À Mirecourt, une mémoire vivante pour la lutherie
Olivier Mirguet

Jusqu'à deux ans d'attente pour commander un violon : Yves-Antoine Gachet, luthier à Mirecourt.
Olivier Mirguet
Olivier Mirguet

Jusqu'à deux ans d'attente pour commander un violon : Yves-Antoine Gachet, luthier à Mirecourt.
Olivier Mirguet
L'industrie du violon, c'est terminé. Désormais, Mirecourt chérit ses artisans d'art. « Il y a un savoir-faire dans la lutherie depuis plus de trois siècles. Mais les instruments bas de gamme ont provoqué la chute de toutes nos manufactures. Nous reconstruisons petit à petit notre écosystème », résume Yves Séjourné, maire centriste de cette commune de 4 700 habitants dans la plaine des Vosges.
« Les premiers faiseurs de violons sont mentionnés au début du XVIIème siècle », a-t-il appris au Premier ministre François Bayrou, en visite à Mirecourt le 20 juin pour son quatrième comité interministériel consacré à la ruralité. Un coup de projecteur bienvenu, dont Yves Séjourné veut profiter pour obtenir des crédits culturels. Après avoir imposé l'enseignement du violon dans les classes du primaire, une initiative d'éducation populaire à 20 000 euros, la mairie cherche 7 millions d'euros pour relancer la reconstruction de son majestueux théâtre à l'italienne, monument historique à l'abandon depuis les années 1950 et partiellement effondré, et organiser de nouveaux spectacles musicaux.

Thibouville, Couesnon, Laberte : dans les années 1920, les fabriques qui dominaient le marché ont employé jusqu'à 680 ouvriers. La ville comptait aussi 18 ateliers qui regroupaient 175 artisans. L'industrie s'est écroulée au début des années 1970, concurrencée par les importations... et par la musique enregistrée. François Bayrou a peut-être retenu que la petite communauté les luthiers se limitait de nos jours à douze ateliers. Chacun entretient sa propre clientèle : des amateurs, des collectionneurs, des professionnels. Certains affichent jusqu'à deux ans d'attente pour un violon neuf, vendu autour de 7 000 euros. « L'affaire tourne très bien, entre la restauration et la fabrication d'instruments. Mais je n'embauche pas », témoigne Yves-Antoine Gachet, luthier à Mirecourt depuis 2017.
Si la mairie et la communauté de communes misent de nouveau sur la lutherie, ce n'est pas pour relancer l'emploi. « Nous voulons obtenir le classement de la lutherie et de l'archèterie au patrimoine culturel immatériel français, puis à l'Unesco. Cela permettra d'accroître notre rayonnement dans le monde entier », espère Yves Séjourné. « Il s'agit de maintenir en l'état ce qui existe, ou de le développer un peu, pour que Mirecourt retrouve sa place ».
« Quand on fait venir des créateurs, le dynamisme s'installe sur tout le territoire. C'est la théorie du géographe et chercheur américain Richard Florida. On y croit fort », professe Arthur Delecroix, chef de projet pour la valorisation des métiers d'art. Embauché par la communauté de communes, il a créé un incubateur pour les jeunes luthiers : en échange d'un loyer modéré (50 euros), un artisan profite du confort d'un atelier tout équipé, de cours dispensés par la chambre des métiers, et sont invités sur des salons. Mais depuis deux ans, le résultat se fait attendre. Un seul luthier est entré dans ce dispositif de soutien.
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Si Mirecourt est connue, c'est aussi pour son école nationale de lutherie. Fondée en septembre 1970, installée dans un bâtiment annexe du lycée d'enseignement général Jean-Baptiste Vuillaume, elle accueille chaque année une nouvelle promotion de douze élèves. Ils repartent trois ans plus tard, titulaires d'un CAP et d'un diplôme de métiers d'art. « La plupart des luthiers prestigieux de la rue de Rome, à Paris, ont été formés ici. Il y a une diaspora qui maintient notre notoriété », soutient Yves Séjourné.
Dans son atelier, au rez-de-chaussée d'une solide bâtisse de trois étages, Dominique Nicosia enseigne l'art de la menuiserie et de la lutherie. Dès la première année, chaque étudiant confectionné ou acquiert ses outils personnels (canif, lime, gouge, rabot) et fabrique son premier violon. « Le luthier vend du bois, le musicien achète du son », résume-t-il dans une belle formule. L'école revendique son attractivité jusqu'en Asie du sud-est, où il lui est déjà arrivé de recruter ses élèves.

Les débouchés, pourtant, sont étroits. « Je me méfie de la bulle autour de la lutherie. Mirecourt, c'est sinistré », râle Noé, 32 ans, un rien militant, en reconversion après ses études de droit et de chinois. En l'absence d'emplois industriels, chacun devra créer sa propre affaire, ou démarrer dans l'anonymat. « L'école est trop ancrée dans la tradition. On nous répète qu'on n'est pas rentables en début de carrière, qu'il faut accepter des stages », regrette Noé. Au printemps, il a mobilisé ses camarades de promotion. « On s'est retrouvés pendant 72 heures et on a fabriqué notre premier violon collectif, dans un atelier old school, sous le regard des curieux et des touristes" », rapporte-t-il, satisfait. Au lendemain de la fête de la musique, à l'occasion d'une petite cérémonie et d'un concert, le violon a été offert à l'école municipale de musique.

« La lutherie a un aspect trop conservateur. Les jeunes qui commencent à faire du neuf, c'est mal vu », confirme Elisa, 24 ans. Formée à Mirecourt, elle a poursuivi sa formation en échange Erasmus à Crémone, en Italie, d'où elle est revenue ravie : la ville aux 800 luthiers est le berceau du légendaire Stradivarius, une référence incontournable dans le monde de la lutherie.
La lutherie est-elle vraiment conservatrice ? « Non », répond Yves-Antoine Gachet dans un large sourire. « La technique de Mirecourt est basée sur le canif, l'outil emblématique du luthier. Mais cela n'empêche pas d'innover. J'ai produit des instruments bizarres, des violons électro-acoustiques à cinq cordes, les modèles chromés ».
Quelques centaines de mètres plus loin, dans un autre atelier, Jean-Claude Condi porte un regard aigre-doux sur la communauté. À 66 ans, il s'est spécialisé dans la fabrication de la nyckelharpa, une vièle à clavier suédois. Cet instrument d'origine suédoise, peu répandu en France, emprunte au violon son manche, sa caisse sculptée et ses cordes mélodiques. Le luthier y ajoute quatre jeux de cordes de résonance et un clavier muni de touches coulissantes en bois. En France, cet instrument complexe est seulement utilisé par les adeptes du « trad », un style musical ancestral, rural et festif.
« J'ai passé ma vie à ramer. J'ai souvent entendu, comme un reproche, le fait que les luthiers ne s'entendent pas entre eux et qu'il apparaissait nécessaire de vivre en harmonie pour envisager des actions ou des pistes de développement », témoigne Jean-Claude Condi, pourtant reconnu comme l'un des experts de la nyckelharpa.

« Mirecourt a toujours su innover », tranche Mathilde Romary, directrice du musée local consacré à la lutherie. Sur 250 mètres carrés, cette institution intercommunale conserve un fonds de 5 000 objets, instruments à cordes, archets et documents historiques, dont une centaine d'instruments exposés. En 2019, la ville a acquis l'atelier des frères Gérome, derniers d'une dynastie de luthiers à Mirecourt. L'atelier a été conservé dans son jus. La couveuse, gérée par Arthur Delecroix de la Communauté de communes, a été installée au premier étage, comme un symbole du renouveau tant annoncé.
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