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Christophe de Margerie, l'essence du devoir

Photo de Michel Cabirol

Michel Cabirol

Publié le 21 octobre 2014 à 12:25 - Mis à jour le 21 octobre 2014 à 17:37

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Le PDG de Total, décédé dans la nuit de lundi à mardi à 63 ans dans un accident d'avion en Russie, était un bâtisseur, mais aussi un patron atypique et provocateur, dont la truculence ne laissait personne indifférent. Si on le connaît surtout par son parcours remarquable à la tête de la première entreprise française par les bénéfices, et deuxième par la capitalisation boursière, qui était vraiment l'homme derrière Christophe de Margerie ?

Tant et tant de louanges... Vivant, Christophe de Margerie, le PDG de Total, aurait été quand même "vachement emmerdé" par ce déferlement de bons sentiments à son égard, parfois de la part de personnes qu'il avait, pour certaines, beaucoup agacées... En quelque sorte, des hommages et intérêts, aurait-il pu sourire. Car cet homme - l'un des patrons les plus puissants de France, à la tête du plus grand groupe français -, était à la fois d'une pudeur et d'une humanité extrême et un véritable agent provocateur.

Il savait jouer bien sûr de ces provocations, et souvent avec délice : ses moustaches pouvaient alors en frémir, et ce n'est pas par hasard qu'on le surnommait "Big Moustache". "Mon rêve, ce serait de payer plus d'impôts en France", avait-il par exemple asséné, frondeur, en début d'année devant les députés remontés contre Total alors que le pétrolier ne paie pas d'impôt en France en raison de ses activités déficitaires sur le sol hexagonal. Des provocations certes, mais jamais inutiles. "À chaque fois qu'un sujet émerge, on fait systématiquement une nouvelle loi. Merde, plus de lois ! On en crève !, s'emportait le patron de Total en novembre 2013. Contentons-nous d'utiliser les lois actuelles et de les faire appliquer. Tout le monde sera alors plus confiant."

Discuter avec tout le monde

Il aimait également avant tout avoir un bon contradicteur en face de lui. Et peu importe son statut social. Il était autant capable de s'enflammer avec sincérité - et sans aucun enjeu - devant des étudiants en école de journalisme étonnés de discuter le "bout de gras" avec ce patron si puissant, que de dire haut et fort, comme très peu de grands patrons le font, ce qu'il pensait de décisions de femmes et d'hommes politiques qu'il trouvait illogiques. "En France, le vrai problème, c'est l'État. 55 % du PIB est dans les mains de l'État qui, au passage, a du mal à le gérer, et on ne s'occupe pas de l'entreprise, on est encore à papa-maman, à demander à l'État qu'il s'occupe de nous !", avait-il expliqué en juillet 2013 aux Rencontres économiques d'Aix-en-Provence.

Le ministre des Finances, Michel Sapin, résume parfaitement le franc-parler et le style de Christophe de Margerie. "C'était vraiment un grand chef d'entreprise, mais, en même temps, c'était un grand personnage, je dirais presque une grande gueule, une capacité à dire fort, sans craindre de gêner, ce qu'il pensait à ceux à qui il parlait, quels que soient ceux à qui il parlait, chefs d'Etat, chefs d'entreprise ou responsables politiques français avec qui il savait parler franchement." Christophe de Margerie n'était donc pas de ceux qui sont forts avec les faibles, et faibles avec les puissants.

Un esprit libre, agitateur d'idées

Il aimait beaucoup aussi les journaux et les journalistes qu'il ne fuyait pas. Au contraire, ils aimaient débattre avec eux. "Les chefs d'entreprise ne communiquent pas suffisamment, constatait-il dans une interview accordée en mai à La Tribune. Ils n'expliquent pas assez. Difficile, après, de se plaindre quand on laisse les autres parler à sa place." Une proximité avec les journalistes qui lui a été parfois reprochée en interne, et qui faisait redoubler de vigilance les femmes et les hommes de la communication de Total qui l'entouraient pour le protéger de sa truculence légendaire - et qui lui étaient dévoués comme rarement avec un patron de cette envergure. Car, ce qu'il n'aimait pas du tout, mais vraiment pas, c'était l'approximation. "Un mot est un mot", rappelait-il souvent. Et de poursuivre : "Je corrige, je suis obligé."

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Résumer Christophe de Margerie à ses bons mots serait lui faire injure. Car ce patron de Total, apprécié par les salariés de son groupe - cela va en surprendre plus d'un -, était avant tout un formidable agitateur d'idées, et ce, sans aucun tabou. Un esprit libre. Comme en témoigne ce qu'il avait déclaré en janvier lors du forum de Davos : "Ne le prenez pas comme une provocation, je pense que l'Europe devrait être reconsidérée comme un pays émergent", avait-il estimé devant la presse.

L'essence du devoir

Christophe de Margerie était arrivé en 2006 à la tête de Total, en tant que directeur général, dans un contexte terni par les ennuis judiciaires. Peu après sa nomination, il passe ainsi plus de 24 heures en garde à vue, menotté, sans ceinture et sans lunettes, dans le cadre d'une affaire de corruption avec l'Iran. Il s'est fait le défenseur inlassable, auprès de l'opinion et des politiques, d'une entreprise aussi puissante que contestée, et dont l'image a été assombrie au fil des ans par une succession de catastrophes et d'affaires : du naufrage de l'Erika, en 1999, à l'explosion de l'usine AZF, en 2001, en passant par l'affaire "pétrole contre nourriture" en Irak et des investissements très controversés en Birmanie.

Il assumait tout ce passé avec un certain panache. Et on peut dire ce qu'on veut de cet amateur de très bon scotch, mais il avait le sens du devoir (et même son essence...). Devoir envers Total, son entreprise (il est mort lundi soir en mission en Russie pour le compte du groupe), et à l'égard de son pays, la France qu'il aimait profondément.

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Issu d'une grande famille, ce petit-fils de Pierre Taittinger, le fondateur du champagne éponyme, avait une certaine vision de la France. "Le patriotisme consiste à aimer son pays, à ne pas dire à tout bout de champ que la France est un pays de nuls, parce que ce n'est pas vrai, avait-il expliqué à La Tribune. Cela consiste à s'atteler aux choses à faire plutôt qu'à celles qui ne marchent pas. Voyez le monde politique, les partis entre eux, voire à l'intérieur de chaque parti, quelle image de patriotisme donnent-ils ? Vous croyez que le pays peut marcher ainsi ? Moi, je défends le gouvernement parce que c'est le gouvernement français, c'est tout. Pourquoi ? Parce que j'aimerais bien qu'il gagne, car s'il perd c'est la France qui perd ; pas parce qu'il est de gauche ou de droite".

Michel Cabirol

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