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"Nos infrastructures vieillissent... Investissons !" Bruno Cavagné

Photo de Mathias Thépot

Mathias Thépot

Publié le 10 juin 2016 à 06:00 - Mis à jour le 10 juin 2016 à 06:00

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Pour La Tribune, Bruno Cavagné, président de la Fédération nationale des travaux publics revient sur les difficultés rencontrées par le secteur ces derniers mois.

LA TRIBUNE - Les entreprises du secteur des travaux publics sont-elles sorties de crise ?

BRUNO CAVAGNÉ - Nous tablons en 2016 sur une baisse de notre activité entre 0% et -3%. Elle viendrait s'ajouter à celles de ces dernières années où les entreprises du secteur des travaux publics ont perdu 7% de leur chiffre d'affaires en 2014, et 8% en 2015. Depuis 2008, la baisse de l'activité globale s'élève à 25%. Une telle chute a eu un fort impact sur l'emploi : l'année 2015 a été pour nous la plus catastrophique depuis trente ans, avec 15.000 emplois supplémentaires perdus. Ce qui fait au total plus de 33.000 emplois en moins depuis le début de la crise.

Par ailleurs, le taux de défaillance des entreprises des travaux publics s'est établi en hausse de 66% en 2015 par rapport à 2014. Et lors du premier trimestre 2016, ce taux a une nouvelle fois progressé de 17%. Ce début d'année a par ailleurs été marqué par une mauvaise surprise : si, en 2015, la quasi-totalité des faillites dans notre secteur venait de petites entreprises, désormais le curseur s'est déplacé et des PME de taille significative connaissent de grandes difficultés. Mais nous espérons avoir touché le fond et retrouver la croissance l'année prochaine. Même le secteur du bâtiment, auquel celui des travaux publics est souvent associé, envisage une reprise pour 2016... La reprise commence à se faire ressentir dans le bâtiment, c'est vrai. Mais ce secteur ne dépend qu'à 25% de la commande publique - durement affectée -, contre 70% pour les travaux publics. Par ailleurs, le bâtiment est très réactif aux incitations fiscales pour les ménages, qui ont des effets presque instantanés sur la croissance. La reprise dans le bâtiment favorisera, du reste, l'activité des entreprises des travaux publics qui réalisent des VRD [voiries et réseaux divers, ndlr] autour des nouveaux équipements.

La plupart des secteurs de l'économie française sont pourtant en train de reconstituer leurs marges. Pour quelles raisons cette période est-elle été si compliquée pour vous ?

Nous souffrons de manière plus prononcée de l'absence de prise de décision de l'État qui, en tant qu'entité régalienne, aménageur du territoire, devrait mieux jouer son rôle. En effet, le gouvernement multiplie les effets d'annonces, mais les actes ne suivent pas. Concrètement, au niveau des grands projets en cours, que ce soit la liaison ferroviaire Lyon-Turin, le Canal SeineNord Europe, ou le Grand projet ferroviaire du sud-ouest (GPSO), avec notamment la ligne LGV Bordeaux-Toulouse, l'État a promis beaucoup, mais les financements ne suivent pas.

Ces derniers mois, l'État a aussi influé de manière négative sur la confiance des collectivités locales, l'élément moteur de l'activité des entreprises des travaux publics. D'une part, il a modifié la cartographie des régions dans la loi pour une nouvelle organisation territoriale de la République (NOTRe), ce qui ralentit les projets des nouvelles régions, le temps de leur mise en place. Et d'autre part, la baisse prévue de la dotation globale de fonctionnement (DGF) d'environ 12,5 milliards d'euros entre 2014 et 2017, a eu de lourdes conséquences sur l'investissement public local.

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Les élus locaux sont sous pression...

Oui, et cet attentisme des élus locaux qui n'ont plus confiance en l'avenir affecte durement notre secteur. En 2015, contre toute attente, les collectivités ont pourtant reconstitué un peu d'épargne, mais leurs investissements n'ont pas repris. Pour leur redonner confiance, les annonces du président de la République au salon des maires cette année seront donc scrutées. Comme nous l'avons déjà proposé, nous espérons, pour préserver les investissements en infrastructures, que la fin de la baisse des dotations de l'État s'étalera sur plusieurs années. Une telle annonce pourrait avoir un effet positif sur la confiance des élus locaux. Nous avons besoin d'un élan d'optimisme pour redonner la confiance nécessaire à toute l'économie et en particulier aux collectivités locales.

Percevez-vous tout de même des signes de reprise ?

Nous suivons les appels d'offres des collectivités locales qui, concrètement, aboutissent à des travaux publics quelques mois plus tard. Mais leur niveau reste faible en ce début d'année, même s'il y a un petit frémissement du côté du bloc communal. De fait, cela ne repart pas comme on l'imaginait. Nous percevons tout de même deux éléments positifs dans le contexte actuel morose : le projet du Grand Paris - le chantier du siècle - qui, pour le seul secteur des travaux publics correspond à un marché de 22 milliards d'euros sur quinze ans. Et le plan de relance des autoroutes, même si nous en sommes pour l'instant au stade des appels d'offres. Pour le reste, il n'y a pas grand-chose... Mais, au-delà de la seule situation des entreprises des travaux publics, il y a en France un problème de dégradation des infrastructures : elles vieillissent car nous entretenons trop peu notre patrimoine. Ainsi, la France accumule des dettes grises, c'est-à-dire celles que l'on transmet aux générations futures en n'investissant pas suffisamment pour maintenir en état les infrastructures indispensables aux territoires.

La dégradation de nos infrastructures a d'ailleurs été pointée du doigt par le forum économique mondial qui a rétrogradé la France, de la quatrième place en 2008 à la dixième place en 2015 de son classement sur la qualité de ses infrastructures. Un tel message devrait entraîner une vraie prise de conscience de la part des pouvoirs publics.

A-t-on vraiment les moyens pour entretenir les infrastructures et relancer de nouveaux projets ?

Il faut aujourd'hui s'interroger sur les modes de financement des grands projets d'infrastructures. Du côté de la FNTP, nous estimons qu'au lieu de faire payer le contribuable, il faudrait faire reposer davantage de charges sur l'usager, par le biais de péages, de droits à payer ou de vignettes. Nous souhaiterions aussi que la loi soit modifiée pour que les collectivités locales puissent percevoir des péages de voies rapides ou des péages urbains. Mais, pour ce faire, il faudrait aussi que les prélèvements obligatoires baissent, sinon l'usager aura l'impression de payer deux fois.

Pourquoi ne pas se tourner vers l'Europe pour obtenir davantage de marges de manoeuvre financières ?

On nous répète en effet sans cesse qu'il n'y a jamais eu autant de liquidités à disposition, et que les taux sont historiquement bas. Pourtant, en face, les besoins sont immenses. Le lien entre l'offre et la demande de liquidités est insuffisamment assuré. Nous pourrions être meilleurs pour solliciter les fonds européens structurels et régionaux. Certes, en parallèle, la France n'a pas été trop mal lotie avec le Plan Juncker, mais, en matière d'infrastructures, seule l'autoroute du contournement de Strasbourg a été sélectionnée.

Incontestablement, la France va devoir faire évoluer sa perception de l'Europe. On ne mesure pas la nécessité d'être présent à Strasbourg et à Bruxelles aujourd'hui. Du reste, si nous exploitons toutes nos marges de manoeuvre en matière de financements européens, cela concernera majoritairement les grands projets. Les collectivités locales resteront notre principal partenaire au quotidien. D'où l'intérêt de leur redonner de la confiance et de la visibilité dans l'avenir.

Mathias Thépot

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