Pourquoi on va bientôt remarcher sur la Lune

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Buzz Aldrin, astronaute de la mission Apollo 11 pris en photo par son coéquipier, Neil Armstrong, premier homme à marcher sur la Lune, le 21 juillet 1969.
Buzz Aldrin, astronaute de la mission Apollo 11 pris en photo par son coéquipier, Neil Armstrong, premier homme à marcher sur la Lune, le 21 juillet 1969. (Crédits : NASA/JPL-Caltech via Reuters)
La découverte de glace en grande quantité aux pôles lunaires stimule le projet d'une nouvelle économie autour de notre satellite. Et attise les convoitises dans le monde entier, publiques... et privées.

Pour la première fois depuis près de cinquante ans, un appareil américain prévoit d'atterrir sur la Lune. Et il ne sera pas opéré par la Nasa, comme lors de la mission Apollo, mais par une entreprise privée. Le 19 août dernier, Astrobotic, une jeune pousse basée à Pittsburgh, a annoncé à la presse qu'elle entendait faire atterrir un vaisseau chargé de débarquer une astromobile sur notre satellite en 2021. Le lancement sera effectué via une fusée Vulcan, fabriquée par l'United Launch Alliance (ULA), coentreprise de Lockheed Martin et Boeing, spécialisée dans la fabrication de fusées.

La mission vise à réaliser diverses expériences scientifiques sur place, dans le cadre d'un programme de recherche de la Nasa dont l'objectif est d'établir une colonie humaine sur notre satellite. À l'heure où l'on célèbre les cinquante ans de la mission Apollo, la Lune fait de nouveau rêver l'humanité. La Nasa s'est fixé l'ambitieux objectif d'y renvoyer des hommes d'ici à 2024, tandis que l'agence spatiale chinoise souhaite faire alunir ses taïkonautes pour 2030. Et comme le prouve l'exemple d'Astrobotic, les entreprises sont également prêtes à viser la Lune.

On croyait les ambitions lunaires reléguées au placard, reliques d'un lointain passé où la course à l'espace tenait lieu de compétition entre les États-Unis et le bloc soviétique. Il ne s'est écoulé que quelques années entre le célèbre « Nous choisissons d'aller sur la Lune », lancé par le président Kennedy lors de son discours de Houston, le 12 septembre 1962, et le « C'est un petit pas pour un homme, mais un grand pas pour l'humanité » lâché par un Neil Amstrong ému, foulant pour la première fois la poussière grise de notre satellite. Mais depuis, plus rien. Ou du moins pas grand-chose. Depuis 1972, l'homme n'a plus posé le pied sur la Lune, et les États-Unis demeurent le seul pays à y avoir expédié des astronautes. Si nous avons continué de l'observer à l'aide de satellites et de robots envoyés à la surface, la Lune est peu à peu tombée en désuétude, les rêves de l'humanité se tournant plutôt vers l'objectif, nourri par les ambitions gargantuesques d'entrepreneurs comme Elon Musk, d'une colonisation de la planète rouge.

« Après la deuxième guerre mondiale, nous avons progressé à pas de géant, passant en quelques années d'une industrie spatiale inexistante à la mise de satellites en orbite, puis à l'envoi d'hommes dans l'espace, et enfin sur la Lune. Mais depuis, nous avons stagné, voir régressé », résume Chad Anderson, CEO de Space Angels, un fonds d'investissement américain spécialisé dans l'économie spatiale. Logique, après tout : la Lune était vue, dans ce contexte de guerre froide, comme un territoire à conquérir afin d'y planter son drapeau le premier. Il n'y avait donc plus vraiment de raisons de s'y rendre une fois l'objectif atteint. Mais depuis quelques années, une petite révolution copernicienne s'est opérée, illustrée notamment par l'intérêt des entreprises privées pour notre satellite. Il ne s'agit plus de s'y rendre pour le sport, mais pour y faire des affaires.

Une mission indienne détecte la présence de glace aux pôles

Que s'est-il passé ? En 2009, la mission Chandrayaan 1, mise en oeuvre par l'agence spatiale indienne, découvre des indices suggérant la présence de glace au niveau des pôles de la Lune. Une hypothèse qui gagne en crédibilité au cours des années suivantes, alors que davantage de recherches sont menées, avant d'être définitivement confirmée durant l'été 2018, suite à une analyse détaillée des données récoltées lors de la mission réalisée près de dix ans plus tôt. La glace serait en outre présente en grande quantité : plusieurs milliards de tonnes.

À cela s'ajoute le Commercial Space Launch Competitiveness Act, mis en place par les États-Unis en 2015. Véritable pain bénit pour les entreprises, ce texte autorise n'importe quel acteur privé qui parvient à extraire des ressources sur un corps céleste à en réclamer la propriété. Autrement dit, toute société susceptible de récolter l'eau qui se trouve au niveau des pôles lunaires a désormais le droit de l'exploiter. Mais pourquoi la présence sur la Lune d'une ressource qui se trouve en abondance sur Terre suscite-t-elle autant d'enthousiasme ?

« La présence d'eau sur la Lune a de nombreuses implications. L'eau est d'abord un composant essentiel au développement de la vie. Cela signifie, par exemple, que l'on peut faire pousser des plantes, qu'une agriculture peut être mise en place. Mais l'eau contient également de l'oxygène, pour créer de l'air respirable, et de l'hydrogène, qui permet de générer du carburant », explique Aaron Sorenson, chargé de la communication chez iSpace, une jeune pousse japonaise.

En somme, la présence d'eau, même sous forme solide, indique que les conditions minimales sont réunies pour installer une colonie.

Étudier la Lune pour apprendre à y vivre

Depuis Tokyo, iSpace conçoit un panel de technologies visant à étudier, cartographier, extraire et exploiter ces vastes réserves de glace lunaire. Cela comprend un vaisseau de trois mètres de haut, susceptible d'embarquer une large quantité de matériel pour effectuer des recherches et prélèvements sur place, dont un robot qui sera chargé d'étudier plus en détail les calottes glaciaires. L'entreprise prévoit une première mission-test en 2021, à bord d'une fusée SpaceX, et ambitionne de commencer à extraire de l'eau d'ici à 2030. 2021, c'est également la date annoncée par son rival américain, Astrobotic, qui s'intéresse aussi aux réserves d'eau présentes sur notre satellite.

De manière plus large, Astrobotic ambitionne d'étudier plus en détail la composition des sols et roches lunaires, dans le but de mieux comprendre l'histoire de la formation de la Lune, ce qui nous fournirait également de précieux renseignements sur notre planète. « Étudier la Lune est un excellent moyen d'en apprendre davantage sur nous-mêmes », souligne John Thornton, CEO d'Astrobotic. « Envoyer des machines pour étudier la surface de notre satellite est aussi la meilleure solution pour apprendre comment vivre sur la Lune, dans l'optique d'y installer un jour une colonie de chercheurs. Par exemple, les caves lunaires offrent-elles une bonne protection contre les radiations ? Comment composer avec la poussière lunaire, très collante et susceptible d'endommager les instruments ? Autant de questions qui revêtent une importance capitale lorsque l'on cherche à vivre dans un environnement totalement différent. Grâce à la Station spatiale internationale, notamment, nous avons accumulé des années d'expérience sur les conditions d'existence autour de l'orbite terrestre, mais pour ce qui est de vivre sur une autre planète, nous commençons seulement à gratter la surface. »

Car au-delà de l'exploitation des réserves d'eau que renferme la Lune, l'objectif est bien de mettre en place tout un écosystème et une économie viable autour de notre satellite. Certains se concentrent sur la résolution des difficultés matérielles, dont la poussière lunaire citée par John Thornton. Depuis les montagnes du Colorado, Altius Space Machines Inc. conçoit ainsi des équipements robotiques susceptibles de résister à cette dernière. D'autres, comme AI Space Factory, réfléchissent au meilleur moyen de loger les futurs colons. En mai 2019, cette jeune pousse new-yorkaise a remporté la première place d'un concours organisé par la Nasa pour la construction d'habitacles imprimés en 3D, avec sa structure ovoïde recourant à des matériaux facilement accessibles à la surface de la Lune. Une distinction assortie d'un chèque de 500000 dollars.

Un ascenseur vers les étoiles

Mais l'idée est également de faire de l'économie lunaire un espace de créativité et d'innovation. C'est pourquoi, au-delà de l'exploration des calottes glaciaires, Astrobotic entend proposer un véritable service de navette entre la Terre et la Lune, afin de permettre à ses entreprises clientes de développer différents types d'activités sur place. Parmi ses premiers partenaires, Astrobotic compte ainsi Atlas Space Operations Inc., une entreprise de satellites américaine, qui souhaite mettre en place un système de communication laser sur la Lune pour offrir un Internet ultrarapide sur Terre. D'autres projets revêtent une dimension plus artistique. C'est le cas de DHL Moonbox, qui propose d'envoyer un souvenir personnel, comme une photo de mariage ou d'anniversaire, à la surface de la Lune.

À long terme, la possibilité de synthétiser du carburant directement sur place pourrait transformer notre satellite en une base de lancement pour partir à la découverte de l'univers, selon Aaron Sorenson. « Du fait de l'importante gravité terrestre, les fusées brûlent la majorité de leur carburant pour sortir de l'orbite. La Lune pourrait dès lors servir de station de ravitaillement, augmentant largement le rayon d'action des vaisseaux spatiaux. »

Comme toujours lorsque l'on évoque l'économie spatiale, les projets et échéances mentionnés sont à prendre avec des pincettes. Représentant des difficultés autrement plus conséquentes que la mise en place de projets sur Terre, le secteur est le royaume de l'incertitude et des entreprises abandonnées. Dernier exemple en date : le Google Lunar XPrize, lancé en 2007, a mis au défi plusieurs jeunes pousses d'expédier un robot sur la Lune pour y prendre une photo ou une vidéo, avant l'échéance du 31 décembre 2015. Après que cette date a été plusieurs fois repoussée, la compétition s'est finalement close début 2018 sans qu'aucun des participants ne parvienne à atteindre l'objectif, ni même à tenter le moindre lancement.

Mais dans le cadre de la conquête spatiale, reculer peut aussi permettre de mieux sauter. Ainsi, en dépit de cette conclusion décevante, la compétition a permis de stimuler l'intérêt des startups pour notre satellite, et l'un des finalistes, Hakuto, a finalement donné naissance à iSpace.

« Le Google Lunar XPrize a agi comme un électrochoc sur l'industrie privée. Ce qui avait démarré comme une simple compétition a finalement fait germer l'idée que c'était possible, que nous pouvions le faire », se remémore Aaron Sorenson.

Le spectaculaire regain d'intérêt des États-Unis

Si la Lune séduit de plus en plus, elle ne constitue encore qu'un minuscule fragment du marché spatial, largement dominé par l'industrie du satellite. Ainsi, sur les 8,4 milliards investis par les fonds en capital-risque dans les startups spatiales depuis 2000, 6,4 ont été attribués à SpaceX, OneWeb et Amazon, trois entreprises qui ambitionnent notamment de déployer d'immenses flottes de satellite pour apporter l'Internet haut débit aux zones qui en sont aujourd'hui privées. Mais si les investisseurs se montrent encore frileux, les entreprises intéressées par la Lune peuvent en revanche compter sur un regain d'intérêt spectaculaire de la part des États.

Sous l'administration Trump, la Nasa a revu ses ambitions martiennes à la baisse pour consacrer davantage de ressources à la Lune, avec l'objectif d'y réexpédier des hommes dès 2024. « Nous allons renvoyer des astronautes sur la Lune, et pas seulement pour y laisser des empreintes et y planter un drapeau, mais pour mettre en place les fondations nécessaires afin d'envoyer des Américains sur Mars et au-delà », a ainsi affirmé le vice-président américain, Mike Pence, lors d'un discours tenu devant le National Space Council en octobre 2017.

Bonne nouvelle pour les startups : contrairement à la course à l'espace des années 1960, cet intérêt renouvelé pour notre satellite s'accompagne d'une volonté de travailler avec des partenaires privés. Une stratégie voulue par Jim Bridenstine, l'actuel administrateur de la Nasa, nommé par Donald Trump le 1er septembre 2017. Ainsi, plutôt que de construire elle-même l'appareil qui permettra d'alunir en 2024, la Nasa a lancé l'an dernier un appel d'offres en précisant les caractéristiques techniques auxquelles le vaisseau devrait satisfaire. Le budget 2020 de la Nasa, révélé en mars dernier, comprend une enveloppe de 365 millions de dollars pour aider à la construc-tion de cet appareil. Il prévoit également de déléguer davantage aux partenaires privés de l'agence, comme SpaceX et Blue Origin.

La Chine, première à se poser sur la face cachée

L'agence spatiale américaine n'est, du reste, pas la seule à viser la Lune. Le 3 janvier dernier, l'Administration spatiale nationale chinoise est parvenue à poser sa sonde Change 4 dans le cratère Von Kármán, sur la face cachée de la Lune, une première dans l'histoire de l'humanité. Elle prévoit désormais d'y expédier ses taïkonautes, dans ce qui ressemble de plus en plus à une nouvelle course à l'espace entre les deux plus grandes puissances de la planète.

Mais les Russes n'ont pas non plus dit leur dernier mot. Roscosmos, l'agence spatiale russe, a également lancé un programme de recrutement et de formation afin d'envoyer des hommes sur la Lune pour le début des années 2030.

La mission indienne Chandrayaan 2 a quant à elle décollé en juillet dernier, avec pour objectif de cartographier avec davantage de précision la localisation des réserves de glace, ainsi que d'estimer la quantité d'eau qu'elles renferment. Elle doit également explorer le pôle Sud de la Lune, ce que nul n'a encore jamais effectué.

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REPÈRES

12 septembre 1962

Kennedy : « Nous choisissons d'aller sur la Lune. »

20 juillet 1969

Neil Armstrong, premier homme à poser le pied sur la Lune : « Un petit pas pour un homme, mais un grand pas pour l'humanité. »

1972

La dernière année où un homme a marché sur la Lune.

2009

La mission indienne Chandrayaan-1 décèle la présence glace aux pôles.

2021

Année prévue par la startup américaine Astrobotic pour l'alunissage d'un appareil.

2024

Échéance fixée par la Nasa pour le retour des hommes sur la Lune.

2030

Échéance que se donne la Russie pour envoyer un cosmonaute marcher sur la Lune.

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Commentaires
a écrit le 19/10/2019 à 12:55 :
m trump vous adressez un satisfait site aux astronaute americaine ok mais qui
les a envoyer dans l'espace pas votre industries spatial nul
mais bien en ayant recourt a la russie
a écrit le 10/10/2019 à 10:53 :
Les rats ( les riches?) envisagent donc de quitter la Terre et de coloniser l'espace en emportant avec eux seulement ce qui les interesse...et la liste est longue de ce qui ne les intéresse pas... On ne peut pas leur reprocher non plus, vu le "bazar" qui règne ici bas.
Surpopulation, surexploitation, surconsommation, surproduction, surpollution, surpolitisation, surmédiatisation. Etc... Nous sommes dans une surenchère permanente qui rend pour beaucoup d'humains la Terre invivable. Partir... ailleurs...pourquoi pas...mais est ce que ce sera mieux ?
Réponse de le 10/10/2019 à 13:17 :
Une des premières choses qui a été faite pour permettre au module lunaire d'Apollo XI de redécoller a été de "vider ses poubelle" (= se débarrasser de tout le poids mort) directement sur le sol lunaire, comme un gros beauf de pique-niqueurs des années 60 !! Cet acte symbolique permet largement de douter que ça sera mieux ailleurs !!

En fait si, c'est mieux ailleurs ... tant que l'Homme n'y met pas les pieds !!
a écrit le 10/10/2019 à 8:49 :
Explorer, coloniser l'espace semble être notre chemin, ce serait bien de le dire aux propriétaires de capitaux et d'outils de production avant qu'ils exterminent totalement l'humanité, on a encore de biens belles découvertes à faire...
a écrit le 10/10/2019 à 7:39 :
Et comme elle est beaucoup plus petite que la terre, nous devrions la pourrir beaucoup plus rapidement. Quand le progrès s'y met, rien ne l'arrête.

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