La santé à l'heure du sursaut (3/5) : pourquoi nos biotechs misent sur l'étranger pour se développer

Épisode 3. Face à un marché français aux volumes limités, un système complexe et des financements privés vite restreints, les biotechs sont souvent obligées de se tourner vers l'étranger, notamment les Etats-Unis, pour se développer. Que vont-elles chercher ailleurs ? Quittent-elles vraiment la France pour autant ? Comment retenir les start-up prometteuses qui émergent aujourd'hui ? Comment retrouver la souveraineté sanitaire et redonner la priorité à l'innovation santé ?

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(Crédits : Reuters)

Une fois passées les premières étapes de développement, beaucoup de biotechs santé filent Outre-Atlantique. Mais si elles posent leurs valises au pays de l'Oncle Sam, la plupart gardent un pied dans l'Hexagone. Parmi les pionnières, Cellectis (qui y a installé une filiale il y a plus d'une dizaine d'années) et DBV Technologies, dont le développement a été principalement orienté vers le marché américain. Les jeunes pousses ont perpétué le mouvement, comme par exemple DNA Script, l'inventeur de « l'imprimante à ADN ».

Cette destination s'impose comme un point de passage quasi-obligé. Franck Mouthon, président de France Biotech explique :

« Le marché américain représente en général entre 60 et 80% de la valeur et de la rentabilité dans un portefeuille d'entreprise. Les prix sont également plus élevés avec un ratio de 1-3 à 1-9 par rapport à l'Europe, en fonction des produits. Les investisseurs nous encouragent donc rapidement à conduire des développements dans ce pays. Ces opportunités de développement à l'international sur des marchés porteurs comme les US ne doivent pas éclipser les investissements en R&D en France notamment au bénéfice des patients sur le territoire ».

Les Etats-Unis bénéficient d'un autre atout de taille pour les entreprises innovantes.

« Les réponses des autorités réglementaires à propos d'un développement d'un nouveau produit sont engageantes, ce qui permet aux entrepreneurs et investisseurs de disposer d'informations lisibles précieuses pour anticiper les différentes étapes nécessaires pour que les patients bénéficient de ces innovations médicales ».

Freins culturels


Laurent Levy, co-fondateur et directeur général de Nanobiotix, connait bien ce parcours :

« En France, beaucoup de fonds permettent de démarrer les sociétés de biotechs et des avantages très intéressants existent, comme le crédit d'impôt recherche. Mais le recours à des investisseurs spécialisés en grand nombre est indispensable pour permettre un développement à grande échelle. Pour investir quelques dizaines de millions d'euros ou plus, l'écosystème français et européen devient vite limité. Et lever plus de 100 millions d'euros est quasi-impossible. Nanobiotix est entrée au Nasdaq en décembre 2020, huit ans après Euronext. Pour les investisseurs américains, le plus important est la visibilité sur la stratégie de mise sur le marché du produit ».

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La biotech a ouvert, il y a plusieurs années, une filiale à Cambridge (Massachussetts). Son traitement, le NBTXR3, s'appuie sur les nanoparticules pour focaliser les rayons X vers les cellules cancéreuses, lors de la radiothérapie. La centaine de millions de dollars levés servira notamment à financer son étude de phase III pour les cancers de la tête et du cou.

Depuis 2019, elle collabore avec le MD Anderson Cancer Center, à Houston (Texas). Avec neuf essais cliniques de phase I/II, six indications et 340 patients, ce partenariat d'envergure paraît difficilement transposable sur le vieux continent.

« Les freins sont d'abord culturels. Les entrepreneurs européens ont parfois peur d'être des pionniers et sont moins réactifs. Les investisseurs, eux, attendent parfois qu'un produit marche d'abord aux États-Unis avant d'être reconnu en Europe. C'est dommage, mais cela pourra évoluer avec le temps », espère Laurent Levy.

Passer sous pavillon étranger n'implique pas forcément une réelle expatriation. Rafaèle Tordjman, directrice et fondatrice de Jeito Capital, précise :

« Que les pépites françaises soient aussi financées par des fonds étrangers est normal, le type de contractualisation doit néanmoins leur permettre de garder leur siège social en France sans les obliger à tout délocaliser. Quand elles ouvrent une filiale ou s'installent complètement aux États-Unis, elles ont intérêt à embaucher des dirigeants américains et des équipes déjà bien implantées localement ».

S'il a fait grincer quelques dents au nom de la souveraineté, le rachat d'Yposkesi par le Sud-coréen SK Holdings, a aussi sauvé ce fleuron français de la production de médicaments de thérapies géniques et cellulaires. Les actionnaires historiques l'AFM-Téléthon et BPI France détiennent désormais respectivement 25% et 5% du capital, contre 70% pour le nouvel arrivant. Alain Lamproye est président exécutif :

« Pour pouvoir réellement projeter la dynamique du marché, se doter de moyens financiers et d'expertise industrielle, il fallait doter Yposkesi d'un partenaire de taille, crédible, actif sur le marché des sociétés de service. Cette opération nous donne beaucoup de perspectives de développement, et la construction de notre nouveau bâtiment à Evry (91) en est un premier exemple. Cet investissement va de pair avec un développement de nos effectifs et des créations d'emplois ».

Ses clients futurs vont des Big Pharma aux petites start-ups. Par ailleurs, « nous gardons des liens privilégiés avec l'AFM téléthon-Généthon, Yposkesi continuera à produire les lots cliniques nécessaires pour les essais cliniques » ajoute Alain Lamproye.

Se positionner sur les médicaments de demain

De son côté, Eligo Bioscience n'a pas traversé l'océan. Ses antibiotiques de précision, les Eligobiotiques, permettent de tuer les bactéries résistantes et ont une action bien plus ciblée sur le microbiome. La société parisienne s'apprête à lever des fonds pour s'agrandir. Des essais cliniques contre une bactérie provoquant diarrhées violentes et insuffisance rénale chez les enfants devraient démarrer l'année prochaine. Et la startup avance sur d'autres programmes concernant les cancers et l'auto-immunité.

Xavier Duportet, son fondateur, observe : « Dans le domaine de la biotech, les frontières n'existent pas vraiment, notre terrain de jeu est le monde entier, pas uniquement la France. Aujourd'hui, l'ouverture d'une filiale d'Eligo aux Etats-Unis, paraît tout à fait probable pour l'avenir. Nous y avons un gros investisseur, les acteurs en pharma y sont beaucoup plus nombreux et le marché est très grand. Si une biotech a beaucoup d'investisseurs américains, il y a bien sûr plus de risques de transfert de son siège social, mais tout n'est pas joué d'avance, cela dépend non seulement des demandes de ses actionnaires, mais aussi de la vision de chaque société ».

La startup, qui bénéficie de l'appui de Carb-X (consortium mondial à but non lucratif, emmené par l'université de Boston) pour éviter les infections résistantes aux antibiotiques chez les patients transplantés, a également conclu un partenariat avec le britannique GSK pour le traitement de l'acné.

Pour Xavier Duportet, notre pays doit désormais se positionner sur l'ingénierie du vivant. « C'est un fait, de nombreux excellents chercheurs et entrepreneurs qui sont partis à l'étranger ne souhaitent pas revenir en France, souvent faute de moyens. Il faut les inciter à rentrer et leur donner la possibilité de pousser ce nouveau champ d'application de recherche et aider les sociétés qui inventeront les médicaments de demain. Le nouveau plan du gouvernement va dans la bonne direction. » défend-il. Mais il faudra une sacrée accélération pour rattraper la Chine et les Etats-Unis, qui s'imposent en tête de peloton.

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La santé à l'heure du sursaut

(1/5) : la recherche médicale française aux urgences

(2/5) : le parcours du combattant de l'innovation médicale

(3/5) : pourquoi nos biotechs misent sur l'étranger pour se développer

(4/5) : comment garder en France les champions de demain

 (5/5) : la France peut-elle redevenir une nation leader de la pharmacie ?

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Commentaires 3
à écrit le 29/07/2021 à 20:22
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Les biotechs comme toutes les jeunes pouces partent, car en France il n'y a point de capitaux. 467 milliards dorment sur les livrets défiscalisés. Les Français n'aiment pas le risque, mais ils veulent bien le pofit de ceux qui ont pris des risques.

à écrit le 27/07/2021 à 12:56
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La question pourrait être de l'utilité des biotechs. Quelle utilité fondamentalement ? Vivre plus vieux en mauvaise santé, isolé dans un EHPAD ? Nein danke.

à écrit le 27/07/2021 à 9:02
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Le "sursaut" ? Vous appelez ce qu'il se passe actuellement un sursaut vous ? Vous avez de l'humour ! ^^

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