que future industrie en Allemagne", a-t-il ajouté devant environ 250 employés réunis devant l'usine de Varel.

 (avec Reuters, AFP, et quotidiens allemands)

Jérôme Cristiani

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Commentaires 4
à écrit le 11/08/2021 à 10:56
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Il n'y a pas si longtemps Airbus a annoncé que les activités aérostructures étaient stratégiques et devaient être réintégrées à l'inverse de ce qui a été fait il y a quelques années. On peut comprendre l'irritation côté allemand....Par ailleurs il se...

à écrit le 11/08/2021 à 9:53
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Pour une fois qu'aucun site français n'est concerné on ne va pas se montrer désolé pour eux. Mon avis est qu'en pleine négociations sur le SCAF il ne faut pas froisser l'opinion publique française.

le 11/08/2021 à 14:35
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Correction: Je vouliais dire qu'on ne touche pas aux usines françaises -pour l'instant- pour la raison que j'ai évoqué. G Faury fait ce que son conseil d'administration lui dit de faire après tout...

à écrit le 11/08/2021 à 4:16
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IG Metal est un syndicat surpuissant. Airbus va se casser les dents. Tout simplement.

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