Cancer : l'immunothérapie fait courir gros labos et startups

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La startup française Ose Pharma, spécialisée en immunothérapie contre le cancer avancé du poumon, a levé 21,1 millions d'euros en Bourse en mars dernier.
La startup française Ose Pharma, spécialisée en immunothérapie contre le cancer avancé du poumon, a levé 21,1 millions d'euros en Bourse en mars dernier. (Crédits : Reuters)
Les 30.000 chercheurs du congrès international de la cancérologie qui se tient à Chicago l’affirment : l’immunothérapie est une révolution dans le traitement anti-cancer. Mais le premier médicament sur le marché coûte 40 fois plus cher qu’une chimiothérapie…

"Immunothérapie", voilà le mot qui résonne dans toutes les conversations à la conférence américaine annuelle sur le cancer de l'American Society of Clinical Oncology (Asco) Chicago.

Pour un grand nombre de chercheurs, cette nouvelle arme est une révolution dans la guerre contre le cancer. Cette année comme les précédentes, cette thérapie présente de nombreux résultats d'études cliniques encourageants pour des cancers difficiles à soigner.

L'aire de l'immunothérapie

L'immunothérapie rompt radicalement avec le principe de la chimiothérapie : si celle-ci attaque les tumeurs avec des produits toxiques, la nouvelle arme compte, elle, sur le système immunitaire du patient pour y parvenir. Mais comme ledit système immunitaire n'y arrive pas tout seul, l'immunothérapie va l'aider avec différentes techniques.

Pour une grande majorité des molécules en développement, le principe  immunothérapeutique est le suivant : il s'agit de déjouer les mécanismes qui permettent aux tumeurs cancéreuses de ne pas être repérées par nos défenses immunitaires ou qui les empêchent de faire leur travail. Une idée innovante qui a succédé à des années d'échecs immunologiques.

Les médecins ont longtemps cherché à booster les défenses immunitaires pour détruire les cancers. Mais les premières tentatives des années 1990 n'étaient pas concluantes. Elles avaient peu de résultats sur les cancers, mais beaucoup d'effets secondaires.

Comme l'explique le Dr Olivier Mir, oncologue dans l'un des centres français de cancérologie, Gustave Roussy, les immunologues étaient alors surnommés les « loosers magnifiques ». Il a fallu attendre les années 2000 pour trouver une solution.

« Comme le système immunitaire ne détruit pas les cellules cancéreuses comme il le devrait, nous avons fini par imaginer que celles-ci étaient capables de l'induire en erreur.

Nous avons identifié la manière dont ces tumeurs trompent nos défenses avec différentes protéines. Et nous avons développé des anticorps qui empêchent cette méprise moléculaire en bloquant l'action de ces protéines sur le système immunitaire. »

D'autres technologies immunologiques permettent aussi de booster le système immunitaire comme dans les années 1990. Mais aujourd'hui, l'innovation permet de lui apprendre à cibler les cellules cancéreuses qu'il doit détruire sans ennuyer les cellules saines et provoquer des réactions inflammatoires et allergiques.

Des biotechnologies très élaborées et complexes à mettre en œuvre. Mais pour lesquelles on constate des résultats enthousiasmants pour les cancers résistant aux chimiothérapies et sans solution de traitement.

Quatre gros laboratoires sur les rangs

Dans les années 2000, les premiers tests d'immunothérapie ont été lancés. Et depuis 2010, certains laboratoires ont compris que la discipline aurait une grande importance dans l'avenir du traitement contre le cancer.

Quatre grands groupes pharmaceutiques ont largement investi dans cette nouvelle façon de soigner : les Américains BMS (Bristol-Myers Squibb) et Merck ainsi que les groupes Roche et Astra Zeneca.

Aujourd'hui, les molécules sur le marché sont le Yervoy® de BMS et le Keytruda de Merck  pour le traitement du mélanome ainsi que l'Opdivo® (BMS) pour le cancer avancé du poumon. Mais de nombreuses autres sont prêtes à sortir du pipeline. Sur le même cancer, Merck mise sur son Keytruda aux résultats plus probants que ceux de son concurrent.

Pour le Suisse Roche, un des candidats prometteurs est l'Atezolizumab (anti PDL-1) pour le  cancer du poumon ainsi que celui de la vessie. Le groupe espère soumettre un dossier de demande d'enregistrement pour ces deux indications courant 2016

Avec l'immunothérapie, les groupes pharmaceutiques ont dû intégrer une nouvelle spécialité car c'est la biotechnologie qui a permis ces premières innovations. Ainsi, BMS a misé sur ImClone et Astra Zeneca sur MedImmune. Pour Roche, le rachat de Genentech en 2009 a permis de prendre le virage des biotechs et cette approche est devenue un axe stratégique de sa recherche en oncologie. Le groupe suisse possède actuellement une vingtaine de molécules d'immunothérapie à l'étude, dont sept font déjà l'objet d'études cliniques.

Le Dr Yannick Plétan, directeur médical de Roche Pharma France, détaille la stratégie immuno de son groupe.

« L'une des voies qui intéresse fortement Roche est la vaccination antitumorale. Plusieurs collaborations sont en cours, notamment en France avec des discussions très avancées avec un Institut de cancérologie ayant une expertise reconnue en immuno-oncologie.

Roche a par ailleurs récemment acquis les droits d'une molécule de la société spécialisée en immuno-oncologie, NewLink. Son mécanisme d'action est différent et complémentaire de celui de l'Atezolizumab. »

Les pépites de l'immuno

En France de nombreuses startups se créent sur ce secteur. Des startups qui permettent de développer différents modes d'intervention auprès du système immunitaire. Mais qui nécessitent de lourds investissements en développement et en essais cliniques.

En Bourse, l'immunothérapie permet parfois de bonnes valorisations comme, par exemple, le joli parcours d'Innate pharma début 2014 (+ 250% en six mois) plus un bel accord récent avec Astra Zeneca. Si le potentiel est important, les risques sont nombreux pour une activité qui mise sur des candidats qui n'atteignent pas toujours la mise sur le marché. Mais quand ils y parviennent, les bénéfices peuvent être importants.

Basée à Paris, la startup Ose Pharma a levé 21,1 millions d'euros en Bourse en mars dernier. Elle vient de signer son premier partenariat pharmaceutique international en Israël avec Rafa Laboratories.

Son Tedopi est une molécule d'immunothérapie indiquée dans le cancer du poumon très avancé avec métastases. Mais son mode d'intervention est un peu différent de celui des principaux candidats des "big pharmas". Au congrès de l'ASCO, sa cofondatrice et directrice générale, Dominique Costantini, est venue rencontrer des cliniciens pour développer les essais du Tedopi.

« Nous apprenons aux cellules immunitaires T des patients à attaquer ces tumeurs de manière spécifique et efficace. Il s'agit d'une approche différente qui est complémentaire de celle des groupes pharmaceutiques qui lèvent les freins de l'immunité. Cela nous permet de tenter notre atout sur cette révolution thérapeutique. »

Alors qu'elle vient de lancer la dernière phase de son étude clinique, la startup mise sur une mise sur le marché d'ici 2019.

Une thérapie hors de prix

On le voit bien dans les conférences de l'ASCO, l'immunothérapie fait partie des plus grands sujets actuels de l'oncologie. Reste qu'avec ces molécules très complexes à produire se pose la question de la prise en charge des traitements, comme le remarque le Dr Olivier Mir, oncologue à Gustave Roussy, centre hospitalier français réputé pour son service en cancérologie.

« Ces médicaments sont très couteux. Le Yervoy nécessite quatre perfusions au prix de 20.000 euros l'unité.

Si le patient souffrant de mélanome est en rémission complète et peut reprendre une activité professionnelle, l'intervention aura des impacts économiques bénéfiques en supprimant les retours réguliers à l'hôpital de la chimio et la prise en charge d'effets secondaires lourds.

Reste qu'aujourd'hui, le prix d'une chimio classique est inférieur à 2.000 euros. »

En juin 2013, l'analyste Andrew Braun chez Citigroup estimait que cette nouvelle génération de traitement pourrait être utilisée dans 60% des cancers et dégager un chiffre d'affaires annuel de 35 milliards de dollars à l'horizon 2018.

Mais avec 355.000 nouveaux cas de cancers diagnostiqués chaque année sur le territoire français et face au prix des traitements, les systèmes d'assurance maladie européens se demandent comment ils vont pouvoir financer ces nouveaux médicaments innovants.

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Commentaires
a écrit le 02/06/2015 à 9:05 :
Et les grands groupes pharmaceutiques français?

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